Nécrologe de 1771. Éloge de Boucher
3. Voici l’acte de mariage de Boucher, retrouvé par nous sur les registres de la paroisse de Saint-Roch. Cet acte est d'un certain intérêt biographique : il montre l’erreur de la plupart des historiens de l’art
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dix-sept ans, qu’il avait choisie sur la mine pour être sa femme d’abord, et aussi pour être un peu, selon l’habitude du temps, un modèle et l’inspiration de son dessin. Assise à son foyer, Mme Boucher, entrée presque enfant dans l’atelier du peintre, ne tardait pas à suivre l’exemple des femmes et des filles d’artistes d’alors, touchant presque toutes au
français qui, Irompés par une synonymie, ont donné pour femme à Boucher Marie-Françoise Perdrigeon, épouse d’Étienne-Paul Boucher, secrétaire du Roi, morte le 30 janvier 1734, à dix-sept ans, et peinte par Raoul en vestale.
« Paroisse de Saint-Roch.
« 21 avril 1733. r— François Boucher, peintre du Roy, âgé de vingtneuf ans, fils de Nicolas, aussi peintre, et d’Élisabeth Lemesle, ses père et mère, demeurant rue Saint-Thomas-du-Louvre, paroisse Saint-Germain-l’Auxerrois, d’une part, et Marie-Jeanne Buseau, âgée de dix-sept ans, fille de Jean-Baptiste, bourgeois de Paris, et de Marie-Anne de Sedeviile, ses père et mère, demeurant de droit et de fait rue l’Évêque, en cette paroisse, d’autre part, après la publication d’un ban faite en cette église, vu le pareil certificat d’un ban fait en l’église paroissiale de Saint-Germain l’Auxerrois, la dispense des deux autres bans accordée par Monseigneur notre archevêque en date du quatorze des présens mois et jour de la présente année, signé Robinet, régent, et plus bas Martin, duement scellée, controllée et insinuée, les susdits jour et an, signé Frain, des extraits batistaires desdits époux et épouse, le tout en bonne forme, les fiançailles célébrées hier, ont été mariés en face d’Église, sans aucune opposition, par messire Jean Santarel, prêtre, docteur en Sorbonne et vicaire de cette paroisse ; présens les père et mère de l’époux, demeurant rue des Foureurs, paroisse Sainte-Opportune ; le père de l’épouse, Laurent Quénot, musicien, demeurant rue l’Évêque, en cette paroisse ; tous lesquels témoins, parens, amis et autres soussignés, nous ont certifié les noms, surnoms" âges, qualités, libertés et domiciles desdits époux et épouse, et lecture à eux faite ont signé, excepté la mère de l’époux, qui a déclaré ne sçavoir signer. — Boucher, Marie- Jane Buseau, Nicolas Boucher, Buseau, Quénot, Dubesse, Sentarel. »
De ce mariage naquirent trois enfants : une fille, Jeanne-Élisabeth- Victoire, baptisée le 24 mars 1735; un garçon, Juste-Nathan, baptisé le 4 mai 1736; enfin une seconde fille, Marie-Emilie, venue au monde le 27 avril 1740.
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métier qu’elles voyaient faire, à la peinture, au pastel, à la gravure : elle se mit, avec une certaine adresse et une aptitude assez heureuse, à copier en miniature les tableaux de son mari. Ges miniatures, généralement attribuées aujourd’hui à Boucher luimême, eurent une vogue qui popularisa un instant, dans le monde des curieux, le nom deMme Boucher: on ne compte pas moins de huit de ces petits cadres dans le catalogue de vente du peintre Aved. Mme Boucher toucha même à la pointe 0e graveur de son mari. ,
Boucher ne fut pas très fidèle à sa femme. La jeune femme fut-elle plus fidèle à son mari? Il y a contre sa constance une assez jolie anecdote. Selon une note manuscrite d’un bibliothécaire de M. de Paulmy, le roman de Fciunillane ou Y Infante jaune, fantaisie du comte de Tessin, illustrée de dessins de Boucher et imprimée, en 1741, à Badinopolis, chez les frères Ponthome, n’aurait été, de la part du . comte, qu’un adroit moyen d’introduction dans l’intérieur du peintre. M. de Tessin n’aurait écrit son livre que pour en demander l’illustration à Boucher, approcher de cette façon délicate Mme Boucher, la voir pendant qu’il expliquait les sujets à son mari, et lui faire sa cour en retournant la scène du Peintre sicilien derrière le chevalet du pauvre homme occupé à peindre. Les dessins faits et gravés par Ghédel, — la comédie avait eu sans doute un dénouement au gré de M. de Tessin, — le livre était tiré à deux exemplaires, et le comte faisait cadeau
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des cuivres à l’académicien Duclos, qui, pour les utiliser, écrivait, sur les compositions de Boucher, le roman allégorique d’ Acajou et Zirphile1.
Le 30 janvier 1734, Boucher était reçu académicien, après avoir été agréé presque à son retour d’Italie, sur la présentation de son tableau de Renaud et Armide, exposé aujourd’hui au Louvre.
Alors commence l’œuvre de Boucher; alors commence autour de cet œuvre l’applaudissement du public plus ardent à chacune de ces expositions qui, fermées depuis 1704, rouvrent en 1737, et donnent aux tableaux et à la gloire de l’heureux peintre une popularité sans exemple. Et de salon en salon, de triomphe en triomphe, son imagination se déroule en souriant. De ses pinceaux, de ses crayons, qui ne se lassent point, sort la mythologie du xvme siècle. Son Olympe, ce n’est ni l’Olympe d’Homère, ni l’Olympe de Virgile : c’est l’Olympe d’Ovide. Et quelle ressemblance entre ces deux peintres de la décadence, entre ces deux maîtres de sensualisme, Ovide et Boucher! Une page de l’un a l’éclat, le feu, la manière et l’aspect d’une toile de l’autre. Il y eut un poème d’Ovide, Y Art d'aimer, qu’on mit en ballet sur un théâtre de Rome : n’est-ce pas
1. Archives de l’Art français , par Ph. de Chennevières et A. de Montaiglon. Paris, Dumoulin, 1851, vol. VI.
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ce poème que Boucher retrouva à l’Opéra, et dont* il fit son génie?
La volupté, c’est tout l’idéal de Boucher : c’est tout ce que sa peinture a d’âme. Ne lui demandez que les nudités de la Fable; mais aussi quelle main preste, quelle imagination fraîche dans l’indécence même, quelle entente de l’arrangement, pour jeter de jolis corps sur des nuages arrondis en cous de cygnes ! Quel heureux enchaînement dans ces guirlandes de. déesses qu’il dénoue dans un ciel! Quel étalage de chair fleurie, de lignes ondulantes, de formes qu’on dirait modelées par une caresse! Comme il s’entend aux poses indiscrètes, aux coquetteries des molles attitudes, aux provocations de la Nonchalance couchée tout de son long sur un décor d’apothéose, comme sur un tapis de harem! La sévérité du nu est inconnue à Boucher : il ne sait pas envelopper un corps de sa beauté, ni le voiler de sa pudeur; la chair qu’il montre a comme une effronterie piquante ; ses divinités, ses nymphes, ses néréides, ses femmes nues sont toujours des femmes déshabillées. Mais quia déshabillé la femme mieux que lui? La Ténus que Boucher rêve et peint n’est que la Ténus physique; mais comme il la sait par cœur! Comme il est habile à lui donner toutes les tentations du geste abandonné, du sourire facile, du maintien engageant! Gomme il l’entoure d’une mise en scène irritante! Et comme il incarne dans cette figure légère, volante, et sans cesse renaissante,Je Désir et le Plaisir
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Autour de cette Vénus, dans la ciel de cette Cythère, au milieu de ce sérail aérien, à travers ces nuages éclairés par le corps des déesses, le peintre jette une pluie d’ Amours. Il les suspend en grappes ; il les noue en couronne, il les répand et les essaime comme dans une frise de Glodion; il les culbute dans le giron des Grâces. Il disperse leur bande, il les rassemble ; il donne à tous l’envolée, il les jette nus et polissonnant sur la nuée. Ce sont les enfants gâtés du pinceau de Boucher. Joufflus, les cheveux frisés et leur volant au front en gros accroche-cœurs, leurs larges prunelles souriant à travers leu rs grands cils, le petit nez au vent, la bouche en cul de poule, le menton fendu par une fossette, ils sont partout dans son œuvre. Ils voltigent autour de leur mère, comme une cour d’oiseaux; ils jouent au pied des Muses avec les attributs des arts et des sciences; ils enjambent le char attelé de colombes; et, qu’ils mangent à pleine bouche le raisin des Bacchanales, ou qu’ils visent au blanc dans la cible d’un cœur, bu qu’ils représentent les Saisons, ou qu’armés du maillet et du ciseau ils aient l’air d’amours échappés de l’opéra de Pygmalion , ou qu’ils soient seulement des enfants qui s’amusent, ils sont charmants à voir avec leurs petites mains engorgées, leurs jointures bouffies, leurs ventres ronds où le nombril semble une fossette, leurs derrières de Cupidon, leurs mollets dodus, leurs formes ébauchées et renflées, qui parfois, sous le crayon de Boucher, prennent une ampleur presque superbe. Et quels jeux de
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lutins et de petits dieux ils font autour des allégories, près de l’eau où se baigne Diane, sur les genoux des nymphes adossées l’une contre l’autre, ou dans le triomphe de ces déesses que le maître, en ses jours d’élégance parmégianesque, aime tant à poser de dos, les épaules abattues, la croupe rebondie, la courbe de la hanche saillante, une jambe repliée sous l’autre et laissant passer sous la cuisse une plante de pied au lacis de rides douillettes! Boucher a si bien en main le type de ces jolis amours que, presque toujours, c’est leur visage qu’il donne à ses femmes. Un ovale raccourci et poupin, un front court, des yeux saillants et écartés, placés bas, loin des sourcils, presque sur la ligne du bout del’oreille, un nez retroussé, une bouche en cœur, un menton d’enfant, ce sont là les traits qu’il répète d’ordinaire. Par là, sa beauté est petite et ne dépasse que bien rarement une sorte d’agrément fade et un peu lourd. Ses figures sont bovines tout à la fois et mignardes. Ce n’est guère que dans ses charmantes illustrations de Molière, dans les jolis dessins de V École des Femmes et des Précieuses , qu’il a attrapé l’expression, le fin sourire d’une figure et d’une physionomie de femme du temps, la beauté du diable et de l’esprit.
Descendue de l’Olympe, l’imagination de Boucher se délassait dans la pastorale. Mais il la peignait de la seule façon dont il était alors permis de la peindre : il ôtait à l’idylle «-cette certaine grossièreté qui sied toujours mal ». 11 la représentait sous le travestissement le plus galant, dans un costume de bal
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masqué de cour. La vie champêtre devenait sous ses pinceaux le roman ingénieux de la nature, l’allégorie des plaisirs, des amours, des vertus, gardés loin de la ville et du monde, dans les déserts enchanteurs de Mme Deshoulières. Il évoquait les Sylvandre, les Philis, les Lycidas, les Alexis, les Céladon, les Sylvanire, dans toutes ces compositions qui font le tour du Lignon : Pensent-ils au raisin? les Charmes