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LIGIER RICHIER

Ligier Richier, un des plus grands artistes de l’école française, est né à Saint-Mihiel vers i5oo. Sa famille, la profession de son père, tout ce qui concerne sa première éducation sont une énigme que les chercheurs les plus infatigables ne sont pas encore parvenus à déchiffrer, et si l’on ne veut pas admettre la légende, il faut s’en tenir à des conjectures. Interrogez les habitants de Saint-Mihiel sur le grand sculpteur lorrain, ils vous répondront que Michel-Ange, passant un jour par leur ville rencontra un enfant qui avait d’étonnantes dispositions pour les arts et l’emmena avec lui ; cet enfant était Ligier Richier! Voilà le roman qu’on a fabriqué sur son compte.

Le Calvaire de Hatton-Chatel, bas-relief de Ligicr Richicr.

En réalité, Ligier Richier appartient à la famille de ces vieux imaygiers du moyen âge, qui sculptaient dans nos églises des prières en bois ou en marbre et faisaient des chefs-d’œuvre sans songer à la gloire qui pourrait un jour s’attacher à leurs noms. Et ce nom était si bien oublié, que quand l’historien de la Lorraine, dont Calmet, a voulu savoir quel était l’auteur du Sépulchre, il alla consulter les gens de la contrée et ce fut un vieillard de soixante-dix-huit ans qui se rappela avoir entendu dire à son grand-père qu’un nommé Migier ou Richier avait passé autrefois pour le meilleur ouvrier de son temps et que le Sépulchre pourrait bien être de lui.

De nouveaux documents sont venus depuis confirmer le nom de Richier, sans toutefois jeter un grand jour sur sa biographie. Qu’on adopte pour sa naissance la date de i5o6 ou celle de i5oo, il est certain qu’en i523 son talent était formé, puisque le Calvaire de Hatton- Chatel porte cette date. Or il y avait alors, en Lorraine comme en Bourgogne et en Flandre, des sculpteurs d’un grand talent, qui ont avec lui certaines affinités. Les tombeaux des ducs de Bourgogne au musée de Dijon et d’autres monuments du même genre suffisent pour montrer à quelle hauteur l’art s’était élevé déjà à cette époque.

Ligier Richier aurait donc pu, sans sortir bien loin de son pays, compléter son éducation d’artiste. Mais une tradition très-enracinée veut qu’il ait passé sa jeunesse en Italie et même qu’il ait fréquenté Michel-Ange. Rien d’ailleurs ne s’y oppose dans ses œuvres, souvent empreintes d’une souplesse qu’on trouve rarement chez les sculpteurs du Nord à cette époque. Seulement on retrouve souvent chez lui, même dans ses ouvrages les plus gracieux, les arrière-pensées du moyen âge.

La statuaire antique était rarement expressive dans le sens que nous attachons à ce mot, et quand on a cité le Laocoon et le groupe des Niobides, on s’arrête sans pouvoir trouver ailleurs une trace émue des sentiments humains. Il semble qu’en nous léguant ces deux chefsd’œuvre que l’art moderne n’a pas encore égalés, l’antiquité ait voulu nous montrer qu’elle savait tout faire, et que si elle proscrivait habituellement l’expression dans la statuaire, pour lui demander exclusivement la cadence et le rhythme harmonieux des formes, c’était par système et nullement par impuissance. Au contraire, la sculpture

LA RENAISSANCE

chrétienne, qui est née et s’est développée à l’ombre de nos cathédrales, était par essence portée à l’expression plutôt qu’à la recherche de la beauté plastique.

Les œuvres de Ligier Richier se rattachent toutes à l’art religieux, et l’on ne connaît de lui aucun sujet mythologique. La plus ancienne sculpture qui lui soit attribuée est le bas-relief placé dans la petite église de Hatton-Chatel (fig. 157). Ce monument est séparé en trois parties par des pilastres couronnés de chapiteaux corinthiens.

Fig. 158. — Tète de Christ par Ligier Richier.

Le sujet se rapporte à la Passion; le crucifiement occupe le centre, et, sur les côtés, on voit le Christ portant sa croix et l’ensevelissement. L’écusson de Lorraine, accosté de médaillons, figure au-dessus de la tête du Christ, en haut du monument. Les statuettes sont assez petites, et, à l’exception de saint Jean et de la

Vierge, qui portent le vêtement que leur attribue la tradition, les figures ont le costume du xvT siècle, et les femmes sont coiffées du bonnet lorrain.

Ligier Richier avait fait un grand crucifix en bois dont il ne reste que la tète. On raconte que ce christ fut brûlé en 1793 sur un bûcher placé sur la place des Halles. Un menuisier, passant par là le soir de cette exécution, rencontra sous son pied un morceau de bois qui, par hasard, n’était pas consumé. Il le ramassa : c’était la tète du Christ, dont le feu avait seulement endommagé la barbe et la couronne d’épines. Un moulage de cette tète est conservé au musée de Nancy (fig. 1 58).

Le Louvre possède plusieurs ouvrages attribués à Ligier Richier, mais il serait difficile de le juger d’après la petite figurine de l’enfant Jésus, provenant d’une Nativité, qui a été longtemps encastré dans un mur du château de Ligny, ou d’après les statuettes d’anges en pierre de la Meuse dont on n’a conservé que des fragments.

Malgré l'excellent catalogue du Louvre, nous n’avons pas une confiance absolue dans l’attribution faite à Ligier Richier d’un Jugement de Daniel, dont le style rappelle l’école allemande. Ce basrelief montre la chaste Suzanne et .les deux vieillards comparaissant devant Daniel, qui est assis sur un trône. Parmi les personnages qui assistent au jugement, on voit un fou qui agite sa marotte pour railler les amours caduques. Le haut du bas-relief est occupé par des anges placés dans les nuages. L’un tient au-dessus de la chaste Suzanne une couronne d’innocence et l’autre tient un glaive de justice au-dessus des vieillards. Enfin, par un caprice dont on trouve assez fréquemment l’analogue sous la Renaissance, l’artiste a placé sur les marches du trône deux petits enfants nus qui sont très-gracieux, mais n’ont aucun rapport avec le sujet. L’un pleure, effrayé par un petit chien qui jappe, tandis que l’autre prend en souriant un autre petit chien. Les bizarreries de ce genre ne sont pas rares à cette époque et les maîtres vénitiens notamment en ont donné plus d’un exemple dans leurs tableaux religieux.

C’est à Saint-Mihiel qu’il faut aller pour voir dans l’église Saint- Étienne le fameux Sépulchre de Ligier Richier. Il se compose de treize figures plus grandes que nature, taillées dans une pierre d’un grain trèsfin et blanc comme du marbre. Le corps affaissé du Christ est soutenu

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