LE DIMANCHE MATIN
et, à l’aide d’une brosse plate, vous badigeonnez impitoyablement la totalité ou certaines parties de votre tableau, qui bien entendu doit être parfaitement sec, — ■ sans cela vous brouilleriez tout. — Aussitôt que vous avez étalé cette sauce, vous prenez un chiffon propre et vous essuyez complètement ce que vous venez de mettre. Le peu qui aura résisté au chiffon et sera resté dans l’interstice des empâtements donnera du moelleux à vos feuillages, les reliera avec le ciel et répandra sur vos fonds une teinte nacrée tout à fait vaporeuse, etc... Voilà, convenez-en, une recette bien commode pour faire du flou. — Eh bien! il y a dans Paris une centaine de peintres se disant sectateurs de Corot, qui s’imaginent ressembler au maître, parce qu’ils ont prodigué les laits , et en montrant leurs paysages blafards, ils ne manquent pas de parler de poésie, de vapeurs matinales, de tendre rosée, tandis que les profanes s’écarquillent en vain les yeux pour voir autre chose qu’un glacis de blanc essuyé au chiffon. — Notons en passant que Corot n’usait jamais de tous ces procédés et peignait très-simplement.
Quant à Jundt, c’est autre chose; il en use, mais tout à fait sans arrière-pensée, — il a bien trop d’esprit pour croire que le sentiment s’obtient à l’aide d’un tube de blanc délayé, — seulement comme il tripote continuellement sa peinture, il trouve quelquefois ce qu’on appelle, — toujours dans la Cuisinière bourgeoise , — des imprévus. Voulez-vous un exemple d’un imprévu ? 11 vous souvient sans doute d’un tableau où il y avait des Alsaciennes endimanchées et des petits cochons avec un ruban autour de la queue? — Certainement. N’était-ce pas le Retour d’un concours régional , une scène très-animée, par un effet de brouillard intense? C’était d’ailleurs un fort joli tableau, mais où est Yimprévu? — Voici. Cet effet de brouillard a d’abord été un effet de soleil : ciel bleu, temps superbe. — Bah! et était-ce réussi? — Nullement, et le peintre a même trouvé son tableau tellement raté, qu’au moment de l’envoyer au Salon il a voulu l’effacer, perdant ainsi son travail plutôt que d’exposer un mauvais tableau. Pour utiliser sa toile, il l’a rebadigeonné du haut en bas, et alors, — c’est ici qu’est Yimprévu, — le fond, qui avait le défaut de venir beaucoup trop en avant, s’est trouvé non pas reculé, mais complètement effacé. Sur les figures essuyées, le peintre a remis des touches sur le terrain des accents. Quelques frottis de bitume ont simulé l’humidité à certaines
places; des parties du tableau ont reparu sous le chiffon, d’autres ont été changées, des petites flaques d’eau ont été ajoutées entre les cailloux, et c’est ainsi qu’au bout de quelque temps le tableau s’est trouvé transformé en effet de brouillard.
Les mauvais peintres cherchent toujours des imprévus et ne savent pas en trouver; les bons n’en cherchent jamais, mais ils en trouvent quelquefois et en profitent. Soyez persuadé que Jundt n’a aucunement agi par calcul, mais le hasard, qui, en définitive, ne sert que les gens d’esprit, s’est quelquefois mis de la partie dans ses ouvrages. — Pline raconte que Timanthe, ne pouvant faire l’écume à la bouche d’un cheval, jeta de colère son pinceau sur son tableau, et que l’écume se trouva faite. Si Pline avait connu Jundt, il en aurait conpté bien d’autres.
Jundt a fait de nombreuses études de paysage, bien qu’il n’en fasse pas sa spécialité. Un jour, dans la forêt de Fontainebleau, je vis dans un épais fourré un parasol blanc piqué en terre, à côté d’une boîte à couleurs, d’un pliant et de tout ce qui constitue l’attirail d’un peintre. L’âne qui avait porté tout cela dans la forêt se trouvait à quelques pas de là, et l’artiste, que je reconnus aussitôt pour Jundt, tenait en main son chiffon à peindre et semblait fort préoccupé en essuyant la langue pendante et bavante de son âne. « Que diable faites-vous là? lui dis-je en l’abordant. — Je crois bien, me dit-il, que mon âne est empoisonné. Pendant que j’avais le dos tourné, il a léché ma palette au moment où je venais de la charger. Pauvre bête! » Et en disant cela, il continuait d’essuyer la langue du malheureux âne, qui était toute diaprée de vermillon, de chrome, de bleu de Prusse et de vert Véronèse. Quand il se trouva suffisamment nettoyé, l’âne, qui jusque-là avait toujours tenu la bouche ouverte et la langue tendue, reprit une position normale et n’y pensa plus. Un formidable hi ! han ! nous démontra bientôt qu’il était complètement revenu de son émotion.
Jundt a toujours eu des aventures grotesques et il les raconte de la façon la plus plaisante. Son esprit enjoué lui a attiré de nombreux amis et il a parmi ses camarades la réputation de ne jamais dire du mal de personne. C’est le bavard le moins cancanier qui se puisse voir et son intarissable gaieté sait se passer de la médisance. Comme peintre, on peut lui reprocher certains défauts, mais il possède une qualité bien rare : c’est une incontestable originalité. Jundt est du petit nombre de ceux qui pourraient se dispenser de signer leurs tableaux.