‹ L'art en Alsace-LorraineChapitre 11 sur 179 · AURIGA ET SAVINE · texte numérisé non relu

AURIGA ET SAVINE

Le nom d'Hermann Auriga est le premier qui apparaisse parmi les architectes laïques. On place son existence à la fin du xue ou tout au commencement du xnT siècle. Il a fait une nouvelle enceinte à la cité de Strasbourg et élevé les tours épiscopales qui commandaient les faubourgs. Il était donc employé aux constructions civiles et militaires; mais c’est en même temps le plus ancien architecte connu qui ait travaillé à la cathédrale de Strasbourg. On attribue généralement à Hermann Auriga la construction des parties romanes de la cathédrale, le chœur et le portail à arcades cintrées qui regarde le midi.

Ce beau portail a été élevé à l’époque où le style ogival commençait à germer, mais n’était pas encore entré dans sa période active. Au reste, si remarquable qu’il soit comme architecture, il doit surtout sa grande célébrité aux admirables statues qui le décorent.

L 'Église et la Synagogue, personnifiées, sont placées de chaque côté. L'Eglise ou la Loi nouvelle (fig. i6)est figurée triomphante : elle porte le front haut et ceint d’une couronne, tient d’une main la croix, signe de la foi chrétienne, et de l’autre le calice de la rédemption.

V Ancienne Loi ou la Synagogue (fig. 17), aveuglée par l’esprit du mal, a les yeux bandés et tient d’une main l’étendard brisé, tandis que l’autre laisse tomber les tablettes de la loi qu’elle ne sait plus comprendre; une couronne tombée à ses pieds indique la reine déchue.

Le pilier séparatif des deux portails montre Salomon (fig. 18) sur son trône et tirant le glaive du fourreau qui repose sur ses genoux. Le buste du Sauveur, tenant le globe dans la main gauche et bénissant avec la droite, est placé au-dessus de Salomon. Ces figures, qui avaient été détruites, ont été refaites d’après des documents anciens ; mais l’Église et la Synagogue sont des figures du xme siècle et de la

L’ARCHITECTURE OGIVALE

plus admirable conservation. Ces ligures représentent avec une singulière énergie les idées de nos pères sur l’ancienne Loi et la nouvelle.

On trouve dans plusieurs églises du moyen âge des statues qui reproduisent la même pensée, mais il est bon de noter que c’est exclusivement dans les villes où il y avait beaucoup de juifs, comme Strasbourg, Paris, Bordeaux, Worms, Bamberg, tandis que Chartres, Amiens, Bourges, villes où les juifs étaient relativement peu nombreux, sont dépourvues de ces représentations. Au reste, quoique répondant toujours à la même idée, les statues qui figurent Y Église et la Synagogue diffèrent entre elles par la manière dont l’artiste en a accentué le type.

Quelquefois le soleil et la lune accompagnent les deux figures symboliques, le soleil du côté de Y Église, la lune du côté de la Synagogue. Saint Augustin dit en effet que la lune est l’image de la Synagogue, parce qu’elle reçoit sa lumière du soleil, de même que l’ancienne Loi s’explique par la nouvelle. A Worms, YÉglise est à cheval sur un animal pourvu de quatre tètes, aigle, lion, bœuf, homme, et portant la croix et le calice. Les animaux évangéliques figurent également à Bamberg, où la Synagogue est placée sur une colonne à laquelle est adossé un juif portant un diable sur sa tète. La Synagogue de l’église Saint- Seurin, à Bordeaux, a la tète entourée par un dragon et porte une bourse attachée à sa ceinture. A Notre-Dame de Paris, YÉglise et la Synagogue, qui avaient été renversées en 1792, ont été replacées récemment.

De toutes les figures de ce genre, les plus célèbres de beaucoup sont celles de Strasbourg. Elles passent dans la contrée pour être l’œuvre de la statuaire Savine ou Sabine, fille du grand architecte Erwin de Steinbach, ainsi que le pilier des anges, placé dans l’intérieur de la cathédrale.

La façade d'Erwin de Steinbach a été élevée dans la première partie du xive siècle et les statues attribuées à sa fille paraissent de cent ans plus anciennes par le style.

Comment la tradition a-t-elle fait de l’auteur de ces figures une fille d’Erwin de Steinbach, et pourquoi cette erreur, accréditée depuis trois siècles, a-t-elle encore cours aujourd’hui? C’est ce que Louis Schneegans, archiviste et bibliothécaire de la ville de Strasbourg, s’est

Fig. i C. — L’Eglise ou la Loi nouvelle. (Cathédrale de Strasbourg.)

L’attribution jusqu’alors admise des statues de la cathédrale vient d’une inscription ainsi conçue :

« Gratia divinœ pietatis adesto Savinæ

(( DE PETRA DURA pd' qUCUU SUIll fdCta figUI'Cl.

proposé de démontrer dans un travail très-remarquable, publié par la Repue d’Alsace 1 .

i. Juin 1850

L’ARCHITECTURE OGIVALE

ce quon a traduit par « Que la grâce de la miséricorde divine assiste Sabine de Steinbach, par laquelle, moi, cette figure, j’ai été faite. »

Fig. 17. — La Synagogue ou Ancienne Loi. (Cathédrale de Strasbourg.)

Le premier traducteur allemand a trouvé dans stem (pierre) un analogue de petra, sans voir que dura n’avait aucun rapport avec bach (ruisseau).

Tous les écrivains qui ont parlé de Sabine ont copié le premier traducteur, sans prendre la peine d’examiner l’inscription originale, qui

dit simplement: « Que la miséricorde divine assiste Sabine par laquelle de pierre dure je fus transformée en statue. » Les mots petra dura, au

lieu d être une qualification nominale de Sabine, sont simplement le complément de sum facta figura.

Fig. 19. — Le Pilier des Anges. (Cathédrale de Strasbourg.)

Louis Schenegans admet aisément que les statues de la cathédrale sont l’œuvre d’une femme appelée Savine, et il trouve même dans les traditions de fortes présomptions pour qu’elle soit la fille d’un architecte de la cathédrale. En effet, si l’admission d’une femme dans la corporation des tailleurs de pierre et imagiers est tout à fait contraire aux usages du moyen âge, il est tout naturel que la fille du maître de l’œuvre ait pu travailler sous la direction immédiate de son père; seulement son père ne peut pas être Erwin de Steinbach, et Louis Schneegans, par des assimilations de caractère et des rapprochements de date, incline à croire qu’elle doit être fille d’Hermann Auriga, l’architecte du portail où figurent Y Église et la Synagogue.

Reste la question de savoir si les figures qui décorent le pilier des anges (fig. 19) sont de la même main que celles qu’on admire au portail méridional. Au-dessous des anges qui tiennent la trompette sont placés les évangélistes, ayant en main des rouleaux dépliés, emblèmes des vérités lisibles pour tout le monde. Le caractère byzantin très-prononcé des figures du pilier des anges doit faire rejeter absolument l’hypothèse qui leur donnerait pour auteur la fille d’Erwin de Steinbach, dont le style appartient à une époque certainement postérieure. Mais si la statuaire Savine est réellement la fille d’Hermann Auriga, les figures du pilier des anges aussi bien que celles du portail méridional reprennent une date logique et tout à fait conforme aux exigences de l’histoire des styles.

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