‹ L'art en Alsace-LorraineChapitre 99 sur 179 · LES BRIOT · texte numérisé non relu

LES BRIOT

oici un nom bien célèbre, quoique se rattachant à des person-

V nages peu connus. C’est qu’à défaut des biographes les œuvres

parlent. Tout le monde connaît le plat et la fameuse aiguière du

musée de Cluny, mais quand on a nommé son auteur, François

Briot, il faut s’arrêter faute de documents. M. Jal lui-même n’a rien

pu trouver sur ce mystérieux artiste. « L’aiguière de Cluny, dit-il,

n’est point datée et l’on n’assigne pas avec quelque certitude une

époque à son exécution. Mais on y voit François Briot, en apparence

âgé d’une trentaine d’années et dans un costume qui est celui des

Français du temps de Henri III; on pourrait donc supposer que

Briot fit cet ouvrage quelques années après la mort de Benvenuto

Cellini, dont le style était à la mode, et vers i58o. Cela reporterait

la naissance de François Briot à une année très-voisine de i55o. »

L’artiste a fait plusieurs plats dont les dispositions essentielles sont identiques à celui du musée de Cluny, mais où les figures sont différentes. C’étaient des variantes d’un même type qui furent exécutées pour divers personnages. Le plat du musée de Cluny est tellement connu que nous avons préféré en donner un autre dont nous empruntons la gravure au grand ouvrage de M . Édouard Lièvre (fig. 1 62) .

Briot a fait des hanaps et différents vases enrichis d’arabesques

et de médaillons représentant habituellement des sujets mythologiques. Son style ornemental caractérise bien les élégances raffinées de la sculpture française sous la Renaissance. /

Tout porte à présumer que François Briot était parent du

Fig. 1Û2. — Plat par François Briot.

fameux Nicolas Briot qui fut graveur des monnaies de Lorraine, de France et d’Angleterre; toutefois aucun document positif ne démontre absolument que les deux artistes aient appartenu à la même famille. On sait que le nom de Briot est assez commun en Lorraine.

LA RENAISSANCE

La famille Briot a fourni plusieurs artistes ; car, outre Nicolas, il y eut Isaac et Marie Briot qui se sont fait un nom dans la gravure en taille-douce, et Guillaume Briot, peintre peu connu, mais ami d’ Abraham Bosse qui fut parrain de son fils. Tous ces Briot devaient être encore enfants, quand l’auteur de l’aiguière de Cluny était dans toute la maturité de son talent, et il y a lieu de présumer que son exemple a été pour quelque chose dans le choix de la carrière qu’ils

Fig. i6j. — Aiguiùre par François Briot.

ont embrassée, peut-être même ont-ils reçu ses conseils, loujours est-il que, dès l’année i6o5, Nicolas Briot était déjà un très-habile graveur 1 .

Des pièces authentiques lui donnent, en 1 6 1 3, le titre de graveur général des monnaies de Lorraine, et on le voit peu après qualifié de

i. On peut consulter sur Nicolas Briot une intéressante notice de M. Lepage, publiée dans le Journal de la Société d’ Archéologie lorraine.

« imprimeur en taille-douce et graveur des marques et effigies des monnaies de France ». Les jetons en cuivre du duc de Nevers et de la ville de Paris que nous reproduisons sont des œuvres de sa jeunesse.

Nicolas Briot ne fut pas seulement un artiste, il compte parmi les inventeurs qui passent leur vie à lutter contre la routine et qu’on honore quand ils sont morts après les avoir persécutés quand ils étaient vivants.

« Nicolas Briot, dit M. Jal, voulant remplacer le monnayage au marteau, dont l'imperfection laissait de très-grandes chances

Fig. i6±. — Jeton de la ville de Paris, par Briot.

Fig. 165. — Jeton du duc de Nevers, par Briot.

à la contrefaçon, avait imaginé des outils à l’aide desquels il se faisait fort de produire des pièces d’une frappe si uniforme que les imitateurs 11e pourraient les reproduire qu’avec peine. Les commissaires conclurent contre Briot, qui, sous le rapport de la célérité, fut vaincu par les ouvriers du marteau. Alors commença une lutte entre le tailleur général, les ouvriers monnayeurs et la cour des monnaies elle-même, qui se refusait à admettre l’emploi d’instruments qui ruinaient l’industrie d’une corporation tout entière, dont les membres étaient nombreux en France. Cette lutte dura dix ans, sans que Briot pût obtenir qu’on se désistât du monnayage au marteau. Soit fatigue ou dégoût, soit que d’autres motifs le poussassent à abandonner la charge qu’il remplissait depuis vingt ans, sans se

LA RENAISSANCE

démettre de son office, sans avertir la cour, sans demander au roi la permission d’aller à l’étranger essayer son système de fabrication, il partit pour l’Angleterre où il était établi en 1628. Vingt-huit ans après que Briot eut proposé son importante réforme à Paris, et dixneuf ans après qu’il l’eut fait adopter à Londres, la cour des monnaies, rendant une tardive justice à l’artiste, qu’elle avait pour ainsi dire contraint à s’exiler, proclama qu’elle s’était trompée et rendit un arrêt qui vengea Nicolas Briot de l’injustice de ses arrêts antérieurs. Briot était mort! On ne sait pas la date de son décès que l’on croit antérieur à l’année i65o. »

XVIIe SIÈCLE

o u s la Renaissance, nous avons montré plusieurs artistes éminents que domine la grande figure de Ligier Richier. Au xvii' siècle la Lorraine occupe une place plus importante encore dans l’histoire de l'art. C’est l'époque des Claude Lorrain, des Callot, des Bagard. Mais dans la sculpture qui n’a cessé d’être cultivée dans le pays avec un grand succès, on est frappé de ne trouver aucun nom entre celui de Ligier Richier et les artistes qui viennent plus de cinquante ans après lui. Cette lacune, qui existe dans les noms, mais non pas dans les œuvres, nous paraît provenir d’attributions erronées.

Un grand artiste ne vient jamais isolément et se rattache toujours à un groupe ; tant que l’art est vivant, il peut hausser ou baisser, mais il ne peut pas interrompre sa production active et incessante. Faute de reconnaître ce principe, les Lorrains, après avoir parlé de Ligier Richier, arrivent à Bagard et à Florent Drouyn, qui lui sont postérieurs, sans vouloir admettre qu’entre les deux époques il ait pu y avoir des ouvrages dignes d’étre signalés.

Pas plus qu’une autre contrée, la Lorraine n’a échappé à la loi d’activité qui régit l’histoire de l’art, et les œuvres faussement attribuées à Ligier Richier en sont pour nous la démonstration évidente. Nous citerons en premier lieu un fort joli groupe intitulé la Charité.

LE XVI Ie SIÈCLE.

C’est une femme debout, les seins nus et accompagnée de trois petits enfants. Ceux qui, en parlant de ce groupe, ont nommé Ligier Richier, ont oublié que l’ornement qui encadre une statue et fait corps avec elle n’est pas une chose arbitraire, mais dénote un goût qui implique

Fig. 1 66. — La Charité, groupe attribué à Ligier Richier.

forcément une date. Or le socle sur lequel est posée la Charité appartient par le style à la fin du xvie siècle, ou même au commencement du xviïe.

On pourrait objecter que ce socle a pu être fait postérieurement à la statue elle-même. Mais la coiffure des petits enfants, la manière dont les mèches s’arrangent sur le front, trahissent l’époque de

Henri IV, et ne peuvent concorder avec Ligier Richier, qui est mort en 1572. La même coiffure se retrouve dans la tète d'ange placée en dessous du groupe, et les formes des figures sont absolument conformes avec le style des ornements à enroulements qui forment le piédestal. Pour voir l’énorme différence qui sépare le goût de la Renaissance de celui de l’époque à laquelle on peut attribuer cet ouvrage, il suffit de jeter un coup d’œil sur les délicates arabesques, qui décorent les pilastres du monument de Hatton-Chatel dont nous avons parlé plus haut.

Quel est l’auteur de ce groupe d’ailleurs assez élégant ? C’est ce qu’il nous est impossible de dire. Les infatigables chercheurs de la Société d’archéologie lorraine trouveront peut-être un jour, dans les pièces relatives aux monuments pour lesquels ces ouvrages ont été faits, des documents ou des comptes de payement qui feront surgir des noms nouveaux dans l’histoire de l’art. Mais il y a là de sérieuses difficultés, car plusieurs sculpteurs lorrains ont porté le nom de Richier, entre autres le fils de Ligier Richier lui-même. On connaît encore un Jean Richier, qui fut contemporain de Callot et un Jacob Richier, qui, en i635, exécutait à Lyon une statue en bronze.

Ce que nous voulions établir, c’est que l’école lorraine du xvne et du xvme siècle a eu des aïeux et que depuis Ligier Richier jusqu’aux Adam et à Clodion, le pays n’a pas cessé de produire des sculpteurs de talent. C’est à l’érudition à nous apprendre le nom des artistes qui florissaient entre la Renaissance et l’époque dont nous allons nous occuper.

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