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RIBEAUVILLÉ

Ribeauvillé1 est pour les archéologues, aussi bien que pour les amateurs de paysage, un des centres d’excursion les plus intéressants de l’Alsace. La ville a conservé sa physionomie ancienne. La tour de la Boucherie, sur la place du Marché, est la seule qui reste des grandes tours qui séparaient autrefois les quatre quartiers de la ville. Elle a cinq étages, et est percée à sa base par une porte ogivale sous laquelle passe la rue. Les armes des sires de Ribeaupierre,

t. Ribeauvillé porte d’argent à une main à poignet d’azur accompagnée de trois écussons de gueules.

entourées du collier de la Toison d’or, sont sculptées sur la balustrade, et les gargouilles sont formées de figures représentant un chevalier armé de pied en cap, un manant à oreilles d’âne et à grosses moustaches, un lion à tète de moine et un fou coiffé du bonnet à grelots.

L’église est une construction ogivale intéressante où les sires de Ribeaupierre avaient leur caveau sépulcral . Une fontaine de la Renaissance, sur la place du Marché, montre sur une colonne décorée

Fig. 125. — Pierre tombale d’un chevalier de Ribeaupierre, à Ribeauvillé.

de figures symboliques, un lion qui supporte les armes de Ribeaupierre.

La petite ville de Ribeauvillé, encaissée dans une gorge profonde, parmi les montagnes rocheuses couronnées de vieilles tours féodales, est percée de rues étroites et tortueuses où l’on trouve encore un assez grand nombre de maisons anciennes. L’une d’elles richement sculptée,

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avec un encorbellement supporté par des figures d’anges, était à la fin du moyen âge, le lieu de réunion de la corporation des ménétriers.

Les comtes de Ribeaupierre, seigneurs de Ribeauvillé, étaient patrons des musiciens d’Alsace et portaient, à cause de cela, le titre de rois des ménétriers. De grandes fêtes avaient lieu sous leurs auspices, où tous les ménétriers étaient convoqués, et on y buvait force rasades, car les crus du pays sont très-renommés. A ces fêtes des ménétriers d'Alsace, la ville accueillait joyeusement ses invités, et les comtes de

Fig. 126. — iPr Vase de Ribeauvillé.

Ribeaupierre, outre le vin qu’ils prodiguaient , avaient l’habitude d’offrir une coupe ou un hanap, qui restait ensuite la propriété de la ville.

Plusieurs de ces pièces se trouvent aujourd’hui dans le petit musée si intéressant et si peu connu qui est placé dans l’hôtel de ville de Ribeauvillé. Malheureusement celles qui sont parvenues

jusqu’à nous ne sont pas les plus anciennes ; mais , bien qu’elles ne remontent pas plus loin que le xvne siècle, elles constituent un document bien curieux pour l’histoire de l’orfèvrerie alsacienne.

Nous avons fait graver quelques-unes des coupes données par la famille de Ribeaupierre et conservées dans le musée de Ribeauvillé. Pour les explications, nous avons suivi pas à pas l’excellente notice publiée par M. Ch. Goutzwiller, qui a bien voulu se charger de faire lui-même les dessins qui nous étaient nécessaires.

Une coupe en vermeil donnée à la ville de Ribeauvillé, en 1628, par le comte Eberhard, représente le globe terrestre soutenu par Atlas (fig. 126). Ce globe, divisé en deux hémisphères qui se coupent à la

ligne équatoriale, forme le récipient du vase, et est surmonté d’une sphère. La carte, gravée avec grand soin, résume les connaissances géographiques de l’époque. Les noms des villes, mers, fleuves, montagnes, sont indiqués en langue latine. La figure d’Atlas, debout et tenant un compas à la main, porte sur un piédestal orné de bas-reliefs représentant les quatre vents. Cette coupe, évidemment faite avec la

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collaboration de deux artistes, dont l’un a modelé les figures et les ornements, et l’autre a buriné la géographie, a om,47 de hauteur et porte le monogramme G. L’intérieur porte une inscription dont voici la traduction : « Eberhard, comte de Rappolstein, Hohenvach et Geroltseck dans les Vosges, fait ce cadeau en éternel souvenir à la chambre du Conseil de Ribeauvillé en l’année 1628. »

Fig. 128. — 3'' Vase de Ribeauvillé.

Louis de Rust, qu’on croit avoir été un des officiers de la maison de Ribeaupierre, a donné aussi une coupe, travaillée au repoussé, qui a ora,265 de hauteur (fig. 127). La panse, très-chargée d’ornements, est en outre décorée de médaillons représentant des paysages. Le piédestal est enrichi d’arabesques et un phénix surmonte le couvercle. L’épigraphe, gravée sur le pied, porte l’inscription suivante : « Donné en

souvenir à la chambre du Conseil de Ribeauvillé par Louis de Rust en 1 633 . » Cette pièce d’orfèvrerie, marquée du monogramme G. L. avec un poinçon représentant un raisin, rappelle les vases exécutés en Bavière vers la même époque, et dont un assez grand nombre a été retrouvé récemment près de Ratisbonne.

La troisième en date est une superbe coupe donnée par les seigneurs de Ribeaupierre et exécutée en 1639. C’est la plus grande et la plus importante pièce de la collection (fig. 128). Elle a om,5i de

Fig. 129. — +c Vase de Ribeauvillé.

hauteur et porte le monogramme E. H. La panse et le piédestal sont ornés de nombreux bossages en haut-relief, ovales et pyriformes, ressortant au milieu d’arabesques. Le couvercle est surmonté d’un Cupidon décochant une flèche. Sous le piédestal on lit : « George-Frédéric et Jean-Jacques frères, seigneurs de Ribeaupierre, font cadeau de ce vase en souvenir à la chambre du Conseil à Ribeauvillé, en l’an 1659. »

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On a retrouvé, près de Ratisbonne, un vase d’une forme à peu près analogue, mais d’une dimension beaucoup plus petite.

Voici une coupe formée par un œuf d’autruche enchâssé dans une garniture en vermeil (fig. 129). C’est un don de la comtesse Agathe de Solms, seconde femme d’Eberhard de Ribeaupierre. L’œuf d’autruche est supporté par un piédestal travaillé à jour, et le couvercle est

Fig. 130. — 5e Vase de Ribeauvillé.

surmonté d’une fleur de pavot. Cette pièce, qui n’a pas de monogramme d’orfévre , a om,35 de hauteur. Elle porte l’inscription suivante sur une de ses faces : « Agathe, dame de Ribeaupierre, née comtesse de Solms, veuve, fait cadeau de ce vase en souvenir à la chambre du Conseil de Ribeauvillé en l’an 1639. »

C’est encore une dame de Ribeaupierre qui donne le vase suivant,

d'un très-beau travail, mais malheureusement mutilé, puisque la statuette qui couronnait le couvercle n’existe plus. Toute la surface est décorée d’entrelacs et de fruits, encadrant de grands médaillons représentant des oiseaux qui font la chasse aux reptiles (fig. i3o). Le vase a om,36 de hauteur et porte le monogramme d’orfévre T. N., avec un poinçon surmonté d’une fleur. Sous le piédestal on lit : « Anne-Claudine, dame de Ribeaupierre, née Wild et comtesse du Rhin, 1639. » La sixième pièce est un gobelet en vermeil, d’une hauteur de om, 1 3, et sans monogramme d’orfévre. Des sujets héroïques très-artistement dessinés décorent la surface (fig. i3i). La dédicace porte : « Anne- Odile, demoiselle de Ribeaupierre, fait cadeau de ce gobelet en souvenir à la chambre du Conseil de Ribeauvillé, le 22 mars 1841. » La forme du septième vase est assez originale, mais la décoration l’est encore plus. Il est posé sur un sauvage agenouillé qui

Fig. iji. — 6e Vase de Ribeauvillé.

s’apprête à tirer de l’arc (fig. 1 32). Sur la panse du vase, les Amours s’ébattent avec les monstres marins. Sur le couvercle, Neptune, tenant d’une main son trident, souffle dans une conque marine, et un grand cygne aux ailes déployées allonge dans la direction opposée son long col effilé. Cette coupe, dont tous les emblèmes sont aquatiques, ne porte pas de date, mais on sait qu’elle a été donnée, comme les précédentes, par un membre de la famille Ribeaupierre.

Outre les objets que nous venons de décrire, le petit musée de Ribeauvillé renferme des armes, cottes de mailles et ustensiles

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divers , se rattachant presque toujours aux puissants comtes de Ribeaupierre qui étaient seigneurs de l’endroit. Mais leur orfèvrerie personnelle devait être véritablement prodigieuse, et, bien que presque tout ait été détruit, le grand et magnifique vase qui est la propriété du roi de Bavière donne une étrange idée de leur magnificence.

Ce vase d’apparat, qui figura au repas de noces de Georges de Ribeaupierre en i5 43, n’a pas loin d’un mètre de hauteur, ce qui n’a

Fig. 132. — 7e Vase de Ribeauvillé

pas lieu de surprendre si on se rappelle que les Ribeaupierre étaient possesseurs des riches mines d’argent qui se trouvaient dans la vallée de Sainte-Marie-aux- Mines et étaient alors en pleine exploitation. Une description minutieuse des sujets qui le décorent serait presque aussi longue que celle du fameux bouclier d’Achille. Outre les travaux des mineurs en costume du xvi' siècle qui sont figurés sur la base, les sujets mythologiques comme l’enlèvement d’Europe et les travaux d’Hercule, les sujets bibliques comme David jouant de la harpe, les sujets religieux comme les trois vertus théologales, l’artiste a trouvé

moyen d’y placer des scènes de Y Histoire romaine : le combat des Horaces et des Curiaces, la mort de Virginie, les exploits d’Horatius Codés, de délie, de Mutius Scévola, la mort de Lucrèce, etc., et ce sont précisément ces sujets romains qui ont empêché le vase d’ètre détruit et fondu sous la Révolution.

On sait qu’un décret ordonnait de porter à la Monnaie les pièces d’orfèvrerie qui seraient trouvées dans les églises et les résidences seigneuriales. Or le grand vase de Ribeauvillé, qui était la propriété

Fig. 13 j. — Château de Gisberg, à Ribeauvillé.

directe du seigneur de l’endroit et non de la ville, était frappé par ce décret. Les commissaires alsaciens, parmi lesquels était un artiste de talent, Casimir Karfl, firent un rapport très-habilement conçu, où ils demandèrent la conservation d’un vase dont les bas-reliefs sont, disent-ils, « précieux par les exemples de vertus les plus propres à nourrir Y énergie républicaine » .

Dans la séance du 3o fructidor an II, le citoyen Grégoire s’éleva à la Convention contre les ravages du vandalisme et, plaidant la nécessité de conserver ce qui était intéressant pour l’instruction du

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peuple, il cita le vase dont nous parlons. « Ainsi, dit-il, à Ribeauvillé, département du Haut-Rhin, chez un ci-devant prince, on vient de trouver un vase en vermeil qui est un chef-d’œuvre ; il représente Clélie, Codés, la mort de Virginie, la suppression du décemvirat, le dévouement de Scévola et l’expulsion des Tarquins. »

La vase fut en effet conservé, mais ce que la Révolution n’avait pas voulu détruire fut perdu pour le pays par une courtoisie de nos rois, car le dernier des Ribeaupierre, devenu roi de Bavière (c’est le grand-père du roi actuel), le réclama par droit d’héritage et sa

demande fut accueillie sans la moindre objection. C’est ainsi que le monument le plus précieux de l’orfèvrerie alsacienne sous la Renaissance se trouve aujourd’hui la propriété de la famille royale de Bavière.

C’étaient de puissants seigneurs, ces Ribeaupierre, et leur nom se trouve mêlé à tous les souvenirs de l’Alsace. On les voit, à la croisade près de Godefroi de Bouillon, s’allier par mariage aux empereurs d’Allemagne, prendre parti pour le roi de France dans la guerre des Anglais, accompagner Charles-Quint en Italie, etc.

C’est à eux qu’appartenaient les trois châteaux dont les ruines, placées sur des montagnes abruptes, encadrent si majestueusement le vallon étroit de Ribeauvillé.

Le premier, celui dont les tours semblent une menace en même temps qu’une protection pour la ville, est le château de Saint-Ulric, connu aussi sous le nom de grande forteresse de Ribeaupierre. En 1431, René d’Anjou, duc de Lorraine, attaqué dans ses États par Antoine de Vaudémont, demanda le secours de la noblesse alsacienne, et Ulric de Ribeaupierre partit avec ses vassaux. Mais il périt dans la mêlée et sa famille éleva une chapelle commémorative sous l’invocation de saint Ulric; de là est venue la dénomination du château. Le donjon et le mur d’enceinte subsistent en partie, ainsi qu’une grande salle ornée de belles fenêtres encadrées dans une arcade à plein cintre et ornées au sommet d’ouvertures qui affectent alternativement la forme d’un ovale, d’un losange, d’une étoile ou d’un trèfle. Les étages se sont écroulés et l’intérieur est couvert de leurs décombres.

En face de Saint-Ulric, et sur un pic abrupt, se dresse le château de Gisbert. Ils sont très -rapprochés l’un de l’autre et le ravin profond qui les sépare est tellement étroit, qu’une flèche pouvait, selon la tradition, être lancée d’un château sur l’autre. L’aspect du château de Gisbert est sinistre et ses abords sont inaccessibles. Malgré sa position formidable, il a pourtant été pris; car les Gisbert, qui le tenaient en fief des Ribeaupierre, tentèrent un jour de se révolter, et Maximin de Ribeaupierre, étant monté la nuit à l’assaut, pénétra dans la citadelle, et tua de sa main le vassal infidèle.

Sur une montagne beaucoup plus élevée et dominant complètement les deux autres, le château de Rappolstein montre au loin son donjon et ses tours à demi écroulées. Celui-ci était la véritable demeure et citadelle des Ribeaupierre, dont les autres châteaux du voisinage 11e sont que les annexes. Un sentier très-raide y conduit en contournant la montagne, car du côté qui regarde le Rhin, le roc où s’élèvent les premières terrasses forme une muraille à pic tout à fait inaccessible.

« J’ai été, dit de Caumont1, très-satisfait d’avoir fait l’ascension

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