I. ART PLASTIQUE ET LES AUTRES ARTS
qu'on put en juger aux répétitions, Massenet, tout heureux, se pencha vers Meilhac et lui dit :
— Tant que ces sonorités-là sont sur le papier, on ne peut s'en rendre compte. Mais quand elles se produisent avec cette puissance, c'est, pour le musicien, un beau rêve réalisé !
— Parbleu ! grogna Meilhac, un capitaine d'artillerie qui fait tirer le canon réalise ce rêve-là bien mieux encore que vous-même !
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Il est à remarquer que l'art de la musique, en raison de l'action nerveuse qu'il exerce sur l'individu, physiquement d'abord, ne s'adresse qu'aux extrêmes de l'adoration et de la haine. Même on ne dit point : « La musique de Wagner me plaît, » on est wagnérien.
Et si toutefois on ne rencontre point des esprits élevés à qui les autres arts déplaisent, des génies comme Victor Hugo et Goethe, comme Th. Gautier, avaient horreur de la musique, « le plus cher de tous les bruits », au dire de l'auteur d ’ Emaux et Camées.
L'harmonie des couleurs et de la ligne est sœur des sonorités. Voici à ce propos une plaisante anecdote : Rameau, le célèbre musicien, rendant visite à une belle dame, se lève tout à coup de sa chaise, prend un petit chien qu'elle avait sur les genoux, et le jette subitement par la fenêtre, d'un troisième étage. La dame épouvantée : « Eh ! que faites- vous monsieur? — Il aboie faux! » dit Rameau en se promenant avec l'indignation d'un homme dont l'oreille a été déchirée.
Un édifice sans symétrie, sans ordre ni proportion, ressemble à de la musique écrite sans plan, de même que dans un
l’art en anecdotes
monument on ne saurait, sans nuire à son équilibre, ajouter une fenêtre de plus ni en retrancher.
A côté de la couleur, il y a sa nuance plus ou moins vive. Le bleu, par exemple, peut être indifféremment beau et laid suivant la qualité de son ton choisi avec plus ou moins de goût, mais, dans la Nature, toutes les couleurs sont de valeur harmonique.
On demandait un jour à un aveugle-né s'il se faisait une idée de la couleur rouge : « Oui, répondit-il, c’est le son de la trompette. » En dehors de la similitude des arts par l’harmonie (du poème à la musique, de la musique à l’architecture, de l’architecture à la peinture et à la sculpture), il y a un rapport naturel entre les sens : puisque la violence d’une couleur sur la rétine équivaut sur l’ouïe, instinctivement, à l’éclat intense d’une sonorité.
Nous avons conté, par ailleurs ( Les Arts et leur Technique ), une anecdote réunissant Ch. Gounod et W. Bouguereau auprès d’un tableau de ce dernier. Le célèbre musicien évoquait à haute voix l’effet orchestral que lui suggéraient les tonalités de la peinture qu’il regardait. Ainsi, dans le paysage, à la place des « verts », l’auteur de Faust entendait la douceur des instruments à corde; telle draperie aux tons aigres lui suggestionnait la sonorité des cuivres, comme des harpes semblaient vibrer tristement dans les gris et les bleus limpides... Bref, l’entretien se terminait par une boutade1, mais il n’apparaît point que Gounod n’était point convaincu de sa vision parallèle à celle de son hôte, car elle est concevable.
1. W. Bouguereau, inquiet de voir son tableau transformé en tableau... à musique, demandait finement à son collègue de l’Institut s’il n’avait aucun service à réclamer de lui. Et, de fait, Gounod recommandait un de ses amis à l’impeccable peintre, président du Jury du Salon.
l’art plastique et les autres arts
« Lorsque j’explique à mes élèves l’ordonnance d’une symphonie, je dessine au tableau noir un palais, un monument, parce que tout premier morceau : ouverture, allegro de symphonie, adagio de sonate, etc., se construit comme un monument. »
Interwiew de Ch. Widor : Les Arts et leur Technique (du même auteur).
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Si Goethe et V. Hugo détestaient la musique, le grand peintre Gainsborough, en revanche, l’adorait. Au point, dit un de ses biographes, qu’il était difficile de savoir -lequel des deux arts, de la peinture ou de la musique, était sa profession, lequel était son délassement.
Ainsi, un jour, un certain colonel Hamilton jouait du violon chez Gainsborough qui, au milieu de son ravissement, s’écria : « Continuez, continuez, colonel, et je vous donnerai le tableau de V Enfant à la barrière , que vous m’avez si souvent prié de vous vendre. «^Le colonel continua et quand le morceau fut fini, le célèbre peintre alla chercher la peinture etrla fit porter dans la voiture du violoniste.
Voici l’exemple opposé : la scène se passe chez l’auteur de la Légende des siècles , on supplie le maître de vouloir bien surmonter un instant son aversion pour la musique, au profit d’un jeune virtuose dont le talent mériterait d’être encouragé. V. Hugo y consent et, sans sourciller, écoute le musicien précoce.
A la fin du morceau, on supplie le poète de vouloir bien dire quelques mots aimables à celui qui vient de charmer si parfaitement les oreilles de l’assistance, et Hugo, avec une petite tape sur la tête du virtuose, lui dit paternellement :
« Très bien, très bien, mon petit ami, mais... il ne faut plus recommencer. »
l’art en anecdotes
«Je ne goûte absolument pas la musique, écrit E. de Goncourt ; seulement elle produit chez moi un état nerveux. Eh bien ! il me semble que l’état nerveux qui m’est donné par Beethoven est d’une densité supérieure aux états nerveux que me donnent toutes les autres musiques. »
On a justement constaté que Meyerbeer avait tué le drame historique en le portant à sa perfection. (Meyerbeer, dont Verdi a si joliment dit : « C’est oune compositeur qui fait de la mousique avec oune casque ! ») Pareillement pourraiton penser de David à propos du tableau d’histoire classique, David qui fit de la peinture aussi... avec un casque... de « pompier ».
On raconte que le célèbre violoniste Sarasate, agacé, un soir, par l’infatigable éventail d’une dame placée au premier rang, s’arrêta net, en disant : « Comment voulez-vous que je joue dans un mouvement deux-quatre , alors qu’avec votre éventail vous battez la mesure à six-huit? »
Ingres était un violoniste de mérite mais, bien que la gloire lui fût venue de son pinceau et non de son archet, le maître peintre accordait une préférence singulière à son talent de musicien. D’où l’expression généralisée : C'est le violon de Ingres , caractérisant la prédilection mal fondée que certaines personnes ont pour un art qui n’est point, précisément, celui en lequel elles excellent.
l’art plastique et les autres arts
Beaucoup de gens et même d’artistes ignorent que le célèbre peintre Hébert jouait fort habilement du violon. Il en jouait même sur un admirable Stradivarius. Cet instrument est aujourd’hui en la possession du jeune violoniste S. Bouchent, qui fut le professeur d’Hébert.
Il en a la jouissance pendant toute sa vie et le léguera, à sa mort, que nous souhaitons lointaine, au musée du Conservatoire de Paris.
A ce propos, rappelons une amusante anecdote ; elle dépeint la jeunesse miraculeuse que conserva Hébert jusqu’à ses derniers jours. C’était après une leçon où le vieux peintre avait été moins bien disposé que de coutume.
« Je ne suis pas encore satisfait de moi, dit-il à son professeur, mais avec le temps , ça viendra ! »
Or, Hébert était alors âgé de quatre-vingt-dix ans ! ( Co mœdia.)
Les débuts de l’artiste.
... L'admirable paysagiste Claude Gelée, dit le Lorrain, passait littéralement pour idiot, à ses débuts; Louis Carrache avait été surnommé le Bœuf par ses camarades d'atelier, tant il semblait borné, et, son premier maître l'ayant engagé à abandonner son art, il s'en fut chez le Tintoret qui lui donna le même conseil...
Quant à Grétry, voici en quels termes il fut recommandé à un second professeur par le premier . « Je vous envoie un de mes meilleurs élèves, fort gentil garçon doué de bonnes mœurs, mais un vrai âne en musique ! »
C'est le vieux Corneille conseillant au jeune Racine, après audition d'une de ses œuvres, de renoncer sagement à écrire des tragédies... C'est Fontenelle en disant autant à Voltaire. Et, près de nous, enfin, nous voyons W. Bouguereau baptisé Sysiphe par ses peu perspicaces camarades de la Villa Médicis !
Mais poursuivons : il n'est pas jusqu'à la vocation qui, à travers les célébrités, n'apparaisse en vain mot !
Voici J.- J. Rousseau tour à tour clerc, apprenti graveur,
LES DÉBUTS DE L’ARTISTE
laquais, musicien ambulant, avant de trouver sa voie glorieuse ; voici Sedaine débutant par tailler la pierre.
Le talent, au surplus, naît singulièrement précoce, comme chez Ary Scheffer, qui, à peine âgé de douze ans, attira l'attention du roi Louis Bonaparte, — ou tardivement, comme chez Pu vis de Ghavannes, prenant seulement la palette vers sa quarantième année... C'est Mozart virtuose à six ans, et
Cliché Fiorillo.
Fig. 73. — Atelier du peintre -T.-L. Gérome.
Beethoven rebelle, dans son enfance, à l'étude de la musique !.. (Extrait des Arts et leur Technique.)
« Un soir, chez le photographe-dessinateur-poète E. Carjat, un groupe d'artistes et de journalistes se trouvait réuni. On disait des vers, on causait politique. Certaines fantaisies spirituelles avaient le don de faire rire Daumier, telles que le Tambour-Major , de F. Desnoyers, et quelques autres. Dans un coin, à l'écart, la conversation était engagée entre plus sieurs invités et un troisième personnage, un jeune homme
barbu, brun, le front énergique, la voix chaudement timbrée, les gestes amples.
« Daumier était peu à peu séduit par les tirades qu'improvisait ce jeune avocat méridional : il hochait la tête, approuvait, souriait, enchanté, ravi.
« — Voilà, dit-il à son hôte, un garçon qui a une tête. Je vous promets qu'il ira loin, malgré qu'il soit borgne 1 »
« Six mois plus tard, le procès Baudin venait d'être plaidé et Gambetta débutait dans la vie politique. »
Comme c'était la coutume, on ne voulut pas que Michel- Ange fût sculpteur et lui voulut l'être. Ses nobles parents s'indignaient à l'idée de faire un tailleur de pierres d'un comte de Canossa. On avait beau dire à son père, espèce de marquis de Camargo, qui labourait l'épée au côté, qu'un sculpteur n'était pas un maçon, le bonhomme ne voulait voir là-dedans que du plâtre.
Quand il était enfant, un fou aurait tiré à E. Delacroix son horoscope. Sa gouvernante l'avait conduit à la promenade lorsqu'un homme lui prit la main, l'examina trait par trait, et murmura en hochant la tête : « Cet enfant deviendra un homme célèbre, mais sa vie sera des plus laborieuses et des plus tourmentées. » Le célèbre peintre, qui n'avait pas oublié les paroles du fou, disait souvent : « Voyez, je travaille toujours, et je suis toujours contesté. » Ce fou était un devin.
« Je ne sais pas si une bonne fée à préservé son berceau, écrit encore P. de Saint-Victor, à propos de l'enfance de E. Delacroix, mais un jour les flammes l’ont envahi, l'ont caressé, l’ont presque dévoré. Un peu plus tard, il s'empoisonne avec du vert-de-gris destiné à laver des cartes géographiques. Un peu plus tard, il tombe dans le port de Marseille, et il n'est
Fig. 74. — Un atelier d’élèves peintres (ou académie).
sauvé que par un miracle. Est-ce tout? Non, il s'étrangle avec un grain de raisin, comme le poète antique. »
Voici en deux mots la physionomie d un atelier d'élèves (fig. 74) artistes peintres et d'élèves sculpteurs. L'atelier commun aux deux arts (bien que celui du statuaire s'accommode plutôt d'un rez-de-chaussée, en raison de la charge des matériaux qu'il utilise ainsi que pour la facilité de leur entrée et sortie), est un vaste local très éclairé par une verrière située au nord pour la lumière plus fixe.
Chez les premiers artistes, nous voyons des chevalets supportant des cartons à dessin ou des toiles, placés en hémicycle autour d'un modèle vivant; chez les seconds, même dispositif avec cette différence que ce' sont des selles qui remplacent les chevalets. La selle du statuaire reçoit un fond , sorte de boîte en bois placée verticalement, qui sert de support à la terre glaise, surtout pour les esquisses et les bas-reliefs, car, lorsqu'il s'agit d'une figure en ronde-bosse, on emploie une armature fixée sur un socle. Chevalets et selles sont de taille graduée, afin que l'on puisse voir le modèle à tous les rangs, et ces rangs sont attribués soit au premier occupant, soit à l'auteur de la meilleure esquisse, lorsqu'il s'agit d'un concours.
Chaque élève marque à la craie sa place pour la retrouver le lendemain.
Quant au modèle homme ou femme, il prend un mouvement sur une table surélevée. Ce modèle, de même que ce mouvement, a été voté à mains levées par les élèves, la pose académique choisie doit être tenue durant une semaine et le modèle a droit à un repos d'un quart d'heure par heure s'il s'agit d'une femme et de dix minutes si c'est un homme.
On repère la pose en silhouettant à la craie les pieds du modèle, ceux de son tabouret s'il est assis, le bâton sur lequel il s'appuie, etc.; pour remédier à la fatigue du bras, de la
•LES DÉBUTS DE L ARTISTE
jambe ou du pied levé, on emploie des soutiens ou des cales. Deux fois par semaine, le professeur de batelier corrige les études des élèves.
Poursuivons maintenant la description pittoresque de l’atelier : voici les murs du peintre bariolés de grattures de palette, ceux du statuaire constellés de boulettes de terre
Fig. 75. — L’Atelier du sculpteur A. Ijnjalbert.
glaise. Ici des esquisses peintes, des charges, des inscriptions cyniques, là des esquisses en terre, des bustes comiques.
Enveloppez maintenant cette vision d’un nuage de fumée de tabac, imaginez des chants, des cris, perçant cette atmosphère fleurant l’essence de térébenthine, le fixatif (chez le peintre) ou l’humidité chaude et insipide de la terre glaise mêlée à l’eau (chez le sculpteur) (fig. 75) et vous aurez la physionomie exacte de ces artistes au travail. D’autant que vous démêlerez, au surplus, à travers ce chaos caractéristique, un amas de tabourets, de toiles, de cartons, de palettes, de chevalets ou de selles, de fonds, des ébauchoirs, des paquets de terre, etc. Sans compter les blouses
LES DÉBUTS DE LARTISTE
salies de couleurs ou maculées de boue qui généralement servent de tenue à ces jeunes gens en plein labeur.
L'élaboration de l’art chez les élèves est extrêmement gaie sans nuire néanmoins à son recueillement, et il est d’usage dans les ateliers d’accueillir le nouveau avec des lazzis et des brimades traditionnelles. L’atelier (fig. 73, 74, 75 et 77), enfin, est administré amicalement par un massier choisi parmi les camarades, à qui incombe notamment la bonne administration
Fig. 77. — L’atelier du graveur en taille-douce. j
de la masse, c’est-à-dire des fonds produits par le droit d’entrée et de bienvenue du nouveau, fonds attribués à l’acquittement des menus frais de l’atelier et aux beuveries coutumières, à la santé et à l’avenir du néophyte !
Toutefois, l’art s’apprend davantage au gré de la vocation et, nombre d’artistes qui se disent ironiquement : « élèves de la nature et d’un tel (ici un nom de peintre célèbre) » sont
souvent dans la vérité, car l’atelier n’est, à côté de l’enseignement émotif de la vision, qu’un sage moyen.
Avec l’insolence et la résolution qui le caractérisent, Michel- Ange Caravage dédaigne et fait profession de mépriser les maîtres : son but est arrêté, c’est dans la nature qu’il puisera désormais tous ses enseignements. Quelqu’un lui fait remarquer dans une galerie de belles sculptures grecques et plusieurs ouvrages distingués de Michel- Ange et de Raphaël; pour toute réponse, il court à une fenêtre, l’ouvre et montre du doigt les passants : il donne ainsi à entendre que ce sont là les meilleurs modèles, qu’il ne s’en propose pas d’autres, et pour joindre la preuve au dire, il appelle une bohémienne qui se trouve dans la foule et la peint avec une frappante vérité.
« Michel -Ange fut conduit par Granaccio au jardin des Médicis à San-Marco. Laurent le Magnifique, père du pape Léon X, avait orné ce jardin des plus belles statues antiques et modernes. A peine Michel- Ange y eut-il été introduit qu’il ne voulut plus entendre parler ni de Ghirlandajo, son maître, ni d’atelier, ce jardin devint son maître et il y restait sans cesse, travaillant la pierre et le marbre. Mais auparavant Giotto, comme tous les grands peintres de cette époque (les Primitifs), était surtout un décorateur nomade; il avait à Florence une bottega , une échoppe, pour la production et la vente d’œuvres de faible importance. Il n’y avait rien alors de semblable à nos « studios ». Un artiste avait terminé ses études à l’âge de dix-huit ans, il devenait ensuite un lavoratore un artisan, un homme qui connaissait son métier et produisait des œuvres d’une valeur donnée pour un prix doux.
Il n’était troublé par aucune abstraction philosophique et ne songeait pas à s’enfermer pour recevoir l’inspiration, puisqu’elle venait à lui aussi naturellement que les rayons du soleil entrent par sa fenêtre, et à la lumière desquels il travaillait... ( Giotto and his work at Padua.)
Quant à l’enseignement de Rembrandt, il était assez sin-
LES DÉBUTS DE L’ARTISTE
gulier. Les élèves ne travaillaient pas en commun. Chacun avait sa cellule particulière.
Rembrandt avait pour atelier un vaste magasin éclairé de plusieurs manières; il faisait passer son modèle de cabinet en cabinet, jusqu'à ce qu'il eut trouvé un jour en harmonie avec la figure de la personne. Il portait toujours dans sa poche au moins une planche recouverte de vernis, ainsi que sa pointe dont il se servait avec une merveilleuse prestesse.
L'atelier du peintre, selon Lanzi, était un sanctuaire impénétrable. Lorsque ce grand maître sortait, il laissait ouverte la porte de son atelier, afin que ses élèves puissent copier furtivement les tableaux qu'il y laissait.
Giorgione ouvrit un atelier en échoppe. Il se chargeait d'y peindre tout ce qu'on lui apportait, rondaches, écus, cabinets, armoires, et surtout beaucoup de grands coffres de mariage, d'usage en ce temps-là, qu'il couvrait assez ironiquement des Métamorphoses d'Ovide. Où ne mettait-on point de couleur à cette époque? où ne trouvait-elle point sa place?
« Un jour, Cimabué (fig. 78) allant pour ses affaires, de Florence à Vespignano, trouve dans les champs un petit berger qui faisait paître des troupeaux, et qui, couché par terre sur le ventre, traçait avec une pierre pointue, sur un rocher plane et poli, une de ses chèvres. Cimabué s'approche de l'enfant, et tout émerveillé de ce qu'il savait déjà sans avoir rien appris, il lui proposa de l'emmener avec lui; l'enfant répondit qu'il le voulait bien, si son père le voulait. Cimabué fit la proposition au père, qui céda son enfant, très volontiers. Cet enfant, arrivé à l'âge de dix ans, montrait tant d'esprit et de vivacité
que, dit un vieil auteur, son père lui donna ses troupeaux à garder. Cet enfant c’était le Giotto. »
« La mère voyait déjà peut-être son petit Paul (il s’agit de Rubens) (fig. 79) général, et la noble marraine en faisait sans doute un ambassadeur. Mais voilà que Paul disparut un jour du palais somptueux de la comtesse de Lalain (sa marraine), où tous les plaisirs imaginables lui étaient offerts, et voilà que, l’ayant fait chercher, on le trouva, le crayon à la main, dans l’atelier sévère de maître Octavio Van Vien, peintre de portraits.
« Grand désappointement et grande déception pour la mère et la marraine qui voyaient leur beau rêve en danger.
« Puis aussi, Pierre-Paul Rubens était d’origine noble, et c’était de sa part, au moins selon les idées de ce temps, donner une idée peu noble de son esprit que de s’être entiché de dessin et de peinture... » (E. Müller, La jeunesse des hommes célèbres.)
A cinq ans, Carie Vernet dessinait déjà d’une façon surprenante, et un jour que l’on se récriait sur l’aveuglement de la tendresse paternelle qui vantait avec feu cette précocité, Joseph Vernet envoya chercher son fils.
Voilà le pauvre enfant installé au milieu du salon où était réunie une société choisie, une feuille de papier devant lui et un crayon à la main. Suivant son instinct, il dessine un cheval et, à mesure qu’il avance on murmure autour de lui : « Bien, très bien, il n’aura pas la place pour dessiner les jambes. » Ce que voyant, l’enfant, sans se déconcerter, se tire fort bien d’affaire, avec une rare présence d’esprit, en figurant de l’eau au bas de la feuille et montrant aux spectateurs étonnés un cheval prenant un bain de pieds !
LES DÉBUTS DE LARTISTE
Fig. 78. — La Madone aux Anges, par Cimabué.
Mais le génie sans le travail est stérile. La fable grecque, toujours si profonde, nous rapprend à la naissance de la sagesse elle-même. Minerve est enfermée dans le front de Jupiter. Il faut que le marteau de Vulcain vienne entrouvrir ce front avec de grandes douleurs pour que la déesse en puisse sortir tout armée. A quatorze ans, Michel-Ange exécuta le masque du vieux faune rieur. A dix ans, le Guerchin peignait une vierge sur la façade de sa maison. Au même âge, le Titien faisait une grande figure sur une pierre et, faute de couleurs, il trempait son doigt, qui lui servait de pinceau, dans des sucs d’herbes qu’il écrasait. Le petit Tintoret épuisait les cuves du teinturier son père, à réaliser ses enfantines créations. Eugène Delacroix barbouillait de ses dessins tous les murs de la classe. »
On raconte qu’en 1441, Andrea Mantegna, âgé de dix ans à peine, fut admis dans la corporation des peintres de Padoue et que, sept ans après, on le chargea d’exécuter le tableau du maître-autel de l’église Sainte-Sophie.
On a dit de Géricault, de H. Régnault, de Bizet, l’auteur de Carmen , qu’ils avaient eu la chance pour leur gloire, de mourir jeunes . La boutade est excessive, et l’on exagéra encore lorsque l’on appela Lesueur le Raphaël français , sans doute, parce qu’il était mort à l’âge de Sanzio !
Ghirlandajo (le premier maître de Michel- Ange), fils d’un orfèvre, se distingua dans ce premier métier par l’invention d’une parure en forme de guirlande , qui eut une si grande vogue auprès des Florentines, qu’elles surnommèrent l’inventeur ghirlandajo.
LES DÉBUTS DE LARTISTE
Le fin dessinateur Giacomelli, avant d'exceller dans la représentation des oiseaux, avait débuté par des dessins d'orfèvrerie. C'est à luifque l'on doit les broches ingénues représentant des colombes qui se becquètent, tant en vogue naguère.
Dans leur tendre jeunesse, un jour que les frères Johannot travaillaient ensemble au musée du Louvre, où ils étudiaient à de rares intervalles (devons-nous le dire?) Y Apollon du Belvédère, la Vénus de Mèdicis, la Transfiguration de Raphaël, les merveilles de Rubens, tous les chefs-d'œuvre amassés par la victoire et qui ont repassé les Alpes et le Rhin en 1815, un jour donc, un homme brusque et trapu passa dans la galerie où dessinaient les deux frères. Il se pencha sur l'épaule de Tony, observa son esquisse d'un œil d'aigle, et donna un petit soufflet à l'écolier.
« Quel est donc cet amateur ? demanda T ony. — Cet amateur c'est Napoléon, répondit Alfred, et il vient de te sacrer artiste comme le pape l'a sacré empereur. » Napoléon III se souvint-il de cela lorsqu'il paya les funérailles de Tony Johannot? L'empereur eût sans doute préféré donner un petit ^soufflet à l'artiste comme son oncle, en lui commandant un bon et beau tableau; mais hélas ! les empereurs proposent et Dieu dispose. (U Illustration et les Illustrateurs. Du même auteur.)
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Michel-Ange travaillait presque toutes les nuits et afin d'être toujours prêt à commencer, il s'était fait un casque de carton sur lequel il plaçait une chandelle qui, de cette façon, envoyait la lumière sur le papier, sans qu'il fut forcé de le tenir. Vasari, qui souvent l’avait vu le casque en tête, ayant remarqué qu'il brûlait non de la cire, mais des chandelles
l’art en anecdotes
Cliché L. Mercier.
Fig. 79. — Félicité de la Régence, par Pierre-Paul Rubens.
LES DÉBUTS DE L’ARTISTE
faites avec du suif de chèvre, lui envoya quarante livres de bougie...
Le père de Claude Ballin était aussi un orfèvre distingué et maître Ballin redoutait fort que son fils ne fît de la peinture au lieu de suivre la carrière paternelle. Le jeune homme se glissait chaque jour furtivement dans l’atelier qu’il possédait dans le haut de la maison, et il travaillait si mystérieusement, qu’un jour maître Ballin, rempli d’appréhensions, résolut de voir son fils à l’œuvre.
On fut long à ouvrir, il fallut parlementer, enfin la porte de l’atelier s’ouvrit : or, que vit le malheureux" père? Quatre tableaux représentant les quatre âges mythologiques du monde ! « Ah ! tu veux faire de la peinture ! clama maître Ballin indigné, eh bien ! tu vas voir ! » Et, armé d’un poinçon qui se trouvait sur l’établi derrière les chevalets, maître Ballin veut éventrer successivement chacune de ces toiles maudites.
En même temps, Claude a vivement entr’ouvert les rideaux de son lit, comme pour chercher une arme qu’il puisse opposer à celle de son père. Et, comme le père courroucé vient, le bras levé, pour lacérer Y Age d’ or, il trouve son fils dans une attitude assez semblable à celle d’un soldat romain se couvrant de son bouclier.
Et ce bouclier est un grand bassin d’argent reproduisant, merveilleusement ciselée, la composition du tableau que maître Ballin s’apprêtait à détruire !
Puis, successivement, à son père enthousiasmé, ébahi, désarmé, Claude présente les trois autres pièces ciselées d’après les modèles peints tant incriminés.
Géricault, étant adolescent, se livrait avec passion aux
exercices du corps, surtout à l'équitation qu'il adorait et dont il fut victime puisqu'il mourut des suites d'une chute de cheval. Il rêvait une renommée semblable à celle du père Franconi, célèbre écuyer du Cirque Olympique et, pour s'assouplir et se façonner de bonne heure les membres, selon les règles du Parfait cavalier , le soir, avant de se coucher, il plaçait entre ses jambes tous les dictionnaires et ses livres liés ensemble; et même, ces instruments de torture agissant trop faiblement à son gré, il les remplaça par une machine de fer de son invention, qui arquait ses cuisses pendant son sommeil, en les martyrisant. Un jour de congé, rencontrait-il un beau cheval, il le suivait; le cheval prenait-il le trot, il trottait; du trot passait-il au galop, il courait de toutes ses jambes derrière, ne s'arrêtant que lorsque, inondé de sueur, il tombait sur la route, épuisé de fatigue et haletant. (Magasin Pittoresque.)
Joseph Ribéra, le célèbre peintre espagnol, surnommé l'Espagnolet, naquit et vécut longtemps dans la pauvreté. Nullement avide des biens de la fortune, il se rendit en Italie afin de se perfectionner dans un art qui lui faisait oublier toutes ses peines. Un cardinal le vit un jour dessiner dans la campagne et fut aussi frappé des talents de peintre que touché de l'indigence où il paraissait plongé.Le généreux cardinal l'engagea à venir loger dans son palais et pourvut abondamment à tous ses besoins. Mais l'Espagnolet s'étant aperçu que cet heureux changement de fortune le rendait paresseux, quitta brusquement son illustre protecteur et retomba avec joie dans la misère afin de reprendre le goût du travail.
« Mon père, racontait Corot à ses amis, trouvait que la peinture était un métier de paresseux, et il me dit au moment
LES DÉBUTS DE L’ARTISTE
où je me mis à peindre : « Je t'auraiâ donné cent mille francs « pour t'acheter un fonds de commerce, mais tu n'auras que « deux mille francs par an, cela t'apprendra... allons, va et « amuse-toi bien. » Je n'ai jamais oublié les paroles de mon père, je me suis toujours bien amusé. » Corot disait encore aux jeunes gens qui désiraient faire de l'art : « Avez-vous 1,500 livres de rentes1, c'est-à-dire ce qui assure la liberté? Voyez si vous pouvez dîner avec un gros chiffon de pain acheté le soir chez le boulanger, après le soleil couché, comme il m'est arrivé plus d'une fois. Le lendemain matin je me regardais dans le miroir et je me tâtais les joues; elles n'étaient pas autres que la veille; le régime n'est donc pas si malsain, et je vous le recommande au besoin. » (Magasin Pittoresque.)
« Maintenant que le célèbre graveur en médailles Chaplain (fig. 80) est mort, les collectionneurs plus que jamais vont se disputer de très curieuses têtes de loups, de renards, de sangliers et autres animaux que le maître graveur, dans sa jeunesse, exécutait pour une importante maison de boutons. On raconte qu'un jour, étant à une chasse du duc d'Aumale, son collègue à l'Institut, Chaplain lui demanda : « Avez-vous « remarqué les boutons de vos piqueurs et de vos valets ? » et comme le duc s'étonnait d’une telle question. « C'est qu'ils « sont de moi, » dit Chaplain ; le hasard voulait qu'ainsi il retrouve une œuvre de jeunesse dans la livrée d'un de ses bons amis. » ( Comœdia .)
Le peintre et graveur Robert Nanteuil, arrivé à Paris, s'avisa d'un singulier moyen pour se faire connaître. Ce jeune artiste attendit un jour l'heure où les ecclésiastiques, qui étudiaient en Sorbonne, se rendissent chez un traiteur établi devant le collège. Il feignit de chercher celui d'entre eux qui