‹ L'art en Alsace-LorraineChapitre 76 sur 179 · ULMANN · texte numérisé non relu

ULMANN

Benjamin Ulmann1 est né en 182g, à Blotzheim, dans le Haut- Rhin. Il vint de bonne heure à Paris et entra dans batelier de Drolling, où il fut le compagnon d’études de Baudry, Jules Breton, Henner, Jundt, etc. Son intention, bien arrêtée dès le début, avait été de suivre religieusement l’enseignement de l'École des Beaux-Arts. Aussi, quand Drolling mourut, il passa sans hésitation dans batelier de Picot.

Après avoir concouru trois fois sans succès, il obtint le grand prix de Rome, en 1859, avec un tableau représentant Coriolan che\ Tullus, et, la même année, il avait une médaille au Salon avec un tableau sur Bsutus. Il avait reçu une éducation classique des plus complètes, et il est toujours resté fidèle aux doctrines qu’il avait puisées dans sa jeunesse.

Ses envois de Rome, Amphy damas et Patrocle, Samson et

1. Ses principaux ouvrages sont : 1855 : Le Dante et Farinata. — 1856. Le Retour de Tobie (à Philadelphie). — 1857. Résurrection de Laiare (à Philadelphie). — 1858. Adam et Eve trouvant le corps d’Abel (à M. D..., à Paris). — ï 8 59. Coriolan chei Tullus (grand prix de Rome; Brutus (au musée de Melun). — 1863. Amphydamas et Patrocle (musée du Mans); Samson et Dalila (à M. de S... à Périgueux). — 1864. L a Défaite (musée de Colmar). — 1866. Sylla che 1 Marius (musée du Luxembourg). — 1867. L Ora de/ pianto (musée de Marseille); Portrait du docteur H... — 1868. Portrait de Mme L...; Portrait de Al. T...; Décoration de la Cour de cassation. — 1869. Ariane abandonnée (à M. D..., à Paris). — 1870. Alort d’Étienne Marcel (à l’État). — 1872. Les Sonneurs de Nuremberg (à M. V..., à Paris) ; Pillage d'une ferme [retiré de l’Exposition, par ordre ] (à Mme B..., à Monaco). — 1 873 . Le Denier du jeudi; à Burgos (à la Haye); L Education alsacienne. — 1874. Les Gitanos ; Portrait de Mme J. Claretie; Portrait de Al. K... — 1 875 • Remords ; Portrait de Al. J...; Portrait de AI. H...

Dalila , la Défaite, sont des tableaux où le nu domine et qui attestent l’étude approfondie qu’il a faite du corps humain et l’importance qu’il y attache.

Son envoi de dernière année, Sylla che% Marius, figura au Salon de 1866. Les artistes et un petit groupe d’écrivains apprécièrent tout ce qu’un pareil tableau exigeait de savoir et d’études ; il eut un succès d’estime, et l’immense toile d’Ulmann prit place au musée du Luxembourg. Mais le public vit avec indifférence une peinture dont le sujet lui semblait absolument démodé.

Ulmann a fait aussi des tableaux de genre, notamment Y Or a del pianto (le Moment des larmes). C’est une scène italienne : le corps inanimé d’une jeune fille est couché par terre au milieu d’une chambre, et, autour d’elle, la famille est dans la douleur.

En 1868, Benjamin Ulmann fut chargé de la décoration de la Cour de cassation. C’était un travail très-vaste et tout à fait conforme aux aptitudes du peintre. Il y avait d’abord un grand plafond destiné à la cour criminelle et divisé en trois compartiments : 1 0 la Cour protège l’innocence et laisse châtier le crime; 20 la Cour sanctionne ; 3° la Cour casse ou annule. Par suite de l’incendie du Palais de justice, l’ancienne salle de la Cour criminelle, miraculeusement préservée du feu, a été transformée en chambre des requêtes, en sorte que la décoration d’Ulmann ne se trouve plus en rapport avec la destination de la salle.

Le peintre avait fait également un grand plafond pour la salle du conseil de la Cour d’assises. Il représentait Y Équité dévoilant le crime. La salle ayant été brûlée, cette peinture est anéantie.

La Mort d’Étienne Marcel, exposée en 1870, et les Sonneurs de Nuremberg, du Salon de 1872, furent remarqués du public; mais on on parla surtout d’un tableau intitulé : Avec Dieu, pour le roi et la patrie . Comme le véritable sujet était des Prussiens pillant une ferme, il n’a pas pu figurer à l’Exposition, pour une cause facile à deviner. C’est un village alsacien qui est livré au pillage : des femmes cherchent à se défendre avec leurs balais et sont souffletées par les soldats prussiens. Un enfant vient d’être renversé d’un coup de pied et un vieux paysan ruiné pleuré dans un coin. Un officier allemand, fumant froidement son cigare à bout d’ambre, regarde ses hommes qui défoncent les barriques, enlèvent les pendules, brisent les meubles et

emmènent les moutons. Ce tableau, un des meilleurs ouvrages du peintre, était destiné à un éclatant succès ; un avis émané du ministère décida l’artiste à le retirer.

VETTER

Jean-Hégésippe Vetter1, bien que né à Paris, appartient à une famille de Strasbourg, et les Alsaciens le revendiquent pour un des leurs. 11 est élève de Steuben, peintre oublié aujourd'hui, mais qui, sous Louis-Philippe, a souvent attiré sur ses œuvres l’attention du public.

En 1842, Vetter a fait sa première apparition au Salon avec un portrait, mais l’année suivante le Jean Bart enfant montra sa première tentative dans le style anecdotique qui lui est propre et dont il ne s’est jamais départi depuis. Le Molière che{ le barbier, qui figura au Salon de 1847, marque le premier succès de l’artiste. Molière, allant se faire raser chez le barbier le plus proche, observait autour de lui la clientèle. Il écoutait les conversations de chacun, retenait dans sa mémoire les saillies de l’un, la tournure de l’autre, se mettait au courant de tous les commérages , et sans prendre part à la conversation observait ce qui se' passait autour de lui, et ne perdait pas un mot de ce qui se disait. L’artiste nous le montre avec la serviette attachée au cou, et sa physionomie narquoise et sérieuse tout à la fois contraste avec la scène prosaïque à laquelle il se trouve mêlé. Cette figure de Molière plaît à M. Vetter, qui a représenté le

1. Ses principaux ouvrages sont : 1842. Un Portrait. — 1843. ^ ean ^art enfa'lt • — 1844. Quatre Portraits. — 1846. Deux Portraits. — 1847. Molière che 1 le barbier. — - 1848. Alchimistes à la recherche de la pierre philosophale ; — 1849. Portrait. — 1852. Deux Portraits. — 1 853 . Portrait. — 1855. Le Quart d’heure de Rabelais ; le Maître d'armes . — 1857. Le Fumeur ; la Liseuse ; le Récit. — x 85p. Une Halte à l hôtellerie ; Femme à sa toilette ; le Départ pour la promenade. — 1861. Bernard Palissy; la Déclaration. — 1864. Molière et Louis XIV (Exposition universelle). — 1865. Mascarille présentant Jodelet à Cathos et à Madelon (musée du Luxembourg). — 1866. Un Mignon s’exerçant au bilboquet. — 1867. Au Cabaret. — 1872. Ma^arin. — 1874. La Fuite en Égypte. — 1875. Le Raffiné.

grand comédien dinant à la table de Louis XIV au milieu des courtisans stupéfaits.

Un très-spirituel tableau de Vetter, placé au musée du Luxembourg, montre Mascarille présentant Jodelet à Cathos et à Madelon. Cet artiste connaît à fond le xvue siècle et l’a présenté sous tous ses aspects. Ici c’est Mazarin, épuisé par la fièvre, qui cherche une distraction en se faisant apporter l’un après l’autre les tableaux de sa collection. Toute petite toile fine, spirituelle et harmonieuse. Ailleurs, l’artiste nous fait assister à une Déclaration. Un jeune homme, le jarret tendu, le pied en avant, présente une fleur à une dame assise sur un grand fauteuil et qui sourit en le regardant. Le Départ pour la promenade et le Raffiné du temps de Louis XIII sont des compositions exquises de tournure et d’élégance.

Vetter a fait aussi des incursions dans la Renaissance. Le Quart d’heure de Rabelais est un de ses meilleurs tableaux. L’anecdote sur laquelle repose le sujet est bien connue. Étant à Lyon et n’ayant plus un sou pour revenir à Paris, il fit prévenir les médecins de la ville qu'il avait des révélations à leur faire. Quand il les vit réunis, il leur montre une fiole, disant qu’elle contenait du poison pour le roi de France. Il est aussitôt dénoncé, arrêté et conduit à Paris aux frais de la ville de Lyon, désireuse de prouver son zèle pour le souverain. Le roi rit de bon cœur en apprenant que Rabelais s’était fait passer pour un empoisonneur et le fit immédiatement relâcher.

Le tableau de Vetter nous montre l’arrestation de Rabelais et le désordre produit par la nouvelle qui vient de se répandre. Les médecins analysent le contenu des fioles et les examinent avec précaution , les gens de justice inventorient la valise du voyageur, l’hôtelier et sa femme sont tout stupéfaits d’avoir hébergé un pareil scélérat, les marmitons jettent un regard furtif et curieux, les soldats s’indignent : seul, Rabelais, qu’on est en train d’arrêter, conserve son air narquois et rit sous cape du succès de son stratagème. Tout cela est rendu avec un esprit gaulois vraiment digne de celui qui est le héros de la scène. Les tètes ont toutes une expression parfaitement appropriée au sujet, et la figure de Rabelais notamment est un petit chef-d’œuvre. Cette grosse face rousse percée de deux yeux vifs, avec les narines bien ouvertes, le nez sensuel, la bouche rail-

leuse, les lèvres relevées dans les coins, tranche par l’étrangeté de sa physionomie avec la stupéfaction, le courroux, l'attention inquiète et les sentiments si différents qui animent les autres personnages.

Le Bernard Palissy de Vetter a été aussi un des grands succès du Salon. Dans une grande salle délabrée, qui ressemble pas mal à une grange, Bernard Palissy a établi ses fourneaux. Il est là, désespéré, ruisselant de sueur, assis sur un méchant escabeau, et regarde ce four où s’est englouti tout son avoir. Écrasé par l’insuccès matériel, il espère pourtant encore; mais tout autour de lui, la famille et les voisins, qui le regardent en pitié , semblent l'accuser les uns d'un égoïsme impardonnable qui lui fait négliger ses devoirs les plus sacrés, les autres d’une démence incurable qui cause la ruine des siens.

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