DE LA VIE CHAMPÊTRE, LES BERGERS A LA FONTAINE, LE
Pasteur complaisant, le Pasteur galant, la Foire de campagne. Bergères adorables, bergers délicieux! ce n’est que satin, pompons, paniers, mouches au coin de l’œil, colliers de rubans, joues fardées, mains faites pour broder au tambour, pieds de duchesse échappés de leurs mules, moutons de soie, houlettes fleuries ; les paysans sont tournés comme une révérence de Marcel, les paysannes ont l’air de sortir des mains d’une habilleuse des Menus... Un monde tombé sur l’herbe d’une pastorale de Guarini, avec un madrigal aux lèvres et des bouffettes roses aux souliers! C’est l’églogue à la façon de celle dont Fontenelle parlait, lorsqu’il disait, comme s’il eût prévu la fantaisie de Boucher : « Il en va, ce me semble, des églogues comme des habits que l’on prend dans des ballets, pour représenter des paysans. Ils sont d’étoffes beaucoup plus belles que ceux des paysans véritables; ils sont même ornés de rubans et de points, et on les taille seulement en habits de paysan. »
Autour de ces églogues et de ces scènes agrestes,
L’ART DU XVIIIe SIÈCLE.
pour leur servir de fond et d’accompagnement, Boucher crée un paysage, une nature. Il ne trace pas les profondes perspectives de Watteau; il n’ouvre pas les grandes charmilles en éventail, il ne fait pas fuir derrière le dos de ses personnages ces parcs illuminés qui vont s’éteindre à l’horizon et dont l’ombre finit comme un murmure. Les eaux, chez Boucher, ne disparaissent pas au loin dans la vapeur; la campagne n’est pas cet asile de rêverie, ce lieu de silence et d’apaisement où la volupté se recueille. La nature, pour lui, est un joli tapage. Ce qu’il aime, c’est un petit coin de terre bruyant, pétillant de couleurs fraîches, rempli d’éclats de verdure, encombré d’arbres rameux, de saules été tés, de fusées de branches. Toujours au devant, un ruisseau clapote et jase, une eau courante se mire au soleil, quelque petite rivière de France d’ou se lèvent des bancs de roseaux, jette au premier plan sa fraîcheur et sa gaieté. Il fait monter la mousse aux congélations des marbres ruinés; il cache l’herbe sous les larges feuilles du bouillon-blanc; il entrelace les saxifrages, il noue la vigne folle en rideaux, il encadre les paysages et les nymphes dans des tentures de sapins aux grands bras qui penchent et balancent leurs longs effilés verts sur le corps des baigneuses. Et l’on croirait voir, dans ce luxe et ce caprice de végétation, le cabinet de verdure, tel que le rêvait le xviii6 siècle à ses heures d’imagination tendre et d’appétits rustiques.
Quand, attaché à la manufacture de Beauvais,
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Boucher peint d’après nature les vues des environs, cours de fermes entrevues sous les arcades ruinées^ hangars rustiques abritant des amas de choses, toits de chaume où poussent les fleurs^ semées par les oiseaux, couvertures de joncs soutenues parles poutres à peine équarriesqui les percent, roues de moulin, appentis rapiécés avec des planches, pigeonniers aux tuiles moussues, margelles des lavoirs, dont la pierre s’effeuille sous le genou des lessiveuses, basses-cours où l’œil s’égare sur les débris, les restes de paille, les vieilles échelles, les brouettes, les paniers à couver, — il donne à tout cela une richesse et une abondance de désordre, un pittoresque nouveau jusque-là inconnu, et que le xvme siècle a défini d’un mot créé expressément pour Boucher : le fouillis. Et pour donner plus de pêle-mêle encore à ses paysages, pour y mettre plus de vie, une confusion et une animation plus étourdissantes, il jettera dans ses ciels des volées d’oiseaux; à terre, il fera battre les poules, aboyer les chiens, courir les enfants dans les cours où le pied glisse sur le grain ; par les chemins, il lancera dans la poussière les marches d’animaux, les caravanes de Castiglione, les sorties de l’arche, l’émeute des moutons pressés, les retours du marché avec les baudets tout sonnants de la vaisselle de cuivre qui leur bat au dos. — Paysagiste, Boucher ne semble avoir d’autre préoccupation que celle de sauver à son temps l’ennui de la nature.
Ce qui popularisa Boucher non moins que ses tableaux, ce furent ses dessins. Jusqu’à lui les dessins des maîtres français, — ébauches, croquis d’après nature, aurores d’une idée, d’une ligne, inspirations du moment jetées de verve sur le papier par une main hâtée, — n’avaient ni valeur commerciale, ni publicité courante. Jetés la plupart du temps en recueil au verso d’un mauvais cahier, — c’était là la méthode de Watteau, de Lancret, d’Oudry et d’autres; ou bien, feuilles volantes fixées par un clou au mur, dans un coin de l’atelier, ils étaient gardés sans grand soin par l’artiste comme un souvenir, le premier essai d’une toile, comme un document, une source de composition, un Livre de vérité . Ils ne sortaient guère de chez le peintre qu’emportés par l’enthousiasme d’un ami , la plupart du temps homme de métier lui-même ; ou bien, à la mort de l’artiste, vendus en paquets, pour quelques livres, par l’huissier priseur, ils se dispersaient aux quatre vents. Boucher fut le premier qui fît du dessin une branche de commerce pour l’artiste, qui le lança dans la publicité, qui appela sur lui l’argent, le goût et la mode. Les feuilles de papier où il semait ses études et ses caprices sortirent des cartons des amateurs, des collectionneurs exclusifs de dessins, pour parer les appartements, figurer sur les panneaux,
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entrer dans la décoration des plus riches intérieurs. Ils prirent place familièrement dans le boudoir, le salon, la chambre à coucher, à côté du tableau. Les femmes en voulurent; les Joullain et les Basan en achetèrent : il était de bon air d’en avoir.
Ces dessins, si fêtés et si plaisants, c’étaient de vives et faciles croquades sorties sans effort de la main du peintre, des figures rondement enlevées à la pierre d’Italie ou à la sanguine, des scènes de campagne grassement esquissées, des bergerades où l’on retrouve la hardiesse de touche et jusqu’aux têtes tondues des dessins du Carrache, des tableaux mythologiques où des corps de déesses et de nymphes se débrouillaient voluptueusement dans toutes les attitudes du plaisir et dans toutes les coquetteries du déshabillé; ou encore le crayon noir asseyait dans le papier quelque marquise à la jupe cassée par mille plis, à la collerette à l’espagnole. Souvent, sur un dessous de sanguine chauffant le dessin d’une fleur de rouge effacé, le bistre faisait rage dans un paysage poché à grands coups de pinceau. Quelques rares aquarelles échappaient au peintre, blondes et douces, lavées à grande eau, baignées dans des tons de vieille soie et dans des harmonies de demi-jour; puis il reprenait son crayon, et sous ses lignes courantes, roulantes, grasses comme les touches d’un ébauchoir, des rondes, des troupes, des bouquets d’Amours naissaient et s’épanouissaient; des académies de femmes en pleine chair et tout étoilées de fossettes se levaient dans une nudité opulente et
montraient le sang du maître chez le bâtard de Rubens, — éternelle et charmante étude d’un même corps potelé et douillet, jeune et déjà éclatant de santé, dont le type fut donné à Boucher par un modèle qui a presque une histoire.
Rien de plus inconnu au xviii0 siècle que les modèles des peintres. Rien de plus anonyme que l’immortalité qu’ils reçoivent du pinceau, du crayon. Une empreinte de leurs formes, c’est tout ce qui en reste. Il n’est guère d’autre document à leur sujet que cette correspondance où le père d’un élève de Doyen témoigne pour les mœurs de son fils une si grande peur de ces demoiselles; et encore cette gravure de l’Académie où Cochin nous a représenté le modèle du temps en grande tenue, la jupe falbalassée et retroussée par la mule au haut talon, les cheveux surmontés d’une couronne, posant pour la tête d’expression. Arrêtons-nous donc un instant au modèle de Boucher, et donnons ici ce fragment de la chronique intime des ateliers du règne de Louis XV, Ce modèle habituel du peintre, que Paris appelait la petite Morfil, était la demoiselle Murfi, d’origine irlandaise, sœur du modèle en titre de l’Académie de peinture, dont elle avait la survivance. Quand Mme de Pompadour se résigna à chercher des maîtresses au roi, ce fut la Murfi qu’elle fît peindre dans une Sainte Famille destinée à l’oratoire de Marie Leczinska; et ses prévisions ne furent pas trompées : le portrait parla aux désirs du roi; et le modèle de Boucher eut l’honneur d’ouvrir, pour là
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première fois, la porte du Pare-aux-Cerfs1. Mais alors Boucher n’avait plus besoin de la Murfi; il ne recourait plus guère au modèle; il en avait fini avec les enseignements de la nature et les tâtonnements de l’étude. Reynolds raconte que, lorsque, dans son voyage en France, il alla voir Boucher, il le trouva occupé à peindre un fort grand tableau pour lequel il n’employait ni esquisse ni modèle d’aucun genre; et comme il lui en témoignait sa surprise, Boucher lui répondit qu’il avait regardé les modèles comme nécessaires pendant sa jeunesse, mais qu’il y avait longtemps qu’il ne s’en servait plus.
Quoi de plus charmant que ces académies de femmes de Boucher ! Elles amusen t, elles provoquent, elles chatouillent le regard. Comme le crayon tourne au pli d’une hanche! Quelles heureuses accentuations de sanguine mettant dans les ombres le reflet du sang sous la peau ! Quel dessin gras, facile, lutinant la chair! L’habile estompage de blanc et de noir, donnant à la peau les reflets du satin! De larges hachures de craie suffisent à Boucher pour faire circuler et serpenter le jour sur un épiderme qu’il semble sabrer de lumière. Un coup de noir, une pointe de blanc, voilà une fossette posée comme une mouche. Et quelle variété, quelle diversité de postures, renouvelant sans cesse ce poème de la nudité agaçante! Le corps de la femme joue sous son crayon comme dans le paravent de glace d’une
1. Mémoires de d’Argenson. Paris, Jannet, vol. IV. — Madame de Pompadour, par Edmond et Jules de Goncourt. Charpentier, 1878.
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alcôve. Boucher le jette sur les courtines d’un lit; il le dresse debout contre un nuage de soie, il l’adosse, il le renverse. Ici, c’est une bergère sans voile, là quelque Vénus triomphante ; et, s’il prend un papier chamois, s’il s’amuse à vivifier son académie d’un soupçon de rose étendu sous le doigt, s’il croise la sanguine et le crayon noir en tailles entrelacées, s’il égrène la craie sur la peau miroitante, s’il jette une fleur de pastel de côté et d’autre sur un fond de ciel ou un coin de draperie, il réalise sur un carré de papier le charme de la nudité la plus aimable.
Aussi, que d’amateurs pour ces dessins! Les fermiers généraux en remplissaient leurs portefeuilles. M. Néra les disputait à M. de la Haye, M. de Grandcourt à M. de Fontaine et M. Dazincourt à M. d’Argenville. Mme de la Haye et Mme Dazincourt luttaient à qui ferait la collection la plus riche. Et comme Boucher était un homme heureux en toutes choses, il arrivait, au beau milieu de cet engouement pour ses dessins, qu’un graveur trouvait un procédé pour les graver en manière de crayon : Demarteau, par ses étonnants fac-similés, les faisait circuler dans toutes les mains.
Il restait encore, il y a deux ans, près de la Sorbonne, dans une vieille maison, la maison habitée par Demarteau, un curieux témoignage de la satisfaction du peintre si bien interprété par lui. Charmant remerciement du maître à son graveur, que ce salon peint par Boucher, dont les quatre murs vous montraient l’intérieur élégant d’un artiste du siècle
passé! Ce salon semblait une tonnelle et une volière. Un treillis en échiquier, pareil à la marqueterie dessinée sur les côtés des meubles en bois de rose, courait sous les plinthes, encadrait la glace, montait autour des deux fenêtres et ne laissait à jour que quatre grands panneaux, quatre petites portes et le dessus des portes. Entre ces treillis la campagne s’ouvrait. Ici l’on voyait un bord de rivière encombré de flamants roses et de paons faisant la roue; au-delà d’un arbre déraciné et tombé à l’eau, des cygnes se battaient. Là c’étaient les ébats d’un chien de chasse et le sautillement d’une pie à travers des roses trémières montant au ciel, et de l’eau encore au loin, sillonnée de canard# de toutes couleurs. D'un autre côté reparaissaient une rive et de fraîches verdures égayées d’oiseaux diaprés, roses, bleus, verts. Sur le dernier panneau, une architecture en treillage, mangée par les roses montantes, prenait pied dans un désordre d’outils rustiques et dans une bataille de coqs et de poules. Des colombes se becquetaient au-dessus des quatre portes sur lesquelles des amours en camaïeu grassement peints écrasaient des fruits contre leurs lèvres ou faisaient jaillir l’eau d’une fontaine entre leurs doigts à demi fermés.
Les commandes qui l’assiégeaient, les peintures et les dessins qui lui étaient demandés de partout,
étaient loin de lasser l’activité de Boucher. La besogne, tout énorme qu’elle était, ne suffisait pas à cette fièvre de production, à cette furie de travail qui l’avait saisi le jour où il avait pris les pinceaux, et devait l’asseoir, jusqu’à sa mort, dix heures par journée à son chevalet L Boucher trouvait encore des loisirs dans ce labeur ; et il jetait à tout moment, comme en marge de son œuvre, mille idées, des riens pareils aux récréations qu’un grand artiste donne à sa main sur la feuille d’un appui-main. Il s’amusait à laisser tomber un coup de crayon, un reste de couleur sur toutes sortes de petites choses, dans les cadres les plus minces. Il touchait de son pinceau les moindres bijoux de la mode, des éventails, des étuis de montre, des œufs d’autruche, des porcelaines, des panneaux de voiture, que sais-je encore ! M. Thoré dit avoir vu de lui un petit cartouche peint à l’huile pour Mme de Pompadour, un médaillon grand comme la main où il avait mis une belle déclaration d’amour d’un berger à sa bergère avec des paniers de roses, des chapeaux enrubannés, des oiseaux encagés, et de l’air, et de la volupté, et de l’espace! Il eût fait tenir Cythère dans le cercle d’une pierre gravée de Guay.
C’est son délassement de descendre à tout, c’est sa vocation de ne point laisser passer une vogue sans y mettre la main. Il y a des heures dans la vie de ce premier peintre du roi, où il semble dessiner le