Œuvres de Diderot. Belin, 1810. Salon de l'année
CHARDIN
La vieillesse venait et amenait ses tristesses et ses infirmités à Chardin. Depuis de longues années il souffrait de la pierre, qui, sans se former, s’en allait par écailles. Des chagrins se joignaient à sa souffrance. La mort de ce fils1 * * 4, le seul qu’il ait eu, auquel il rêvait de laisser son nom et son talent, n’était pas chez lui une douleur oubliée : elle se représentait à son esprit et revenait plus vive avec les années plus sévères et plus dépouillées. Puis, sous son enveloppe courte et un peu massive, sous son gros air matériel, Chardin cachait une grande sensibilité, un tempérament tendre et trop facile à se laisser toucher par l’injure, les mauvais procédés, l’injustice. Blessé par l’indifférence de la critique, par cette sévérité des jugements dont on retrouve l’écho dans Mariette, il dut mille contrariétés, mille tracasseries à son amitié pour Cochin, au zèle qu’il mit à le dé-
1. Ce fils, que les uns disent noyé à Venise, que les autres font
mourir plus vraisemblablement en France, peu de temps après son retour d’Italie, avait obtenu, en 1854, le grand prix de Rome sur le sujet de YAsmonéen Mathathias , ■père des Machabées. Le musée de Nantes possède de lui un sujet italien; mais il semble avoir vite abandonné la grande peinture pour se faire l’élève de son père. Après sa mort, en 1779, l’exposition libre de la Blancherie montrait de lui un bas-relief, un jeu d’enfants imitant le bronze. M. Laperlier possédait un tableau peint par lui tout à fait dans le genre de l’ordonnance de son père :
c’est une tète en plâtre du Mercure de Pigalle sortant du milieu de rouleaux de papier, de livres, d’étuis, d’instruments de mathématiques,
d’accessoires de toutes sortes des sciences et des arts.
fendre, à le soutenir dans sa longue direction de l’art. Tous ces ennuis empoisonnèrent les dernières années d’une vie à laquelle l’aisance, les soins d’une femme toute dévouée, une carrière si remplie et si méritante, semblaient devoir assurer un autre bonheur, À la fin de nouveaux maux survenaient à Chardin , déjà souffrant depuis si longtemps. Ses jambes enflaient, l’hydropisie gagnait la poitrine. Le 6 décembre 1779, Doyen écrivait à un des amis les plus intimes de Chardin, à Desfriches: «Je suis chargé de la part de Mme Chardin de vous faire des excuses de ce qu’elle n’a pas eu l’honneur de vous remercier et de vous faire part de sa situation, qui est bien douloureuse. M. Chardin a reçu le bon Dieu; il est dans un état d’affaissement qui donne les plus grandes inquiétudes; il a toute sa tête; l’enflure des jambes a percé dans différentes parties de ses jambes, on ne sait ce que cela deviendra1. » Ce jour-là même, le jour où Doyen écrivait cela, Chardin mourait 2.