Possédé par M. Guilmard
monies de sa palette. Mais tout son talent, un talent ferme et dégagé, à l’aise dans de plus petites dimensions, en pleine possession de son cadre, de ses personnages, de son faire, nous le trouvons dans la Fontaine que lui commandait le chevalier de la Roque, et que gravait Cochin; nous le trouvons à tous les coins de l’éclatante petite toile, dans ces blancs si rompus et si clairs du bonnet et du casaquin de la femme penchée et tournant le robinet, dans la chaleur de ce bout de profil plein de sang et de santé, où commence la ruisselante coloration de ses chairs en plein soleil, dans la bigarrure du cotillon, dans ce travail de brosse qui rend le treillis de la grosse toile et le duveteux de la laine. Prenons garde d’oublier ce remarquable caractère que Chardin va désormais donner à toutes ces scènes par le rendu de l’accessoire et du meuble. Fontaines, fourneaux, poêlons, réchauds, brocs, dévidoirs, pelotes à épingles, écrans, paravents, encoignures, jusqu’aux raquettes et aux quilles des enfants, tout a dans ses tableaux une consistance et comme une intensité de réalité. Tout prend sous sa main, sous son dessin noueux et ressenti, je ne sais quelle solidité, quelle ampleur turgescente. Il étoffe le sac à ouvrage, il fait saillir les côtes de la cruche pansue, il assied l’arrnoire dans sa massiveté, il peint le chaudron dans son puissant bosselage ; et par le gras du contour, par la carrure des lignes, par une sorte d’é paisseur robuste et de grandeur naturelle, les choses dans ses tableaux à personnages arrivent à un style.
Chardin envoyait ce tableau de la Fontaine à l’Exposition de 1737, qui rouvrait la série des expositions suspendues depuis 1704, et qui semblaient venir à point pour donner aux figures du peintre la consécration du succès. A côté de la Fontaine, il avait sa Blanchisseuse commandée, ainsi que « la Fontaine » par le chevalier de la Roque, l’amateur à la jambe de bois, immortalisé par une toile de Watteau. Outre ses Deux Cuisines , — c’est le nom que le public donnait aux deux pendants, — Chardin montrait encore à cette exposition six autres tableaux, qui attiraient 3e public, enchantaient les artistes, et ravissaient le goût français si longtemps privé de sujets naïfs, familiers, saisis dans la simplicité du vrai, dans le négligé des habitudes du temps et l’intimité de ses mœurs. Trois de ces tableaux ne représentaient que des enfants surpris par le peintre, dans le sans-façon de leur pose, dans leur grâce naturelle, animés, et pour ainsi dire, encore essoufflés par leurs jeux. Mais quelle réjouissance, pour les visiteurs de Salon, que ces aimables petites joufflues, bien portantes, riantes de santé et delà joie de leur âge! Chardin les avait peintes, sans fard aux joues, sans poudre aux cheveux, le petit bonnet de linge mutinement posé sur la tête, le corsage garanti par la bavette du tablier, mignonnes dans leur grosse jupe de laine : l’une laisse retomber la lourde raquette du temps; l'autre passe toute fîère, son tambour pendu en bandoulière, et traîne un petit moulin à vent, découpé dans un jeu de cartes; celle-ci,
CHARDIN
grave sur sa chaise de bois, un panier et une grosse tartine devant elle, fait un jeu de passe-passe avec les cerises de son déjeuner. C’est ainsi que Chardin reproduit les enfants, naïvement, au naturel, en les observant dans leur physionomie, dans leur air, dans leurs poses d’instinct. Et comme il rend lour joli sérieux, leur plaisir tranquille, sans bruit, appliqué, presque recueilli dans un coin d’appartement! Comme il les fait attentifs, se haussant sur la pointe du pied, retenant leur souffle devant l’échafaudage d’un château de cartes! Comme il s’entend à traduire l’étonnement, l’émerveillement de ces jeunes regards trompés avec des tours d’adresse! De quelle émotion il emplit ce petit monde penché sur un jeu d’oie, l’oreille et l’âme au bruit du cornet d’où vont tomber les dés! Et quelle finesse et que de nuances il sait mettre dans toutes ces petites expressions qui commencent un visage de femme : la moue de la petite fille devant les gronderies; son air important de maternité, lorsqu’elle berce dans ses bras sa poupée costumée en religieuse; sa jolie petite mine doctorale, lorsqu’elle montre, avec son aiguille, l’A B C à un petit frère, coiffé du lourd bourrelet du temps !
Le succès de cette peinture familière et domestique, abandonnée en France depuis Abraham Bosse et les Le Nain, décidait la fortune du nom de Chardin. La gravure lui donnait la popularité; elle répandait l’image et le bruit de son talent, au-delà du public des expositions, dans toute l’immense dieu-
L’ART DU XV IIIe SIÈCLE.
tèle du goût de Paris, par toute cette Europe du xvme siècle remplie de notre art, amoureuse de notre génie, l'Europe française , ainsi que la nommait Caraccioli. La vulgarisation de la gravure, nulle de ses natures mortes ne l’avait eue, pas même cette raie superbe et d’un si puissant effet, qui avait valu au peintre, parmi les amateurs, le surnom de Rembrandt français. Encore aujourd’hui elles sont vierges de reproduction gravée, et c’est à peine si la lithographie y a touché. Mais, aussitôt que paraissent ces petites scènes, les graveurs se les disputent, les meilleurs ouvriers du burin se les arrachent. On les grave à leur apparition; on les grave une fois, deux fois, quelquefois trois; pour chaque changement, c’est une planche nouvelle. On a beau chercher dans la suite des tableaux mentionnés de Chardin, on n’en trouve guère qu’un seul ayant échappé au burin : c’est celui qui a pour titre : « les Aliments de la convalescence», et qui fut comme enlevé de l’Exposition par le prince de Lichtenstein L Et voyez l’empressement de la publication ; dès le mois de mai 1738, Fessard mettait en vente, rue Saint-Denis, au Grand Saint-Louis, « la Dame cachetant une lettre », dont le tableau ne devait être exposé qu’au Salon de l’année. Le mois suivant, rue Saint-Jacques, à Saint- Thomas, chez Gochin, sont mises en vente « la Petite
1. « La Garde attentive, ou les Aliments de la Convalescence », la seule grande composition de Chardin, qui n’ait point été reproduite pa^ les graveurs de son temps, a été gravée à l’eau-forte par mon frère, d’après l’esquisse qu’en possédait M. Laperlier.
CHARDIN
Fille aux cerises » et « la Petite Fille au moulin à vent », exposées au Salon de 1 737 1 . Devant ses tableaux à peine secs, les plus renommés, les maîtres de l’outil se mettent à l’œuvre et entament le cuivre. A la suite de Fessard, de Cochinpère, de Cochin fils, c’est Le Bas, c'est Lépicié, c’est Fillœul, c’est Surugue père, c’est Surugue fils, l’auteur de ce chefd’œuvre les Tours de cartes; ce sont tous ces grands artistes, encore méconnus aujourd’hui, si fidèles pourtant, si habiles, et de tant de souplesse ! Tout à l’heure ils rendaient les scènes à ciel ouvert de Watteau, sa touche pétillante, son faire nerveux, ses paradis frissonnants, ses ribambelles d’Amours volants, ses corbeilles de femmes, sa couleur de féerie; maintenant les voici exprimant tout Chardin,, le corps et l’âme de sa peinture, ses lumières reposées, ses fonds assoupis, ses blancs gras, ses intérieurs presque sévères à force de tranquille harmonie. Sous leurs tailles croisées et renforcées, sous leurs travaux d’un moelleux ferme, conduits dans le sens des lignes et des formes, sous le grain de leur pointillé, le tableau même de Chardin revient et sort du papier. On retrouve ses gris, ses clairs, le beurré de sa touche, le plissement simple et riche de ses linges, l’accentuation ressentie de ses accessoires, le ferme modelé de ses chairs. Chardin dut beaucoup à ces admirables interprètes de son dessin, de sa palette même. Il leur dut de meubler les intérieurs de son