UN MARIAGE PROTESTANT, TABLEAU DE BRION
1 archéologie romaine. L’empereur Napoléon III faisait son livre sur Jules César, et se préoccupait beaucoup des moyens d’attaque et de défense usités par les anciens Romains. Brion fut chargé de faire un tableau représentant les épisodes militaires d’itfi siège dans l’antiquité.
Il étudia les documents, s’y conforma scrupuleusement et fut bientôt en état de faire des scènes rigoureusement exactes, tout en y mettant l’accentuation pittoresque qui lui est propre. Il fit un tableau
qui fut fort remarqué à l’Exposition de 1 863 et qui représente le Siège d'une ville par les Romains sous Jules César (fig. 64). C’est une batterie de balistes et de catapultes. Les soldats tendent la corde qui doit chasser le projectile ou balancent le madrier qui va battre en brèche les remparts. Les boucliers, rangés au pied des machines de guerre, vont bientôt former la tortue au moment décisif de l’attaque. Pour les gens du monde, c’était un tableau instructif; pour les amateurs, c’était une toile exquise.
Si heureuses qu'aient pu être pour Brion ses incursions dans le domaine de l’histoire, elles n’ont été dans sa vie d’artiste que des accidents, et il revient toujours de préférence aux sujets alsaciens. Les
premières impressions de la jeunesse se gravent dans la mémoire d’une manière impérissable, et il les retrouve avec bonheur.
Sainte Odile est la patronne de l’Alsace, et la montagne qui lui est consacrée est le lieu de pèlerinage le plus suivi de la contrée. On arrive à l’endroit vénéré en traversant de sombres bois de sapins ; les pèlerins se sont arrêtés pour entendre une lecture pieuse. Debout et attentifs à la voix de leur pasteur, ils écoutent avec recueillement, et leurs vêtements éclatants tranchent sur les teintes sombres du fond. La scène se passe dans une épaisse forêt; un rayon de lumière vient l’éclairer en faisant une percée à travers la futaie et se projette en reflet sur les mousses épaisses qui recouvrent le terrain. Les garçons et les filles se sont réunis pour le pèlerinage; mais si la prière est le but qu’on se propose en partant, les fiançailles ont été plus d’une fois le résultat de la pieuse fête.
Suivons donc Brion, car il va dérouler devant nous toute la vie du paysan alsacien, et nous allons assister maintenant au Mariage protestant, où nous voyons le pasteur unir les deux jeunes époux en présence de la famille et des témoins.
Tout mariage appelle une noce et en Alsace on ne s’en prive pas. Aussi le peintre nous convie-t-il à un Repas de noces. Les époux se tiennent à l’ouverture d’un escalier qui monte à la salle du festin. Le citron symbolique est entre les mains du marié qui embrasse les filles, pendant que sa femme est embrassée par les garçons.
Puis voilà le joyeux violon des ménétriers qui conduit les convives à la danse. Filles et garçons concourent à qui dansera le mieux et un coq est la récompense promise au vainqueur. C’est sous une grange ensoleillée que la scène se passe : les filles ont leurs jupes rouges et s’apprêtent à lutter contre les garçons qui ont déposé leurs grands chapeaux sur des escabeaux de bois. Puis ce sont des lanternes et, hélas ! des drapeaux tricolores, dont les vives couleurs viennent égayer la scène.
Cependant le ménage s’installe et le peintre va nous faire assister aux joies de la petite famille qui a poussé. Le Jour des Rois est une grande fête en Alsace; voici un bon fermier alsacien qui fête l’Épiphanie avec sa femme et ses enfants. Au moment où il vient de partager le gâteau qui va faire proclamer un roi, trois petits enfants revêtus d’habits royaux entrent portant les attributs des mages dont ils veulent
symboliser la venue. Les vêtements royaux consistent en une grande chemise blanche, probablement empruntée au papa, et une couronne de papier découpé : parmi les attributs, on remarque une étoile en papier blanc placée au bout d’une baguette. Naturellement, la famille réunie à table fait le meilleur accueil aux petits mages et paraît surprise de leur arrivée. Le mobilier, qui annonce l’intérieur d’un paysan aisé, ajoute encore par son caractère alsacien à cette petite scène locale qui est pleine de charme.
En Alsace on a conservé les habitudes de piété qu’avaient nos pères, et la famille ne se mettrait pas à table sans avoir entendu le Bénédicité. Le père de famille récite la prière devant les enfants debout en face de lui, tandis qu’un grand plat de pommes de terre, qui fume sur la table, va satisfaire bientôt l’appétit des convives. Personne ne sait unir comme Brion le caractère sérieux des impressions de l’âme avec les détails piquants du costume et des accessoires.
11 faut maintenant procéder par des lectures pieuses à l’éducation de la jeune famille. La Lecture de la Bible, qui a obtenu la médaille d’honneur au Salon de 1868, est une composition charmante de recueillement et de naïveté rustique. Un vieux paysan, assis dans un grand fauteuil de cuir et tenant sur ses genoux une grosse Bible, fait sa lecture devant la famille attentive. Les auditeurs sont de grandes et belles filles bien découplées, des gamins à la mine éveillée et à la chevelure épaisse, de jeunes garçons tenant en main leurs chapeaux. Ceux-ci sont debout, dans une attitude méditative, les femmes sont assises sur des chaises de bois dont la forme alsacienne est bien caractérisée.
Quand la famille est élevée, il faut qu’elle dise adieu à son chef. L’artiste nous montre donc Y Enterrement sur le Rhin. Immobiles sur le rivage, les parents et les amis regardent la barque qui emporte le corps. Le batelier s’éloigne du rivage et des femmes en pleurs accompagnent le cercueil.
Ce qui plaît dans les tableaux deM. Brion, c’est l’honnêteté. Rien qu’à voir ses intérieurs, les meubles simples et robustes qu’il aime à peindre, le grand poêle en faïence verte qui lui est si cher, on sent que le monde qui peuple ses toiles mène une vie patriarcale et douce, et ne connaît de la vie que les émotions intimes des fiançailles ou de la famille.