La Bigarrure, vol. IX
deux verres, dont l’un est renversé, un couteau et un saucisson dans un plat d’argent1. Piqué du mot d’Aved, peut-être aussi craignant de fatiguer le public avec un genre froid et de voir passer la mode s’il ne se renouvelait, Chardin se promettait d’aborder la figure, et bientôt il se découvrait une nouvelle vocation 2.
Pourtant, ne nous fions point trop à cette anecdote. Qu’on feuillette attentivement l’œuvre de Chardin; le passage du peintre, de la nature morte à la nature vivante, ne semble point avoir eu cette soudaineté. Deux grands singes, au museau taché de noir : un macaque antiquaire plongé dans la contemplation d’une médaille avec le recueillement méditatif du collectionneur et du savant; un autre, travesti en peintre, armé de l’appui-main et peignant académiquement d’après la bosse, nous montrent dès 1726, — c’est la date qu’on lit sur un carton, — comme l’essai du genre animé chez le tout jeune peintre. Le singe paraît lui servir de transition et de premier modèle. Chardin touche à la bête humaine comme à un commencement de personnage et à une ébauche de figure. Mais il y a, contre l’assertion de Haillet de Couronne, plus que ces deux singes. Avant tous ses tableaux exposés, avant sa veine bourgeoise, et pour ainsi dire précédemment à son genre, Chardin avait peint, en 1732, selon l’indication de la gravure, une petite toile de figure qui
1. Ce devant de cheminée était dans le cabinet de M. Laperlier.
2. Abecedario, de Mariette. — Mémoires de la vie des Académiciens,
L’ART DU X V 1 1 Ie SIÈCLE.
promet, chose singulière, un tout autre peintre que celui qu’il devait être1. Et comment, sans le nom inscrit au bas de la planche, nommer Chardin devant ce tableau de grâce et de coquetterie, ces étoffes d’où s’exhale comme une odeur d’ambre, cette jolie figure aux cheveux courts et tignonnés , d’où s’envole un rien de dentelle, ce profil fuyant et perdu dans une douceur d’ombre, ce col chatouillé d’un fil de perles, l’avance provocante de cette jolie femme, tendant, dans une fièvre d’amour, la cire à la flamme trop lente de la bougie, qu’allume un laquais auquel la gravure dit :
Hâte-toi donc, Frontain, vois ta jeune maîtresse,
Sa tendre impatience éclate dans ses yeux ;
Il lui tarde déjà que l’objet de ses vœux Ait reçu ce billet, gage de sa tendresse.
Ah ! Frontain, pour agir avec cette lenteur,
Jamais le dieu d’amour n’a donc touché ton cœur?
Et autour de cette femme, qui n’est que volupté* tout flotte, joue, se chantourne dans la richesse et l’élégance. Les ors soutachent le tapis; les ornements s’enroulent au montant du fauteuil doré à fond canné; des glands qui retombent, retroussent au plafond un dais de brocart. Il y a de l’opulence dans le laquais à grande houppelande, une sveltesse de race dans la levrette qui gratte avec l’ongle la soie de la grande robe rayée où se dénoue la taille de sa maîtresse 2.
1. Ce tableau de figure paraît à l’exposition que fait Chardin, en 1734, à la place Dauphine.
2. Une esquisse existait à Paris dans le cabinet de M. Peltier. Le
CHARDIN
ITT
Dans le même temps, dès 1725, un peintre d’histoire s’était tourné vers cette représentation des élégances et des coquetteries du temps. Il avait peint la beauté, le plaisir, l’amour du plus haut monde de la Régence, avec une sorte de richesse magistrale. Son pinceau avait rendu la grandeur de goût des plis, des étoffes, des ajustements, des intérieurs. Il avait su chiffonner la dentelle des engageantes,, étaler superbement les jupes, faire bouillonner les négligés derrière le dos des Philis, les évaser sur leurs jambes en large éventail. Dans le « Pied de bœuf », « la Lecture sous bois », « la Déclaration à la Fontaine », dans «. la Toilette pour le bal » et « le Retour du bal », le peintre de Troy avait déjà supérieurement exprimé la volupté lâche, molle, abandonnée de ce moment de Phistoire qui, au physique et au moral, semble le déshabillé du règne de Louis XIV. Rien d’aisé, d’exquis, de magnifique comme la façon dont il retrousse une mule, charge un gilet de ramageures d’or, sème les boutons de diamants sur un peignoir, drape un ample domino, dessine ce Décaméron d’un Palais-Royal, enveloppe
manteau de lit de la femme est d’une étoffe à bande verte et blanche, la bande verte accompagnée d’une raie rouge. La jupe est bleue. Des tons rompus, d’un violet tendre, jouent dans la houppelande du domestique. Le profil delà femme, cerclé de noir, est d’une brutale indication ; mais sa joue et son cou ont la coloration sanguine et dorée des chairs du maître. Ce petit tableau a été acheté à la vente d’Houdetot. Il provient de la vente Hubert-Robert (5 avril 1809), où il était catalogué avec cette note de l’expert Paillet : « Dans un appartement, deux figures, dont une dame se disposant à cacheter une lettre, tandis que son valet lui allume une bougie. Le costume, quî tient à celui de fen madame Geofîrin,rend ce morceau curieux et original. »
L’ART DU XVIIIe SIÈCLE.
ces figures, de ce nuage de linge dans lequel elles rient avec un air de nonnes galantes et d’abbesses de Chelles. Évidemment il y a là dans ce tableau de la dame qui cachète une lettre, peut-être moins unique qu’on ne le croit dans la carrière de Chardin, une hésitation, un tâtonnement de sa vocation et une séduction de de Troy.
Quoi qu’il en soit, la première tentative de Chardin, dans son vrai genre, fut un jeune homme, une sorte de grand dadais adolescent qui fait des bouteilles de savon1, sincère et naïve étude d’après nature, un peu plate, sans accent dans les chairs, et dans laquelle Chardin s’était donné les difficultés d’une grande figure, difficultés qui demeurèrent presque toujours pour le peintre un écueil. Je placerais volontiers, dans ces commencements et ces essais du peintre de figures, un autre assez grand sujet2 tout à fait inconnu, qui a comme un avantgoût de Fragonard. C’est une petite fille en fanchon blanche, en casaquin vert, les manches retroussées aux coudes, le tablier blanc, la jupe rose, assise dans un coin de chambre et tendant une gimblette à un petit épagneul faisant le beau. C’est du Chardin, mais du Chardin délayé. Sa couleur grasse bave dans les chairs. On ne le retrouve franc, fin et fort, sûr de sa touche, que dans la toilette faisant presque tout le fond de la scène, la serviette, la brochure, le flacon de verre posés dessus et perdus dans les har-