DÉLIBÉRATION DU 17 MAI
Monseigneur l'évoque de Maçon, chef et président né des États et pays le comté du Maçonnais, le révérend père dom Chamoux, prieur de Cluny, élu du clargé ; Monsieur Dangy, maire de Maçon, élu du Tiers-Etat, et les officiers desdits Etats soussignés assemblés au palais épiscopal en la chambre des Etats.
Ms'' l'Evoque a dit que pendant la séance du chapitre de Cluny, Pierre Prudhon, natif de ladite ville de Cluny, âgé de 16 ans, fils de Christophe Prudhon, tailleur de pierre, lui auroit été présenté a cause du talent qu'il montre pour le dessein, qu'ayant examiné les ouvrages que ce jeune homme a faits sans maître, il avoit cfFectivement trouvé qu'il pourroit faire des progrès considérables dans cet art, à quoi il auroit ajouté qu'ayant été instruit que les parents de ce jeune homme étoient hors d'état de luy procurer les maîtres nécessaires pour se perfectionner, il avoit pensé que la province pourroit se déterminer à faire
ni. 36.
la dépense nécessaire pour envoyer le dit Pierre Prudhon à Técole gratuite de dessein établie par Messieurs les Elus généraux de la Bourgogne, mais que comme la province ne peut se déterminer à une dépense qui n'a pour objet qu'un individu sans chercher à faire par la suite le bien public, il eslimoit qu'il convenoit de proposer à ce jeune homme de venir enseigner à Maçon, lorsqu'il se sera suffisamment perfectionné à Dijon.
La matière mise en délibération, il a été unanimement arresté que le dit Pierre Prudhon sera envoyé à Dijon, pour fréquenter assidûment l'école de dessein, se perfectionner dans cet art, autant que ses dispositions naturelles font présumer qu'il est en état d'acquérir du talent, à la charge par le dit Pierre Prudhon, de venir enseigner le dessein à Maçon pour les appointements qui lui seront fixés.
Et Monseigneur a été supplié de vouloir bien prendre la peine d'écrire à Monsieur de Blancé pour l'engager à recommander cet élève au directeur de l'Ecole de dessein, comme encore de vouloir bien charger quelqu'un à Dijon de chercher une pension convenable où le jeune homme pourroit être placé. Le montant de laquelle pension seroit payé de trois mois en mois par le trésorier des Etats de ce pays et alloué dans ses comptes en rapportant extrait en forme de la présente délibération et les quittances du maître de pension. Il a été de plus arrêté que la province fera la dépense relative à l'Ecole de dessein où il est envoyé, laquelle dépense sera pareillement payée par la trésorerie des Etats sur les mémoires certifiés au directeur de l'Ecole.
Pierre Prudon. f Gab. Fr., évêque de Maçon.
D. Ghamoux, Noly, A.RuBAT, Gérard, Labrely.
Et voilà, datée du lendemain, la lettre par laquelle
l'RUDIION. 427
l'évoque do Maçon recommande le jeune Prudhon à Dcvosg-o :
Mùcou, 18 M;ii 1774.
Le hazard vient, Monsieur de me faire connoître un jeune homme dont les dispositions pour le dessin me paroissent surprenantes pour son âge, et je croirois avoir privé ce pays-ci d'un très grand avantage, si je n'avois déterminé nos États particuliers à mettre cet enfant, dont la famille est fort pauvre, en état de cultiver un talent aussi précieux qu'il a reçu de la nature seule. Il s'appelle Pierre Prudhon et aura lui-même l'honneur de vous remettre cette lettre. Je suis convaincu, Monsieur, qu'il ne peut étudier dans une meilleure école que la vôtre. J'ai aussi la confiance que vous voudrez bien l'honorer de vos bontés. Je vous les demande avec instance pour lui. Tant qu'il répondra à mon attente et à mes désirs, notre province fournira avec plaisir aux dépenses de sa pension et de ses leçons. J'ai fhonneur d'être, très parfaitement, Monsieur, votre très humble et très obéissant serviteur.
w Gab. Fr., évêque de Maçon.
Dans une seconde délibération, à la date du 8 février
1775, indépendamment qu'il est fourni aux frais et besoins de Prudhon placé à l'Ecole de dessin de Dijon, il a été de plus arrêté : « que pour encourager les talents de ce jeune homme qui se développent d'une manière aussi surprenante que satisfaisante, il lui est accordé une gratification de 24 livres. »
Dans une troisième délibération, à la date du 8 février
1776, « attendu que ce jeune homme montre les talents les plus décidés, et fait des progrès très satisfaisants dans la science du dessein, il lui est accordé une gratification de 50 livres. »
Dans une quatrième délibération, à la date du 28 fé-
vrier Mil: « Prudhon ayant remporté le premier prix à l'Ecole de dessein de Dijon, et la médaille d'or qui en est la conséquence, il lui est accordé une gratification de 120 livres. »
La pension qui était dans le principe de 600 livres, dit le Catalogue du Musée de Dijon, avait été portée la dernière année à iOOO livres.
Donnons, d'après le Catalogue du Musée de Dijon, la description de la copie libre du plafond de Piètre de Cortone, exécutée par Prudhon pendant son séjour à Rome, copie qui fait aujourd'hui le Plafond de la salle des Statues (Long. 8 m. 12 c, L. 4 m. 8 c).
(( Posée sur un nuage au milieu des airs, au-dessus de la Mort, représentée par les Parques, au-dessus du Temps qui dévore ses enfants et détruit tout, entourée des Vertus et des Beaux-Arts, la Bourgogne, animée d'un sentiment de gloire et d'admiration, fixe par son geste l'attention sur les objets qui se présente devant elle. A la gauche du spectateur est l'Immortalité planant sur la France représentée par son blason ceint de lauriers, soutenue par la Renommée, le Génie de la guerre et d'autres figures allégoriques, A droite, on distingue la Victoire dont la tête est couverte du casque de Minerve ; elle soutient sur ce groupe une couronne de branches d'olivier, symbole de la paix et du bonheur des peuples. Vers la partie la plus éloignée et à gauche de la figure principale, un génie répand des fleurs sur les Parques : allégorie ingénieuse des récompenses futures d'une vie passée dans les vertus.
Voici quelques extraits des lettres de Prudhon à Devosge relatifs à ce plafond :
(C ... Je viens à mon tableau, qui est aux trois quarts et plus ébauché, n'y ayant plus qae trois figures et quelques morceaux de nuages à faire; je l'ébauche de prés afin qu'il se soutienne davantage et qu'il soit moins long à finir. J'en-
tends en parlant du fini qu'il sera pour faire son effet à la distance de dix-neuf pieds et quelques pouces de Vœil. Le plafond de Piètre de Cortone, qui est à peu près à une quarantaine de pieds de haut, est à peine fini pour être vu du bas, d'où il ne parait, à proprement dire, cjuhine ébauche, car toute cette grande machine, en comptant la courbure ou voussure qui est la partie la plus considérable [ce que je copie n'étant que le milieu) est plus faite pour faire fracas que pour y trouver un dessin, du fini et même du coloris ; cela n'en impose et n'étonne que par l'immensité du champ que Piètre de Cortone a couvert... »
II dit dans une autre lettre :
« ... Il est inutile que je dise que j'ai tâché, autant qu'il m'a été possible, de remédier aux défauts de l'original, attendu qu'à Dijon, on est hors de la possibilité d'en faire la comparaison. Ce plafond, en général, est une machine à fracas, mais qui lorsqu'on le prend partie par partie n'est que très médiocre; au reste vous avez la gravure du morceau du milieu qui fait le sujet du tableau, et il suffit de vous dire qu'elle est au moins aussi bonne que l'original pour ne pas dire meilleure dans certaines parties des draperies. »
Enfin, dans une lettre où Prudhon raconte à Devosge les négligences des commissionnaires qui ont retardé l'arrivée du tableau à Dijon, il s'exprime ainsi :
(( ... De pareilles bévues ne semblent être faites que pour moi, ainsi que le précieux avantage de faire des copies d'après de mauvais originaux.
M°^« Amable Tasta, la fille de M. Voiart, dans une lettre adressée à M. Charles Gueulette, faisait ce portrait de M"e Mayer : M'^^ Mayer sans être jolie avait une de ces figures que l'on n'oublie point. Elle était de taille moyenne, un peu forte, très brune de cheveux et de teint; ses yeux noirs étaient d'autant plus brillants qu'ils se mouillaient à la moindre émotion. La coupe de ses traits, l'expression
de son visage, par un hasard singulier rappelaient les figures de Prudhon. Quelque temps après, M™^ Voiart complétait ainsi de vive voix le portrait de la maîtresse de Prudhon : « M.^^^ Mayer avait beaucoup d'esprit et une nature si ardente, si passionnée, que du rire elle en venait aux larmes sans aucun motif apparent. Pour elle Prudhon était le bon Dieu; aussi, quand il s'agissait du maître, son imagination s'exaltait el son regard brillait d'un enthousiasme vraiment étrange.
Une note de Grille, donnée par M. Gueulette dans son étude sur M'^° Mayer, nous dévoile les noms des familiers des réunions de la Sorbonne groupés autour de Prudhon parle charme. et l'amabilité de sa maîtresse : «Prudhon et ses élèves : W^^ Mayer, Lordon, Trezel, s'y voyaient tous les jours. A eux se joignaient souvent Charles Panckoucke, M. et M™^ de Rougerie (née de Wailly), M. et M'"'' de Beaulieu, les Duquesne, gens gracieux, pleins de sel et de goût, qui causaient, faisaient de la musique et vivaient de leurs travaux, de leurs pinceaux, de leurs livres, de leurs rentes. J'ai passé là de douces soirées. J'y voyais venir, aux grands jours, les généraux (iuilleminot. Boucher, Drouot, qu'amenait le colonel Trezel, puis Milne-Edwards, Audoin, Thénard, Conté, Laugier et d'autres savants, Ferniq qui fut aide de camp de Dumouriez. Ils savaient et disaient bien des choses dont je me suis souvenu depuis en écrivant mon histoire des Volontaires. » Ajoutez à cette liste déjà longue, écrit M. Gueulette, les noms de Boisfremont, Voiart, Tastu, de Forbin, etc.
Par un scrupule délicat, M. Laperlier conservait cachetées des lettres de Prudhon, relatives à sa liaison avec mademoiselle Mayer. Il m'en avait communiqué des copies, me laissant libre de les publier après sa mort. Je joins
PllUDllUN. 431
aux lettres possédées pur M. Laperlier quelques fragments dos lollres imprimées dans l'opuscule qui a pour titre : u Dernières I^ettrcs de Prudiion à sa fille ^>, par M. Eudoxe Marcille.
C4omnieiii;ons par une lettre de Prudiion à M"'' Mayer, lettre tout amoureuse, communiquée par M. Laperlier.
A M''« May 67% à Saint- Nicolas de Courson, Près Compiègne.
Être sépare de celle qui nous donne la vie et ne pouvoir que difficilement lui communiquer ses pensées, ses sentiments, est une peine d'autant plus accablante pour le cœur que la solitude et la tristesse en rendent le poids insupportable.
... C'était le tourment d'hier, c'est celui d'aujourd'hui, demain je l'éprouverai encore; je réprouverai de même, ainsi de suite, sans interruption jusqu'au moment enfin où l'espoir du retour viendra luire à mon âme et la tirera de cette langueur mortelle qui ne s'abreuve que de dégoûts, de tristesse et d'ennuis... Oh! qu'ils sont longs les jours malheureux que l'on passe loin de son amie; rien, héla», n'en presse la trop cruelle lenteur.
Te dire que toutes mes démarches et toutes mes actions n'ont que toi pour but, ne te semblera pas difficile à croire de la part de ton ami. Tai fini mon dessin ; je l'ai porté samedi soir au Préfet qui, pour cette fois, a paru satisfait. Mû par une sorte d'enthousiasme, il me disait : « Cela sera fort beau, très beau, j'en suis sûr ». S'est ouvert ensuite le Chapitre des observations : au lieu des épaules et de la tète tournées du mort, on voudrait en voir la poitrine et la face. C'était ton sentiment, tendre et judicieuse amie, et tu avais raison, cela ne peut en effet qu'ajouter à Vintérêt sentimental du tableau. Il m'invite en même temps à faire le précis de ce nouveau sujet, et former à la suite ma demande afin qu'il prit un
arrêté qui en autorisât l'exécution, conformément aux conventions que fy avais jointes.
Tout cela m'a fait plaisir, mon amie, en pensant à toi. — Je sentais vivement le besoin de répondre aux vœux que tu formes pour ma gloire; qu'il me serait doux de les remplir avec quelque succès, ces vœux de ton cœur ! — Flattée au fond de l'âme d'une réussite que je te devrais, tu jouirais secrètement de mon triomphe, et cette jouissance ce serait pour le moins la plus délicieuse de toutes.
Je vois avec un contentement, qui a pour moi bien des charmes, que ta présence, ta surveillance et tes soins rendent, à ton papa, sa santé, et que bientôt elle ne seraplus douteuse, — je le souhaitais pour lui, — ■ je le désirais pour toi, pour ta tranquillité; j'avais hâte de voir finir ces inquiétudes et ces alarmes dont ta sensibilité trop cro/intive se nourrissait amèrement tous les jours. — Oh! mon amie, je souffre et t'admire, mais en pensant à toi {et cette pensée si douce ne me quitte jamais), je me dis dans Veffusion du sentiment qui me pénètre, pourrais-je ne pas chérir de toute mon âme celle qui possède tant de qualités aimables, des dons si précieux, et de qui l'âme généreuse et tendre sait se mettre au-dessus de la faiblesse quand le devoir parle ? Adieu, chère enfant de mon cœur," adieu. Toi seule absorbe toutes mes pensées, comble tous mes désirs.
S'agit-il de talents, de gloire et de bonheur, je ne vois que toi, je ne sois que toi, tu es également le but où s'élèvent les rêves brillants de mon imagination, et la source délicieuse et pure où s'étanche avec ivresse la soif toujours renaissante de ma tendresse.
P. S. — Notre amie pense qu'elle déménagera au Vô et partira pour Veiies, — ^'en ira-t-elle sans que tu la voies, cela lui serait bien douloureux.
Ce lundi soir, 5 novembre.
Dans une lettre datée du 14 juin i821, trois semaines
FRUDHON. 433
après le suicide de M"° Mayer, Prudhon adresse au ménage Duval les ligues qui suivent :
Mes chers enfants,
C'est le cœur brise et duns la plus amcre douleur que je passe des jours qui auraient dû s'éteindre dans le moment qui a vu expirer mon amie. La douleur ne tue pas, et c'est le seul regret qui reste quand on perd ce qu'on a de plus cher dans la vie^ une amie de dix-huit ans d'affection qui dans tous les moments, toutes les occasions nous a montré un attachement sa?îs bornes, un dévouement saiis réserve, qui a rempli les devoirs de mère et d'une mère tendre envers mes enfants et envers lot surtout, ma chère fille. Que de soins, de prévenances et d'attentions n'a-t-ellc pas eus pour tout ce qui pouvait t'être utile ou agréable ! Que de bonté soutenue ! que d'obligeance pour tout ce qui l'approchait! que de délicatesse dans le sentiment de l'amitié, dans les témoignages de sa reconnaissance pour ceux qui lui rendaient quelques services ! Les qualités de ce cœur aimant étaient saiis cesse en activité et elle n'avait aucun repos que lorsqu'elle avait effectué tout ce que son âme sensible lui suggérait. Hélas! J'ai si bien connuettantéprouvé jusqu'où elle portait la bonté, cette amie tendre. Que*de sacrifices elle a faits pour moi! toujours, toujours elle eût voulu avoir à en faire. Elle s'inquiétait de ton sort, s'intéressait à ton bonheur comme si tu eusses été sa fille : elle t'a mariée ; elle a donné le premier payement de ta dot; elle a acquitté ma reconnaissance envers M»*^ Coudrai, Mme Lordon et M^^'' Trezel, en faisant elle-même le portrait de ses enfants; elle n'oubliait rien, cette chère et trop sensible âme, de tout ce qui pouvait accroître l'estime, la considération et Vintérét cj[ue l'on me portait; hélas! elle m'a tout sacrifié et s'est crue inutile lorsqu'elle n'a plus trouvé de sacrifice à me faire. Chère amie! objet de mon éternel regret, en te perdant la meilleure partie de moi-même s'est anéantie ! mon âme s'est échappée avec la tienne et jamais je ne retrou-