Apocalypse } chap. xvii
LES MINIATURES
surgir par un simple acte de sa volonté, se retrouve dans l’art chrétien jusque vers la fin du xv° siècle.
Le personnage d’Abraham forme le sujet d’une représentation très-curieuse et souvent imitée au moyen âge (fig 8). Abraham, de grandeur colossale, est assis sur un trône; les élus, sous forme de petites figurines, sont portés sur le sein du patriarche, au-dessus duquel rayonnent les couronnes de vie.
Fig. 7. — Création de l’Homme
L’histoire de Saül et David, celle de Salomon et la reine de Saba fournissent des sujets assez nombreux, parmi lesquels un des plus curieux est assurément celui qui représente David tuant le géant Goliath (fig. 9).
Dans les sujets tirés du Nouveau Testament, nous voyons les anges apparaître sous différents aspects aux bergers (fig. 10) et aux laboureurs (fig. 11), ou bien former le cortège du Christ lorsqu’il apparaît dans sa gloire (fig. 12). On remarquera que le type de ces figures a persisté assez longtemps dans l’art et on en retrouve des
traces jusque vers le milieu du xve siècle. Mais ce qui dans le Hortus deliciarum est peut-être le plus curieux au point de vue archéologique,
c’est la transformation des légendes païennes sous l’influence du christianisme.
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Ulysse devient le sage qui évite les séductions du péché, et ses matelots les âmes faibles qui n’ont pas su y résister. La légende appa-
Fig. 9. — David et Goliath, miniature tirée du Hortus deliciarum.
raît dans le Hortus deliciarum, mais défigurée à ce point que le vieil Homère ne s’y reconnaîtrait plus.
Fig. 10. — L’Annonciation aux Bergers, miniature tirée du Hortus deliciarum.
Les sirènes, symboles des voluptés dangereuses, vêtues de longues robes, ont charmé l’équipage aux sons d’une musique délicieuse et
sautent ensuite sur le navire pour massacrer les matelots endormis. Mais le sage Ulysse arrive au secours de ses compagnons, sur une barque dont le pilote est un moine et transperce les enchanteresses avec sa lance, après les avoir précipitées dans la mer (fig. i3). Le héros n’a pas le bonnet conique que lui donne la tradition, et les soldats qui l’accompagnent portent le costume du xne siècle.
Un fait assez remarquable à signaler, c’est que les sirènes sont caractérisées comme dans l’antiquité, par les ailes et les pattes d’oiseau. Les sirènes, dans la mythologie païenne, avaient été pourvues
Fig. n. — L’Ange et le Laboureur, miniature tirée du Hortus deliciarum.
par Cérès d’ailes d’oiseaux, afin de voler à la recherche de Proserpine enlevée par Pluton. Elles étaient très- vaines de leur talent et portèrent un défi aux muses qui les vainquirent dans un combat musical et se parèrent de leurs plumes comme d’un trophée. C’est à tort que les artistes modernes représentent les sirènes comme des femmespoissons, forme particulière aux tritonides, mais que n’ont jamais eue les sirènes dans l’antiquité. Les Byzantins, dépositaires des traditions de l’art antique, ont conservé aux sirènes leur véritable forme et les miniatures du Hortus deliciarum , sont conformes à l’idée qu’on s’en faisait encore au xne siècle.
Les muses apparaissent aussi, car les chastes sœurs ne pouvaient manquer de trouver leur place dans l’art chrétien primitif (fig. 14).
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Mais elles ont changé de caractère, et n’inspirent plus que de pieux cantiques. La vive Terpsichore et la souriante Érato seraient déplacées dans un couvent de jeunes filles, car la muse chrétienne n’a plus pour mission de chanter les allégresses de la vie. Mais si dans le fond des cloîtres l’âme, oubliant un moment la régularité des exercices de piété, veut s’élever dans les régions de l’idéal, les bienfaisantes déesses
Fig. 12. — Le Christ dans sa gloire, miniature tirée du Hortus deliciarum.
lui enseigneront les cadences du chant et les rhythmes exquis du langage.
Apollon n’est plus le conducteur des muses et la lyre ne règle plus les harmonies de l’univers. L’artiste qui n’y peut renoncer tout à tait, continue à en faire la personnification du soleil qui nous éclaire. Une étrange miniature nous le montre conduisant son char , avec la tête tête radiée comme dans les monnaies de Rhodes (fig. i5).
L’idée première semble indiquer un vague souvenir des traditions
antiques, mais non des monuments. Ce n’est plus le dieu brillant de la lumière dont l’éternelle jeunesse et la radieuse beauté ravissent tous les êtres comme un cri de joie de la nature; il est jeune à la vérité, mais entièrement vêtu et dans une attitude modeste qui n’implique pas le commandement. Il ne tient pas les rênes de son char, et ses chevaux qui, dans les monuments antiques semblent devoir parcourir le ciel en un moment, paraissent avoir la plus grande peine à traîner leur fardeau.
Dans les monnaies et les bas-reliefs grecs, les coursiers du soleil
Fig. 13. — Ulysse, vainqueur des Sirènes, miniature tirée du Hortus deliciarum.
sont représentés au grand galop, avec les membres de devant jetés fortement en avant, pour indiquer la rapidité de l’astre. Herrade au contraire a fait des chevaux qui semblent gravir lourdement la pente d’une montagne, et comme elle devait en voir journellement dans les coteaux abruptes des Vosges où était son monastère. Évidemment ces coursiers-là, avec l’immense espace qu’ils ont à parcourir, n’arriveront jamais à l’heure voulue pour se jeter dans le fleuve Océan. Mais Herrade ne s’inquiète pas de cela, et elle a voulu les dessiner comme elle les avait vus.
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Le génie antique n’apparaît pas seulement dans les souvenirs mythologiques : les Grecs étaient portés par les habitudes de leur esprit à donner un corps à leurs idées qui devenaient pour eux comme des personnages réels. Non-seulement les forces de la nature ont été personnifiées, mais les abstractions qui sembleraient les plus imper¬
sonnelles l’ont été également, et à côté de Zeus, qui représente physiquement la voûte céleste, nous trouvons sa fille Athéné qui est l’intelligence divine.
Avec une croyance différente, les grecs de Byzance ont, comme leurs pères, fabriqué de toutes pièces des personnages de convention qui apparaissent dans l’art, sans se rattacher à aucune légende particulière, par exemple les vertus et les vices , qu’on voit si fréquemment
dans les monuments du moyen âge et qu’on trouve déjà dans les miniatures du Hortus deliciarum, si complètement imprégnées du style byzantin.
Nous avons ici un combat en règle : la reine des vices, la Luxure, est le seul personnage qui ne soit point armé. Elle s’avance sur un char d’or enrichi de pierreries, et, couverte de vêtements somptueux, elle sème des fleurs sur son passage.
V Amour, général en chef des soldats de la Luxure, est, comme dans l’antiquité, armé de son arc et de ses flèches, mais il est de plus
Fig. 15. — Le Char du Soleil.
vêtu d’une cotte de mailles. Les satellites de la corruption, la Volupté, l’ Lmpudicité, le Plaisir, le Parler trop libre, Y Lntempérance, la Paresse, le Faste, etc., sont des guerriers couverts de fortes armures et portant des casques et des boucliers. Ce sont eux qui combattent, et leur reine se contente de se montrer; il faut croire qu’elle exerce par son attrait une fascination singulière, car les vertus semblent hésiter. Mais dans la scène suivante, la Chasteté, qui commande aux vertus, a brisé le char de sa rivale, et les vices s’enfuient en désordre devant les vertus triomphantes.
Les miniatures du Hortus deliciarum sont un des plus anciens monuments où la lutte des vertus et des vices ait été figurée en Occident. Mais ces sortes de représentations sont ensuite devenues très-
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fréquentes, et on les multiplia jusque sous la Renaissance dans les églises et même dans les châteaux. Dans l’art religieux, les vertus paraissent sous la forme de femmes symboliques, et à chacune d’elles on oppose toujours le vice contraire; mais le vice n’a pas les honneurs du symbole et il est habituellement figuré par une scène. Ainsi le vice opposé à la Foi est Y Idolâtrie, qu’on présentait sous la forme d’un païen adorant une idole, le vice opposé à Y Espérance est le Désespoir, un homme qui se transperce de son épée, le vice opposé au Courage est la Lâcheté, caractérisée par un homme qui fuit à toutes jambes devant un lièvre, etc.
A mesure que les traditions byzantines importées dans les monastères ont été en s’affaiblissant, l’esprit plus positif des races latines a remplacé en Occident le vieil idéalisme des Grecs. Les idées personnifiées sont alors devenues des personnages historiques dont le caractère se rapportait à ces idées. Ainsi dans les châteaux du xive siècle nous voyons la Dissolution représentée par Tarquin, la Folie, par Sardanapale, Y Iniquité, par Néron, le Désespoir, par Judas Iscariote, Y Impiété, par Mahomet. A Pierrefonds, les vertus sont figurées par huit preux : César, Charlemagne, David, Hector, Josué, Godefroy de Bouillon, Alexandre et le roi Artus.
L’antagonisme du bien et du mal est un des traits distinctifs de l’art au moyen âge, mais c’est dans les miniatures empreintes de l’esprit byzantin, comme celles du Hortus deliciarum, qu’il en faut chercher l’expression la plus nette en même temps que l’origine typique.
C’est au même ordre d’idées qu’il faut rattacher YÉchelle du Salut, une des plus curieuses représentations du recueil. Dieu tient la couronne de vie en haut d’une vaste échelle où montent les humains ; mais bien peu atteindront le but, et malgré le glaive que portent les anges pour combattre les démons, on voit que la pauvre humanité succombe toujours et finit par devenir la proie du diable.
L’ARCHITECTURE OGIVALE
Architecture religieuse du moyen âge a fait le sujet de nombreuses études depuis quarante ans, et les idées qu’on avait à cette époque sur sa marche historique se sont beaucoup modifiées. Les archéologues allemands ont longtemps revendiqué pour leur pays l’origine et le développement du style ogival. Il est aujourd’hui démontré qu’il a pris naissance en France et que c’est dans ce pays qu’il a atteint son plus grand développement.
Le style roman a précédé le style ogival, et les monuments de la transition se trouvent surtout en France. En outre, les dates maintenant connues de la plupart des grands édifices religieux donnent à ceux de la France une antériorité évidente sur ceux de l’Allemagne.
A l’époque où les étrangeis venaient par milliers à l’Université de Paris étudier sous nos professeurs, nos artistes allaient partout porter notre architecture. Ce fut aux frais des étudiants suédois que Étienne Bonneuil, tailleur de pierres de Paris, alla, en 1227, élever la cathédrale d’Upsal. Celle de Prague, commencée en i3/[3 par Mathieu d’Arras, fut terminée en 1 386 par Pierre de Boulogne.
L’Allemagne a fait aussi appel à nos architectes. L’église de Wimpfen-en-Val est due à un Français auquel il avait été recommandé de la bâtir en style français (opéré francinego)1 . La cathédrale de
1. On peuc voir à ce sujet le remarquable article de M. de Verneilh, publié dans les Annales archéologiques ^ tome VII.
L’ARCHITECTURE OGIVALE
Cologne est un immense édifice dont le style savant et éclectique est composé d’éléments empruntés à des monuments antérieurs; le plan rappelle ceux des cathédrales d’Amiens et de Beauvais, tandis que les détails semblent par places calqués sur la Sainte-Chapelle de Paris. Les tours de la cathédrale de Bamberg sont une imitation de celle de Laon, et parmi les rares édifices de style ogival qu’on trouve en Allemagne, il en est bien peu dont on ne trouve l’analogue dans un monument bâti antérieurement en France.
Quel a été le rôle de l’Alsace dans cette importation du goût français en Allemagne? Strasbourg a été le centre de la franc-maçonnerie, et c’est à l’aide de cette institution que du xme au xve siècle les idées et le goût en art ont pu être transmis d’une contrée à une autre. Les francs-maçons d’Alsace allaient puiser dans l’Ile-de-France, la Normandie et la Bourgogne, des principes qu’ils appliquaient dans leur pays et apportaient ensuite au delà du Rhin.
Le mystérieux Albert de Strasbourg passe pour l’organisateur de la franc-maçonnerie, mais les traditions qui concernent ce personnage semblent légendaires plutôt qu’historiques. Fortement constituée déjà sous Erwin de Steinbach, la franc-maçonnerie prend son plus grand développement avec Dotzinger, et ne perd son principe actif qu’à partir de la Réforme. Ainsi les trois noms auxquels se rattache la franc-maçonnerie appartiennent à l’histoire de l’art en Alsace.
Les francs-maçons constituaient des associations laïques trèsimportantes; ils voyageaient par troupes, s’arrêtaient partout où il y avait quelque chose à construire et se communiquaient entre eux les secrets de l’art de bâtir.
L’art monacal était par son essence même incompatible avec le besoin de changements et de nouveauté qui caractérise toujours une société vivante. Mais il avait pour lui l'habitude, la foi et des légions de travailleurs parfaitement organisés. Les laïques, en se constituant, ne pouvaient faire mieux que de calquer leur organisation sur celle des monastères. L’apprentissage répondait au noviciat; le chef-d’œuvre exigé pour jouir des privilèges de la maîtrise prouvait la capacité. Les règlements étaient à peu près les mêmes dans toutes les villes, de sorte que ces associations, répandues partout, furent bientôt en état de tenir tète aux communautés religieuses, et ensuite de les remplacer.
Dès que l’art a commencé à être exercé par des laïques, ceux-ci,
qui n’avaient pas l’humilité des moines, n’avaient aucune raison pour dissimuler leur nom, et étaient au contraire intéressés à ce qu’il fût connu. Aussi l’obscurité sur les artistes est beaucoup moins grande à partir de cette époque.