III
verni ce que j'ai perdu en toi. Non^ la perte d'un cœur ne se repaire jamais. Tout bonheur est fini pour ton ami! Plus de joie, plus de repos ici-bas! Je ne serai soulagé du poids qui m'oppresse que lorsque le moment de te rejoindre sera venu:
je n'ai plus que ce désir
Dans une lettre datée du iC septembre de la même année, Prudhon écrivait :
Ma vie, dans ce moment, mes chers amis, est un peu machinale; rien ne l'anime, le vide que j'éprouve en est la cause: c'est un néant que rien ne pourra remplir. La douce amitié, toute consolatrice et affectueuse qu'elle peut être, ne peut se comparer à ce sentiment ineffable que la nature a mis dans notre cœur, qui nous lie étroitement à l'être de notre bonheur, qui est de tous les moments, c^ui donne une âme à toutes nos actions et nous fait sentir délicieusement l'existence. Si un souffle malfaisant éteint cette flamme céleste, que reste-t-il autour de soi? Obscurité profonde, néant absolu. Ce qu'on nomme la vie peut-il se compter pour quelque chose? Elle se traîne dans une languissante apathie et n'est plus qu'un rêve fatiguant auquel on désire échapper; jusqu'à l'espérance même du réveil s'évanouit, et c'est ainsi qu'on arrive au bout de la carrière
Une dernière lettre adressée à madame Duval, sa fille, peint mieux que tout ce qu'on peut écrire, le néant douloureux dans lequel l'amant et le peintre étaient tombés après le suicide de M'^'' Majer :
Par if!, ce 23 niin 1822.
Ma chère fille ,
.Je ne suis pas excusable de te négliger comme je le fais, malgré que je n'aie rien de gai à te dire. J'ai commencé plusieurs lettres sans les finir, parce quelles n'étaient remplies que de choses tristes : je ne voulais pas que tu en ressentisses
les effets, cl pourtant U m'étult impossible de ne pas retomber dans les causes qui me rendaient mélancolique : tu vois même que, tout en recommençant celle-ci^ fy reviens malgré moi. 0 ma chrrc enfant! cette cause cruelle est toujours là : je ne pourrai jamais Vcloigncr de mon imagination tant que la plaie du cœur ne sera pas fermée, et elle ne le sera jamais. Le temps s'use dans la douleur, et n'y remédie pas. Le moins que je puisse éprouver est une sorte d'existence sans ressort, sans vie. Je vas, je viens, j'agis avec une intention qui se perd, que j'oublie: je fais et je sais à peine ce que j'ai fait. Tout est machinal chez moi: le ressort moral est brisé. La seule douleur fait sentir la vie, et l'imagination n'est forte que pour les idées sombres, tristes et déchirantes. C'est trop t'en dire et je m'arrête : autrement il faudrait recommencer encore cette lettre-ci.
Tu me parles tableaux, Salon, etc., o ma pauvre fille, je suis bien insensible à tout cela. Tout ce que l'on en peut dire ne me touche guère, et même nullement. Sculj je n'y tiens pas. Lorsque j'avais une amie, l'intérêt quelle prenait à mon talent, la joie qu'elle ressentait de c^uelques succès c^ue je pouvais avoir, réfléchissait sur moi et me rendait content; dans le sentiment du bonheur r/ue je tenais d'elle, je souriais à un plaisir qui flattait S07i cœur : j'étais plus heureux puisque je pouvais ajouter quelque chose au sentiment qui l'attachait à moi. Toutes ces joies, tous ces plaisirs, toutes ces sensations si douces sont passés! Un instant affreux les a anéantis, et ils le sont pour toujours... L'amitié si consolante, si attentive, si prévenante, Vamitié elle-même me trouve insensible; le dirai-je! quckiuefois même ses attentions me gênent : la diversion qu'elle apporte à ce qui m'occupe me contrarie : c'est de la solitude qu'il me faut : c'est ce qui nourrit ma douleur qui me convient: ce sont des pleurs qu'elle demande, et dont elle a besoin, tout autre aliment la soulève et l'aigrit!... Mais encore une fois, m'y voilà revenu. Vois si je pourrai tirer de moi quelque chose de gracieux, pour V entretenir !.. . Non, non... J'ai besoin de dire que je
souffre. Mon mal, trop renfermé au dedans cherche une issue pour se répandre, et se communiquer à qui peut le sentir et y prendre part..., et à qui puis- je mieux m' adresser qu'à ma fille, qui doit être affectée des mêmes regrets, qui a fait la même perte ? Du moins, en exposant sous ses yeux ce tableau déchirant, je lui rappelle toutes les bontés de cette amie dévouée, de cette mère toujours attentive, toujours prévenante, toujours pleine de soins. Qui trouveras-tu jamais qui la remplace 1 Ma chère fille, ma chère fille, qu'une amie comme celle-là est rare, qu'elle est précieuse quand on la possède, quel vide affreux lorsqu'on en est privé!!! et pour toujours ! ! !
Bans la société où est la franchise ? où est l'affection ? Où rencontre-t-on V effusion, l'épanchement, l'abandon d'une amitié sincère? Le masque d'une hypocrite flatterie est sur tous les visages. Présent, aucune vérité n'attaque vos défauts. Venez-vous à disparaître ? la médisance vous déchire, l'ironie vous tourne en ridicule. Tous vos défauts provoquent le blâme ou la dérision : vous n'avez pas même le froid avantage de l'indifférence ; heureux encore si la calomnie ne distille pas sur vous son venin corrosif. Voilà l'esprit du monde au milieu des prétendus agréments quHl vous offre : il ne faut pas s'y tromper. Si l'apparence vous séduit, l'expérience dément bieiîtôt l'illusion qui vous en imposait par les chagrins amers qui vous restent, et troublent une tranquillité que votre trop de confiance vous a fait perdre.
Je finis, mes chers enfants, c'est vous entretenir trop longtemps sur le même ton. J'aurais voulu faire autrement, il ne m'a pas été possible ; mes rechutes sont continuelles. La volonté ne suffit pas pour détruire le sentiment d'un mal qui est en nous : la force de caractère en pareil cas ne serait suivant moi qu'insensibilité, et il n'est pas dans ma nature de ne rien sentir.
Tant que le cœur me battra, ce sera pour mon amie, pour celle qui m'a tant aimé... Ah !... je ne suis pas fait pour l'ingratitude.
Adieu, adieu, soyez heureux, mes chers enfants. C'est à vous à envisager le bonheur: il doit être pour vous dans le présent, et l'espoir doit vous le montrer dans l'avenir: puisset-il être continuellement en tiers avec vouSj c'est le vif désir de votre bon père.
Prudhon.
Voici enfin une lettre adressée à la comtesse Le Groing de la Maison-Neuve, au chcUeau de Daillières, près de Mamers :
Paris, ce 15 août 1822.
Ma chère amie.
Lorsque la vérité quitte le vêtement mensonger de Villusion et se présente nue, le plus beau de ses charmes disparaît, et l'on est surpris de trouver à peine une faible trace du plaisir qu'on s'était promis; c'est le cas où vous êtes dans ce moment: malgré ce déchet que vous éprouvez dans votre campagne, ma position de ville est bien autrement fâcheuse, le temps des illusions heureuses est passé pour moi, toutes mes pensées sont portées à la mélancolie: il ne me reste d'un bonheur anéanti qu'un vain rêve, qu'un souvenir douloureux et des regrets amers: vous le dirai-je, bonne amie? je ne vis pas, la tristesse est au fond de mon cœur, elle se mêle à toutes mes sensations, sentiments, et empoisonne jusques aux douceurs de l'amitié même : l'isolement me suit partout, et je n'ai de satisfaction qu'à être effectivement seul, parce qu'alors je me nourris sans empêchement de tout ce qui m'afflige.
Mais, ma bonne amie, que vous dis-je donc là ! Je ne pense pas que je trouble le peu de plaisir que vous goûtez, et pourtant j'ai besoin de dire que je ne suis pas heureux, mon cœur oppressé le demande : votre indulgente amitié voudra bien me pardonner ce tort, cette faiblesse, n'est-ce pas?... Je ne vous ai plus une fois par semaine; bien des samedis se sont déjà passés {sans vous) dans la privation, ces samedis que votre
double affection me {rendoit si) chers ; ils reviendront, bonne amie (f espère), et je ne serai pas tout à fait malheureux.
Mon Christ va bientôt être terminé; je ne sais si, à votre retour, je l'aurai encore, c'est douteux. Vous ne pensez pas que la pose de la figure principale puisse être heureuse ; je n'en déciderai pas; cependant je Vai tournée de manière à paraître le moins désagréablement possible : vous en jugerez du moins d'après l'esquisse^ si toutefois le tableau est parti.
Ma chère et bonne amie, ayez soin de vous; occupez-vous sérieusement de votre, santé, éloignez tout ce qui peut avoir sur vous une influence fâcheuse : portez votre imagination sur des objets gracieux qui puissent dissiper l'ennui, et vous faire oublier un temps maussade : songez au retour, à tout le plaisir qu'éprouveront vos amis à vous revoir, à celui qui me sera particulier en vous embrassant ; la campagne est agréable, sans doute, lorsque le temps permet d'en jouir, mais les pénates ont un attrait qui vous les rend chers dans tous les moments.
Aujourd'hui, jour de l'Assomption, fête de mon amie, qui, pour moi, n'est plus qu'un jour de tristesse et de deuil, je suis allé orner de fleurs et répandre des larmes bien améres sur sa tombe... Mon pauvre cœur... Ah! bonne et chère amie, je m'arrête, je vous ferais du mal.
Adieu, recevez l'assurance de mon éternel attachement.
Prudhon.
M. de Boisfremont me charge de vous présenter ses hommages respectueux. Je n'aipas de nouvelles du pauvre Vhilos, cela me chagrine. Emilie m'a écrit qu'elle était grosse, et cela l'enchante {ce que c'est que V) heureuse l'inexpérience de la
vie . . .
A ces lettres nous joignons une lettre de la collection de M. Laperlier, lettre écrite par Prudhon à son fils aîné, au moment où il tomba dangereusement malade :
Je suis las de recevoir de vos lettres. Vous me rendriez
service et à vous aussi, si vous vous dispensiez de m'cvrirej vous m'éviteriez des mouvements d'indignation que je n'ai point à ressentir et qui ne vous sont pas favorables. Les paroles dcnientics par les faits ne me séduisent points vous avez dà vous en convaincre.
Il vous a été facile, sans doute, d'oublier ce qui m'a blessé grièvement dans différentstems;il n'est pas ainsi de moi. — Ma bonté que vous avez sottement réputée faiblesse, fatiguée d'abus et d'ingratitudes, repousse d'elle les êtres méprisables qui Vont foulée aux pieds et se sont fermé mon cœur pour jamais.
Faites-moi grâce de vos regrets, de vos doléances, de vos repentirs, ils soiit hors de saison. — Vous vous êtes permis d'oublier que fêtais votre père. — Dès ce moment tous les liens ont été brisés. Je ne le serai jamais pour vous. Cette tache d'insolence et d'ingratitude faite par un fils sur le cœur d'un père bon, confiant, facile et affectueux est ineffaçable pour la vie ^
P. -P. Proudhon.
Pas de réponse s'il vous plaît.
Paris, ce 3 janvier 1823.
Je termine par deux pages des pensées du désolé :