Aujourd’hui, ce chiffre de rentes fait sourire
devait ressembler à un portrait qu'il leur montra. Le prétendu original ne se trouva point, mais le portrait n'en fut pas moins admiré. Nanteuil proposa à tous ces jeunes ecclésiastiques de les peindre, chacun en particulier, et d'une manière aussi agréable pour un prix modique. La proposition fut acceptée. L'ouvrage étant fini, ces jeunes abbés, satisfaits de leurs portraits, vantèrent le talent du peintre, et lui procurèrent de nombreuses pratiques.
Un jour, il y a une trentaine d'années environ, un homme très brun, vêtu d'une longue blouse blanche et coiffé d'un chapeau mou, frappe à la porte de l'atelier paternel. Il porte sur son épaule un ballot qu'il dépose précieusement à terre aussitôt introduit. « C'est un mouleur, pense mon père, et aussitôt le fâcheux va être éconduit, mais la figure énergique de l'homme en question, « son grand air », lui concilient subitement de la bienveillance; au surplus, l'homme vient de la part de Falguière.
« Sans parler, sur l'invitation qui lui est faite, l'inconnu découvre son ballot qui contient des têtes d'enfants en plâtre patiné. Mon père en saisit une et s'écrie : « Mais, c'est admirable ! C’est vous qui avez fait ça? — Oui, répond brusquement l'homme. — Comment vous appelez-vous? — Jean Carriès. »
Et l'artiste, un peu réconforté par la louange, conte que Falguière et son confrère Delaplanche lui ont causé un vif plaisir en achetant chacun une de ces têtes, car il est dans la gêne. Mon père, aussitôt, fait l'acquisition d'une délicieuse tête de baby dormant, la lèvre lourde de lait, sur sa bavette, bientôt un sculpteur voisin, prévenu, s'empresse aussi d'acheter un de ces beaux masques.
Carriès était lancé 1 Comme une traînée de poudre son nom se répandit, et cette scène dont nous fûmes témoin, tout enfant, est demeurée bien vivante dans notre mémoire.
Fig. 80. — Médailles, par J. Chaplain.
Avant les Carrache, qui furent trois frères, doués à divers degrés, de talent pour la peinture, remarquables dans l'école de Bologne ainsi que les Francia moins talentueux, notons les frères Bellini qui préparèrent la voie illustre de Titien dans l'école vénitienne, et plus tard trois générations de peintres célèbres dans l'école française : les Vernet.
De nos jours, il est également une famille de peintres distingués : Jules Breton et son frère : Emile Breton, Mme Demont-Breton, fille de Jules, et A.-L. Demont, mari de cette dernière artiste.
Sans compter Jean-Paul Laurens (fig. 81) et ses deux fils. Au surplus, voici une généalogie d'artistes stupéfiante 1 II s'agit d'Alexandre Colin (1798-1875), peintre d’histoire, apparenté à Simon Challes, sculpteur, à Michel-Ange Challes, dessinateur du cabinet du roi, et enfin au dernier des Drouais, l'élève chéri de David. Sans compter qu'Alexandre Colin se flattait aussi de descendre de Greuze par Drouais. Mais poursuivons : le frère d'A. Colin, Paul, fut un statuaire éminent (collaborateur de Pradier à Nîmes où il dirigea l'Ecole des Beaux-Arts et le Musée) et il eut trois fils dont le premier fut architecte, le second sculpteur et le troisième ténor à l'Opéra. Quant à A. Colin, il eut quatre filles : Héloïse Colin, qui avait épousé A. Leloir , peintre d'histoire, fut une miniaturiste distinguée, et Anaïs Colin, veuve de M. Toudouze, architecte de la Sainte-Chapelle, partagea les succès de sa sœur. Cela n'est point tout : M. et Mme Leloir eurent deux fils : les excellents peintres et dessinateurs Louis et Maurice Leloir. Or, la fille de Louis Leloir épousa à son tour un peintre, nommé Pierre Deville, et le plus jeune fils ce Mme Toudouze n'est autre qu'Edouard Toudouze, un des maîtres modernes du pinceau, tandis que son frère aîné, Gustave, a laissé un nom avantageusement connu dans les lettres. Viennent ensuite Mme Edouard Toudouze, médaillée au Salon, et Mme Malibran
Fig. 81. — Sainte Geneviève au sépulcre, par Jean-Paul Laurens.
l’art en anecdotes
dont le mari était ingénieur architecte, sans oublier la quatrième fille d’Alexandre Colin : Laure, aquarelliste renommée, mariée avec M. G. Noël, réputé pour ses peintures sur faïence. Puis, d’un second mariage de A. Colin, naquit le bon peintre paysagiste Paul Colin, inspecteur général honoraire de l’enseignement du dessin et ex-professeur à l’École polytechnique où il avait remplacé son père A. Colin, successeur lui-même de Charlet. Ce n’est pas tout, Paul Colin est le mari de la fille d’Achille Devéria, le peintre lithographe bien connu, ancien conservateur des Estampes à la Bibliothèque Nationale, et Mme Paul Colin se ferait une faute, à son tour, de ne point exposer au Salon annuel, suivant en cela l’exemple de son oncle Eugène Devéria, l’auteur de la Naissance de Henri IV au Louvre, et celui de ses frères : Th. Devéria, conservateur du musée Egyptien au Louvre, et G. Devéria, membre de l’Institut, tous deux dessinateurs délicats.
De plus, le fils aîné de Paul Colin (inspecteur général honoraire de l’enseignement du dessin) : Maurice Colin a épousé Mlle Diéterle, fille du peintre et petite-fille de Jules Diéterle, décorateur, ancien directeur des manufactures de Sèvres, des Gobelins, de Beauvais, petite-fille également, par sa mère, du décorateur Séchan.
D’autre part, du côté maternel : Mme Maurice Colin a pour mère Mme Diéterle, peintre animalier, fille de Van Marck, l’animalier célèbre, et petite-nièce de Demarne non moins animalier de talent, Mme M. Colin est aussi la belle-sœur du paysagiste Watelin.
Or, Paul Colin devint, par son mariage, parent de Cabanel et cousin du dessinateur P. de Saint-Germain, professeur de dessin au Borda , et de Dehodencq, peintre distingué, tandis que son gendre Albert Fourié est un peintre connu et que son petit-fils, mort récemment, était lui aussi un artiste d’avenir.
Pour terminer, le fils de Paul Colin, André, est ’^entré dans la voie traditionnelle. Nous allions oublier de dire
LES DÉBUTS DE L’ARTISTE
que la petite-fille de la sœur de Paul Colin, Mme Toudouze, est la femme de M. Selmersheim, artiste décorateur, fils lui-même de Selmersheim, inspecteur général des édifices diocésains 1
« Fuyons ! On voit tout! » s’écria un jour Corot, en présence d’un paysage baigné de soleil. Et la bande de jeunes artistes qui avaient accompagné le futur peintre de l’aube et du crépuscule, s’éparpilla...
Art et Science.
A propos des règles et du génie : malgré le dégoût du public pour sa tragédie de Zénobie , l'abbé Daubignac, qui a fait un excellent traité de la pratique du théâtre, s'applaudissait d'avoir écrit une pièce selon les règles d'Aristote. Ce qui fit dire au prince de Condé : « Je sais gré à M. l'abbé Daubignac d'avoir si bien suivi les règles d'Aristote; mais je ne pardonne pas aux règles d'Aristote d'avoir fait faire une si méchante tragédie à M. l’abbé Daubignac. »
Au surplus, voici qui est grave, M. E. Pottier, membre de l'Académie des Inscriptions, dans une communication lue à la docte assemblée, s'efforce de démontrer ce que les études d’archéologie et d’histoire ont apporté de nouveau à la question des Origines populaires de V Art. Faute de pouvoir transcrire intégralement cette thèse scientifique, nous lui emprunterons les quelques extraits suivants :
« On a donné depuis longtemps une explication très simple des origines de l'art. L'homme a l'instinct du beau; il aime à se parer, à embellir sa personne, ses objets mobiliers, son habitation. L’ornement est né de ce besoin.
« Mais depuis on a regardé de plus près. Sans nier l’instinct
ART ET SCIENCE
du beau — et Ton entend par là le plaisir particulier iqui attire non seulement l'homme, mais les bêtes elles-mêmes, vers certaines couleur -, certaines formes et certains sons —
Cliché B
Fig. 82. — Portrait d’un moine, parPÉRUGiN.
on s'est demandé si cet instinct s'exerçait d'une façon désintéressée ou si l'homme n'y trouvait pas comme les animaux un instrument de lutte pour la vie.
La théorie de l'art pur du divertissement n’est pas
ce
applicable à ces temps anciens; elle doit céder le pas à une explication fondée sur l'art pratique. »
M. Grosse ayant mis à part l'art de la musique et lui ayant accordé à elle seule une origine idéale et désintéressée, le savant archéologue français poursuit : « Peut-être le distingué professeur de l'Université de Fribourg aura-t-il changé d'avis en lisant un ouvrage qui a eu en Allemagne un juste retentissement : Travail et Rythme , du docteur Bûcher. S'inspirant des mêmes méthodes du folk-lore (le folk-lore est cette sorte d'histoire naturelle de l'intelligence humaine, qui fait ici les frais d'une singulière négation de l'idéal), et étudiant les chansons populaires, surtout celles qui accompagnent les métiers manuels, l'auteur a été conduit à fonder les origines de la musique en grande partie sur la nécessité de diriger le travail humain par la cadence.
« Dans l'antiquité, l'utile a toujours été l'armature solide du beau. Je ne vois pas non plus qu'au moyen âge l'art, tour à tour monastique, monarchique, militaire, se soit exercé autrement qu'avec des intentions précises de décorer des églises, des cloîtres, des palais, en usant de formules qui n'échappent pas toujours au reproche de monotonie.
« Qu'est-ce que nos expositions, avec leurs étalages sans cesse renouvelés de sculptures et de peintures, sinon une sorte de marché public où l'on vient s'approvisionner de bonne et de mauvaise marchandise, où le simple visiteur, pour le prix modique d'un ticket, vient s'enrichir de sensations délectables? »
De grâce, messieurs les savants, ne touchez pas à la « petite fleur bleue » des artistes !
Guyau, l'auteur des Problèmes de V Esthétique contemporaine, rapporte qu'à la fin d'un repas chez le peintre anglais
ART ET SCIENCE
Cliché L. Mercier.
Fia. 83. — Louise-Henriette de Bourbon, par J.-M. Nattier.
l’art en anecdotes
Haydon, le poète John Keats porta le toast suivant : « Honnie soit la mémoire de Newton ! » Et, comme les assistants s'étonnaient, Keats répondit : « Parce qu'il a détruit la poésie de l'arc-en-ciel en le réduisant à un prisme. » Et l'on but à la confusion de Newton!...
Le musée Guimet vient d'inaugurer de nouvelles salles et une nouvelle exposition des fouilles de M. Gayet en Egypte. Le bluff d'Antinoë continue... mais d'une façon moins tapageuse que jadis, reconnaissons-le.
Où est le temps où le Tout-Paris se précipitait au musée Guimet pour admirer les momies de la pseudo-courtisane Thaïs et du pseudo-anachorète Sérapion? Où est le temps où M. Gayet, qui n'a jamais rapporté une inscription pouvant authentiquer ses dires, disait gravement au public en montrant ses macchabées : « Ceci est une prophétesse; cela c'est une bacchante. » Ces temps, maintenant semblent légendaires ; cette année, l'explorateur se contente d'explorer des cadavres, sans les^désigner plus explicitement.
N'est-ce pas M. Clermont-Ganneau qui disait : « Pour moi, je ne croirai à la Thaïs de M. Gayet que le jour où l'explorateur pourra me démontrer qu'il a trouvé dans la tombe de la pseudo-courtisane un exemplaire du roman d'Anatole France. » ( Cri de Paris.)
Il ne faut pas oublier de rappeler, encore, la mésaventure de certaine tiare de Saïtapharnès prônée par les savants comme une précieuse antiquité dont leur érudition se porta garante. Placée au Louvre, cette relique (?) dont les dessins avaient été commentés avec la science la plus raffinée, n'était autre qu'un habile travail d'orfèvrerie exécuté sans la moindre préoccupation historique par un artiste russe qui confondit, en se révélant, de pompeuses prétentions.
ART ET SCIENCE
« La manie des « antiquités » a pris en France un tel développement que pour satisfaire aux demandes , il a fallu faire fabriquer. Des usines de vieux-neuf se sont ouvertes chez nous et à l’étranger, des usines à outillage perfectionné.
« Un Pérugin (fig. 82) vous fait envie? Adressez-vous à Turin; il y a là un artiste qui en fournira de superbes pour 4,000 à 5,000 francs. Les peintres flamands ou hollandais ont-ils vos préférences? Chez X..., à Bruxelles, vous trouverez votre affaire, et surtout des Hobbéma et des Ruysdaël. Pour les Rembrandt c’est à Hove, près d’Anvers, qu’il faut aller. Vous pouvez regarder : la toile ou le panneau est bien de l’époque; quant à la peinture c’est une autre histoire.
« Les belles statues de pierre du xve siècle se sculptent à Reims; Bourges et Lyon vous enverront, sur demande, des mobiliers sculptés Renaissance, de l’Ecole de Lyon ou de Bourgogne. Les amateurs de reliquaires, châsses, monstrances du xve siècle n’ont qu’à venir à Paris, rue Dufrénoy. Bibelots, bonbonnières anciennes, carnets de bal, tabatières se fabriquent rue de Châteaudun; meubles et bronzes anciens encombrent un magasin, boulevard Beaumarchais; les cuivres anciens se cisèlent passage de l’Elysée-des-Beaux-Arts.
« Enfin, dans le XVIIIe arrondissement, prospère un artiste qui exécute à la perfection les Largillière et le portrait du xvme siècle. »
A propos du prétendu amoindrissement de la race humaine à travers les siècles, écoutons E. Frémiet : « Les savants exposent des théories continuelles sur les variations de l’espèce humaine. Je suis d’un avis nettement contraire. Lorsque je fis ma statue de Y Homme de V âge de pierre (fig.84), désirant être des plus exacts, je cherchai dans une vitrine du Jardin des plantes le crâne d’un homme de ces temps, que j’agrémentai, en me servant strictement des indications tracées parla structure osseuse, de tous les organes disparus
l’art en anecdotes
Cliché L. Mercier.
Fig. 84. — Un homme de Tâge de pierre, dessin de F. Cormon.
« Or, jugez de ma surprise et de mon édification : ce fut le très beau visage d’Alphonse Daudet que je vis surgir du crâne préhistorique en question ! »
Relativement aux vastes armures exposées au musée d’Ar-
4 RT ET SCIENCE
tillerie, si peu en rapport avec notre plus haute stature actuelle, nous nous rémémorons encore l'opinion autorisée de l'au-
Cliché B
Fig. 85. — Dessin de J. L. G-érome.
teur du Saint Michel. « Ce sont des armures trouvées en Allemagne, des enseignes d'armuriers, et, sauf quelques-unes,
nous pourrions les endosser. Voyez les armures des Grecs, elles nous conviendraient parfaitement. »
« Voici le crâne de Voltaire, déclarait un guide dans un musée, puis, avisant le crâne d'un enfant mort-né, il poursuivait : le crâne du même , enfant! »
A propos de la science anatomique dans ses rapports avec l'art, écoutez, d'après Amaury Duval {L3 atelier d3 Ingres ), une correction de Ingres : « Prenez garde, mon ami, vous tournez au chic. — Vous indiquez là une chose que je ne vois pas. — Pourquoi la faire sentir? Parce que vous savez qu'elle y est. — Vous avez appris l'anatomie? — Ah ! oui ! — Eh bien ! voilà où mène cette affreuse science, cette horrible chose, à laquelle je ne peux pas penser sans dégoût. — Si j'avais dû apprendre l'anatomie, moi, messieurs, je ne me serais pas fait peintre. Copiez donc tout bonnement la nature, tout bêtement, et vous saurez déjà quelque chose... » C'est encore Ingres déclarant à ses élèves, par la bouche du massier , « qu'il ne mettrait plus les pieds à son atelier tant que cette horreur y serait accrochée ». Le maître faisait allusion à un squelette que quelques-uns de ses élèves avaient cru bon d'acquérir.
Lucas Signorelli, ayant perdu un fds bien-aimé, fit dépouiller le cadavre et en dessina minutieusement tous les muscles ; ils étaient pour lui V essentiel de l3 homme, et il imprimait dans 9 a mémoire ceux de son enfant !
« UEcorchê de Michel-Ange nous apparaît comme un simple jeu, une pure oeuvre d'imagination. Ce n'est point une
ART ET SCIENCE
œuvre de science, et je défie l’anatomiste le plus habile de mettre un nom sur chacune des saillies musculaires qui y sont figurées. Ce n’est donc pas à cause de leur science anatomique, mais malgré elle, que ces grands artistes ont exécuté tant d’œuvres si justement admirées. » Dr Paul Richer.
Lors de l’exposition de l’œuvre de Paul Baudry, après sa mort, à l’Ecole des Beaux-Arts, nous nous arrêtâmes avec quelques camarades d’atelier, devant les admirables Funérailles d’une vestale.
Or, notre émotion et nos louanges furent troublées un instant par un personnage qui ne partageait point du tout notre manière de voir.
Parlant haut et avec autorité, devant ce tableau, le critique, un savant distingué dont on murmurait le nom autour de nous, énumérait, sans en négliger une, les soi-disantes tares anatomiques qui, selon lui, « sautaient aux yeux ». Et nous nous souvenons de quel regard de mépris nos jeunes enthousiasmes foudroyèrent le savant, qui, froidement, disséquait des corps dont la beauté souveraine ne l’avait point premièrement converti.
D’ailleurs, ces critiques anatomiques furent nettement désavouées par le maître dessinateur J.-L. Gérôme, proclamant le dessin des Funérailles d’une vestale des plus exacts et, par conséquent, d’accord irréfutablement avec la science anatomique.
Ingres surprend un jour un de ses élèves en train de mesurer un marbre antique et il s’écrie, furieux : « Ça ne se mesure pas, l’antique, monsieur, ça se sent! »
J.-L. Gérôme (fig. 85), pourtant, a prétendu que la science, une certaine fois, avait été indispensable à son art, en
dehors de l'inspiration et de l'idéal purs. Nous extrayons d'une lettre adressée par le célèbre peintre à M. le Dr P. Richer ( Introduction à l'étude de la Figure humaine) l'anecdote suivante : « J'avais fait un tableau représentant un muezzin chantant la nuit, au clair de la lune, sur le minaret. Le ciel était relativement assez grand pour le reste du tableau, et j'avais imprudemment placé les étoiles à tort et à travers. J'y avais pris beaucoup de peine, et, mon travail terminé, je m'aperçus qu'il était très mauvais, détestable même, malgré tous les soins que j’avais pris pour arriver à bien. Et alors, qu'ai-je fait? J'ai tout simplement porté à mon confrère Janssen, l'astronome, un croquis du tableau, le priant de me donner exactement, avec leurs grandeurs diverses, les étoiles d'une portion de la carte du ciel; et le problème fut résolu à ma satisfaction, car, la science aidant, j'avais parlé le lan- * gage de la vérité. » Cette anecdote nous laisse sceptique, car | si l'artiste, au lieu d'exprimer des étoiles sur un ciel, à tort et à \ travers,^ avait copiées telles quelles, aurait pu certainement / se passer de la science astronomique !
« On montrait à un médecin le portrait d'un homme peint par le Titien. L’esculape jugea que l’original du portrait avait la fièvre quarte, lorsqu'on s’occupait de le peindre. Il ne se trompait pas. » (?)
Avant son immortelle invention de la photographie avec Niepce, Daguerre avait imaginé le diorama, spectacle vraiment magique dû à l'habile combinaison de la peinture et de l’éclairage. On raconte même qu’un jour, sollicité comme maire de la petite commune de Brie qu’il habitait en été, de vouloir bien faire agrandir la petite église locale, il y consentit
ART ET SCIENCE
et, malicieusement, en appliquant les principes du diorama à l'aménagement intérieur de l'église en question, il donna l'illu-
sion optique souhaitée, sans toucher à l'architecture du monument. La petite église, grâce à des artifices de perspective,
toiles de fond et toiles latérales, eut ainsi de faux airs de cathédrale !
SA
M. de Kératry disait un jour à A. Duval, en parlant de la longueur du tronc de Y Odalisque de Ingres : « Il y a trois vertèbres de trop. » Et après? Qui sait si ce n'est pas la longueur du torse qui lui donne cette forme serpentine au premier abord? Dans des dispositions exactes, concluait l'artiste en sa réponse au journaliste, aurait-elle un attrait aussi puissant?
Nous signalerons, toujours à propos de science et d'art, cette singulière rencontre de deux idéals plutôt opposés.
Michel-Ange cherchait la forme qu'il donnerait au dôme de l'église Saint-Pierre de Rome et son instinct naturel décida seul de la hauteur et de la largeur esthétiques du dôme, ainsi que de l'ovale réclamé par les deux dimensions.
Or, à quelques années de là, un fameux géomètre voulut analyser l'élégance et la hardiesse de ce dôme. Il en prend la courbe et en cherche les propriétés par la géométrie. Quelle n'est pas sa surprise, quand il voit que c'est celle de la plus grande résistance !
Dans le commencement des travaux de restauration du château de Pierrefonds, (fig. 86) Viollet-le-Duc avait recommandé de chercher le puits qui devait se retrouver, parce que la forteresse, n'ayant pas de fontaine, devait en avoir un; et, comme la nappe des eaux souterraines ne pouvait être qu'à un certain niveau, il indiqua la profondeur du puits !
On restaurait à ce moment la chapelle. Un des architectes placés sous ses ordres lui demanda un profd pour les colonnettes des fenêtres et pour leurs chapiteaux. A l'instant, sans recourir à aucun plan, l'artiste dessine à main levée une
ART ET SCIENCE
colonnette, avec ses proportions et ses détails. Il plie alors la feuille en deux, et Ton voit avec admiration que les lignes du côté droit s'appliquaient sur celles du côté gauche comme si elles avaient été calquées l'une sur l'autre. Peu de jours après, à la profondeur indiquée, on découvrit le puits dont il avait annoncé l'existence. Le puits était rempli de débris de toutes sortes, parmi lesquels on trouva une partie des anciennes colonnettes de la chapelle. On en mesura le module : c'était exactement celui que Viollet-le-Duc avait prescrit de donner aux colonnettes nouvelles.
Newton a découvert les lois de la gravitation universelle en voyant tomber une pomme; mais on a découvert bien d'autres lois sans voir tomber de pommes !...
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Bien avant l'invention de la photographie instantanée, M. le colonel Duhousset, le savant hippologue, avait prouvé que les bœufs de Rosa Bonheur, dans son célèbre tableau du Labourage nivernais , labouraient en trottant ! Et sans parler des singuliers chevaux de Van der Meulen jusqu'à Géricault, dont l'allure du petit galop rassemblé est risible de nos jours, admirez la finesse démesurée du cheval que monte le Mameluck au Combat et le Cheval du Trompette signés H. Vernet, ce dernier « coursier » dont l'équilibre est mathématiquement impossible, appuyé qu'il est sur un bipède latéral !
VS
Les facultés mathématiques, si rarement développées parmi les artistes, étaient très vives chez Gavarni, aspirant à l'Ecole polytechnique, d'ailleurs. A ses débuts c'est la géo-
métrie qui lui inspira, dit-on, le goût du dessin. Ses cahiers, au collège, étaient un pêle-mêle confus de croquis et de dessins géométriques. On sait qu'il accepta une place dans le cadastre
Fig. 87. — Caricature sur la perspective ridicule, par Hogarth.
pour la levée des plans; l'ingénieur en chef était même fort content du jeune homme. A l'âge de quinze ans, il avait construit tout seid un sextant de marine, avec les lunettes et les
ART ET SCIENCE
alidades. « Vous ne savez pas ce que c'est que les mathématiques, s'écriait-il et Y empoignant quelles ont... La musique,
Cliché L. Mercier.
Fig. 88. — Le Discobole (art antique grec).
n'est-ce pas, est le moins matériel des arts, mais encore il y a le tapement des ondes sonores contre le tympan... Les mathématiques sont bien autrement immatérielles, bien autre-
l’art en anecdotes
ment poétiques que la musique... On pourrait dire d’elles que c’est la musique muette des ombres. »
On prétend qu’Eugène Delacroix, après s’être acharné à peindre, durant plusieurs jours, une draperie jaune dont il ne parvenait à rendre ni l’éclat ni l’harmonie désirés, se rendit en voiture au musée du Louvre pour y étudier les tons jaunes employés par Rubens dans certaines de ses draperies. Or, le fiacre que le célèbre peintre avait arrêté, d’un jaune serin éclatant selon la mode d’alors, l’avait fortement surpris avant qu’il y montât, parce qu’ après l’avoir fixé un instant, tous les objets d’alentour semblaient colores en violet. Ce fut une révélation pour Delacroix qui congédia aussitôt sa voiture et rentra dans son atelier pour expérimenter son observation. En glissant des tons violets dans les ombres et dans les demiteintes de sa draperie jaune, il obtint, effectivement, une richesse de ton et de lumière incomparables.
Simple effet des couleurs complémentaires.
Vasari estime qu’Ucello eût été le peintre le plus ingénieux depuis Giotto sans son amour exagéré pour la perspective (fig. 87).
Voilà qui expliquerait les remontrances que Donatello faisait à son ami : « Eh ! Paolo, ta maudite perspective te fait abandonner le certain pour l’incertain ; toutes ces lignes sont choses qui ne peuvent servir qu’à ceux qui font de la marqueterie et qui ont à remplir les bordures, de feuillages, d’insectes et de figures rondes ou carrées de toutes espèces !
Paolo était d’ailleurs condamné aux lignes architecturales comme l’Oreste des anciens, au meurtre. Sa seule consolation
AUT ET SCIENCE
était d’aller causer mathématiques avec son ami Mannetti, ou bien de s’entourer d’animaux. Les hommes lui étaient si durs qu’il avait reporté son affection sur les bêtes. C’était une joie pour lui d’avoir un rossignol ou... un aigle ! Car il aimait les oiseaux avant tout (son nom d’Ucello vient de là), et quand il n’en avait pas, il en peignait.
JlA
Voici une anecdote singulière, contée par J. Gigoux, elle nous montre un Delacroix expert , bien inattendu. On présente au célèbre peintre une tête en marbre. « Je trouve ceci très beau, dit-il, mais je doute que ce soit un antique. » Puis, après examen plus approfondi, il affirme que « c’est de la Renaissance. « Voyez-vous, les antiques prenaient par les milieux, au lieu que la Renaissance prenait par la ligne.
« Tenez ! » Là-dessus, Delacroix prend une plume et trace sur une feuille de papier une série d’ovales, grands, moyens et petits; puis, d’un trait léger, mais bien intelligent, c’est clair, il rejoignait le dessus de ces ovales, — de ces œufs, si vous voulez; — puis enfin, ajoutant encore un petit trait par-ci, par-là, il nous montrait, comme par enchantement, un cheval superbe se cabrant, piaffant, ne laissant rien à désirer pour le mouvement et la vie. R fit ensuite un homme de face, de dos, assis, debout, etc... Rref, il couvrit une quinzaine de grandes feuilles toujours par le même procédé ! « Mais ditesmoi, demande J. Gigoux, comment avez-vous trouvé cela? — Oh ! voici : M. Gros l’avait pris des Grecs, Géricault le tenait de M. Gros, puis, ne s’en contentant pas, il l’a repris aussi des Grecs et des Etrusques. »
« Je possède, ajoute notre auteur, quantité de dessins de Géricault, qui sont faits suivant ces mêmes principes. Ainsi, sur telle feuille, par exemple, qui porte la copie d’un vase, Géricault trace à côté ses ovales, et il arrive immédiatement par ses séries d’ovales à des dessins aussi étrusques que sa
copie directe. Anecdote à rapprocher des canons antiques, au demeurant, amusements d'artistes, curiosités sans conséquences, fort heureusement.
SA
Les Carrache avaient inventé autre chose : ils estimaient les oreilles la partie du corps la moins aisée à rendre. Augustin en avait modelé une en plâtre plus grande que nature et la tenait dans un endroit saillant de son atelier pour l'étudier sans cesse. Malvasia soutint à ce propos que, pour reconnaître le degré de science d'un peintre, il n'y a qu'à regarder dans son tableau si les oreilles sont bien dessinées.
Ce sont là jeux d'esprit que nous rapportons pour montrer que les ateliers de Guide et Carrache avaient leurs petits paradoxes comme les nôtres, témoin cette dernière anecdote.
Un vieux maître de la palette, visitant le Salon avec un jeune peintre de talent, constate que de son temps on peignait « par carrés », tandis qu'aujourd'hui on s'exprime par des points.
— C'était l'heure du statuaire Guillaume, conclut-il.
— Il est mort ! laisse alors tomber le jeune peintre.
— Il a eu tort... poursuit le vieux maître.
D'ailleurs, écoutez encore les méfaits de la théorie. Un artiste nommé Francis Conscience, dont J. Gigoux avait été l'élève, ne savait pas enseigner, paraît-il, « il ne savait que nous rabâcher qu'il fallait dessiner par plans, c'est-à-dire par petits carrés ! (Les mêmes « petits carrés » repris par E. Guillaume, sans doute.) Malheureusement, dans ce temps-là, les victimes de Géricault, je veux dire (c'est J. Gigoux qui parle) les imitateurs maladroits, étaient nombreux. C'était à qui empâterait le plus avec ses petits carrés ! Aux expositions, le jury
ART ET SCIENCE
refusait des centaines de tableaux peints dans ces principes, et pourtant il en restait encore trop. Combien de médiocrités,
Cliché L,. mercier
Fig. 89. — Faune (art antique grec).
ce qu’on appelle des « croûtons », ont profité de cette recette pour faire de la peinture et se croire des peintres ! »
Le célèbre paysagiste anglais Constable avait étudié avec application la géologie, et nous ne voudrions pas contredire l'appréciation d'un auteur qui écrit à ce propos : « L'ignorance des éléments de cette science conduit souvent les peintres à composer des détails de paysages impossibles : par exemple, lorsqu'ils représentent des collines dont ils n'ont point bien compris les stratifications; le regard est blessé à la vue de ces œuvres, sans que l'on s'explique toujours bien ce que l'on aurait à y reprendre. C'est ainsi que des touristes qui croient copier exactement, d'après les monuments égyptiens, des inscriptions, n'arrivent, malgré toute leur attention, qu'à donner des non-sens, faute d'un peu de connaissance des éléments de la langue. »
Que de choses, s’il en était ainsi, l'artiste devrait savoir alors, en dehors de son métier !
« Il existe une pierre gravée antique où l'on voit Prométhée modelant un squelette. Sur une autre pierre le sculpteur est représenté mesurant la statue et, dans une autre encore, pesant les membres du corps humain.
Ce sont là des témoignages irrécusables du profond respect des anciens pour les proportions et de la connaissance qu’ils en avaient. Prométhée songeait à établir la charpente osseuse de l'homme, à mesurer tous ses membres, à les balancer selon les lois de la symétrie et de l'équilibre. »
Plutarque raconte comment Pythagore fut conduit par la connaissance de la symétrie à déterminer la taille d' Hercule. En instituant le jeux olympiques, Hercule s'était servi de son pied pour mesurer le stade et en avait fixé la longueur à six cents pieds. Mais d'autres stades, établis en Grèce par la suite, ayant le même nombre de pieds sans avoir cependant
ART ET SCIENCE
semblable longueur, Pythagore en conclut qu’entre le pied d’ Hercule et celui des autres hommes, il devait y avoir la même différence qu’entre le stade d’Olympie et les autres stades de la Grèce. Connaissant^donc par la règle de trois la
longueur du pied d’ Hercule, Pythagore détermina la taille du héros, d’après les proportions du corps humain.
Vitruve donne une origine analogue à l’ordre dorique. Ceux qui l’employèrent les premiers mesurèrent le pied d’un homme et, trouvant qu’il était la sixième partie de la hauteur du corps, ils appliquèrent à leurs colonnes cette proportion : quel que fût le diamètre de la colonne à son pied, ils donnèrent
Cliché L. Mercier.
Fig. 91. — Le Doryphore, canon de Polyclète.
ART ET SCIENCE
à la tige, y compris le chapiteau, une hauteur égale à six fois le diamètre.
Fig. 92.
l^licne \j. MERCIER.
Gladiateur combattant (art antique grec).
Ecoutons enfin la puérilité des canons (fig. 90 et 91) de beauté à Tépoque, suivant Lucien : « Que le corps ne soit
pas trop élevé, ni allongé outre mesure, ni trop bas non plus, comme celui d'un nain, mais exactement proportionné; ni très charnu, sous peine d'invraisemblance; ni maigre à l'excès, car il semblerait un squelette de mort. »
Selon Chrysippe : « La beauté consiste dans l'harmonie non des lignes, mais des membres, dans la juste proportion des doigts entre eux, de tous les doigts pris ensemble et du métacarpe et du carpe, de ces derniers et de l'avant-bras et du bras, comme il est écrit dans le canon de Polyclète (fig. 91). » On conçoit le problème de la voûte, mathématiquement résolu au lieu des tâtonnements du début, mais la plastique humaine !...
SA
Nous causions un jour de la technique de la statuaire avec un maître de cet art et, comme nous en venions à l'interroger, voici l'ironique conseil qu'il nous donna : « Vous vous adresseriez plus fructueusement, je crois, en consultant un des élèves de Dumont ou de Thomas, qui, possédaient à fond les vérités que vous désirez, je veux dire les proportions du corps humain, devant avoir sept têtes, la rotule étant un rond entouré d'autres ronds concentriques, etc.
Quelle grave connaissance de la pondération des groupes ils avaient aussi, ces maîtres qui, comme vous le savez, avaient retrouvé la tradition de l'art antique, et ils nous l'ont bien prouvé d'ailleurs par leurs œuvres qui sont toujours, pour moi un sujet de j oie !... »
SA
Et, d’autre part, l’opinion de Buffon sur les « canons » ne marquait-elle pas la fin de l’art?
« Les anciens ont fait de si belles statues (fig 88, 89, 92) que, d'un commun accord, on les a regardées comme la représentation exacte du corps humain le plus parfait. Ces statues,
ART ET SCIENCE
Mg. 93. — Psyché, par Pradier.
l’art en anecdotes
qui n'étaient que des copies de l'homme, sont devenues des originaux, parce que ces copies n'étaient pas faites d'après un seul individu, mais d'après l’espèce humaine entière bien observée, et si bien vue qu’on n'a pu trouver aucun homme dont le corps fût aussi bien proportionné que ces statues. C'est donc sur ces modèles que l’on a pris les mesures du corps humain. »
Nous concluerons sur la note gaie.
Le peintre Gustave Boulanger, s:arrêtant un jour devant un de ses élèves sur les genoux duquel un livre traitant des proportions humaines était ouvert, interrogea malicieusement cet élève : « Qu'est-ce que cela? Des canons? des canons? Mon ami, voyez-vous, laissez les canons au Musée d'artillerie et regardez tout bêtement la nature ! »
Cette préoccupation obsédante de se rapprocher toujours de la science de l'antique nous rappelle la boutade plaisante du bon sculpteur romantique Préault à l'égard de son très classique confrère Pradier (fig. 93) dont les statues de femmes étaient si modernes, si parisiennes même, à l'insu de leur auteur.
« Pradier, oui... il part pour la Grèce et puis, tout à coup, il s'arrête rue Bréda!... » Pradier disait encore que Ingres lui faisait l’effet « d'un Chinois égaré dans Athènes ».
PK
Quand on songe qu'il ne tint pas à David (pour ne citer que ce maître dont la pensée, hélas ! fut si souvent violée par l'idéal poncif ! ) que toute la peinture ne devînt grecque et romaine ! David qui avait préféré peindre les acteurs du Serment du Jeu de Paume (fig. 94 et 95) dans « la nudité sublime et vertueuse des Grecs « et qui s'était écrié dans un sentiment de singulière aberration : « Nous cherchons à imiter les anciens
ART ET SCIENCE
dans les arts, etc.; ne pourrions-nous pas faire un pas de plus et les imiter aussi dans leurs mœurs et les institutions qui s'étaient établies chez eux pour porter les arts à leur perfection? »
Mme Lebrun et son père, M. Vigée, n'eurent-ils point un jour l'idée de transformer un souper qui devait avoir lieu chez eux en un festin grec chez Aspasie ?
On se mit à table, nous dit-on, en chantant en chœur le fameux air de Glück : Le dieu de Paphos et de Cnide , au son de la lyre. Vêtues de longues tuniques, deux jeunes fdles du monde, jouant pour la circonstance le rôle d'esclaves, versaient le vin dans des cratères d'Herculanum. Le décor, en entier, d'ailleurs, était accommodé à la mode grecque et les invités portaient la pourpre et les sandales avec un sérieux imperturbable, jusqu'au souper, où, en outre des raisins, des figues, des olives, figuraient un paon, des anguilles à la sauce grecque , un gâteau de miel, etc.
A comparer ce vent de la mode qui poussait aux restitutions grecques à celui qui, plus tard, poussa aux restitutions moyen âge.
Andréa Palladio ne dissimule point le moins du monde la préoccupation d'esprit qui ne lui laissait pas concevoir d'autre architecture que celle des anciens, et qui voulait obliger les modernes à habiter des palais d'Athènes ou d'Herculanum.
Chargé de construire à Vicence, pour le seigneur Joseph di Porti, un hôtel sur un terrain qui faisait face à deux rues, il le compose de deux corps de bâtiment semblables, ayant même distribution intérieure, même façade extérieure et réunis par une cour commune avec galeries à colonnades.
« Celui de devant, dit-il tout naïvement, est à l'usage du maître; celui de derrière sera pour les étrangers, selon la pratique des maisons grecques qui avaient ainsi deux corps de logis
distincts. » Il no s'agit plus que de savoir si le seigneur J oseph di Porti vivait et recevait à la grecque.
Une autre fois, l'académie olympique de Vicence lui demande un théâtre ; il fait un cirque romain, et tellement pareil qu'on discuta si l'on n'y mettrait pas, au lieu d'un toit, un vélarium comme aux amphithéâtres de Caligula. — (Aveuglement singulier renouvelé de celui du peintre David, que nous signalâmes, aveuglement dû à l'empiètement de la science sur l'art, de la théorie sur l'émotion intime.)
On se souvient de ce buste de cire que le docteur Borde, conservateur du Musée de l'Empereur Frédéric à Berlin, a payé 231.250 francs, comme étant un Léonard de Vinci authentique, (l'empereur Guillaume II, au surplus, s'était porté garant de l'authenticité de ce buste!) et qui a été ensuite reconnu être d'un sculpteur anglais du nom de Lucas, décédé à peu près inconnu.
Quatre-vingt-dix œuvres de ce dernier, ont été vendues aux enchères, lundi, chez Christie, à Londres, et, malgré la réclame faite à Lucas par l'affaire de Berlin, le montant de la vente ne s'est élevé qu'à 10.000 francs.
Un groupe, Mère et Enfant , dont la facture rappelait beaucoup celle du fameux « buste de Léonard » du docteur Borde, n'a pas dépassé 197 francs. Notre tiare de Saïtapharnès avait encore plus de valeur; au moins, elle était en or. (Le Journal.)
ART, HASARD ET SNOBISME
Art, hasard et snobisme.
Un jour, un visiteur examinant une œuvre de Corot se répandit en louanges excessives. Dans un élan de poésie et d'enthousiasme, ce visiteur chantait le pinceau ailé de Corot, sa couleur impalpable, bref, parlait d'une technique divine pour expliquer l'art du maître !
Le bon paysagiste devant cette explosion de lyrisme, souriait, puis il dit enfin : « Mon p'tit, c'est plus bête que ça, la peinture ! »
W. Bouguereau, lui, prétendait en connaisseur, et avec une narquoise modestie, que pour bien dessiner et bien peindre « il n'y avait qu'à copier ».
Un jour, dans l'atelier d'un peintre célèbre, nous assistons à la scène suivante : un littérateur connu s'arrête devant une étude peinte. Cette étude représente une tête de femme dont les yeux sont levés au ciel dans une attitude de prière. Et le littérateur de s'écrier : « Ah ! quel sentiment admirable il y a dans ce visage ! Avec quel art, cher maître, vous avez fixé la pureté de ces traits si calmes, si fervents ! Quelle parfaite madone en extase ! »
Fig. 95. — Le Serment du Jeu de Paume, d’après L. David et Luc-Olivier-MersoN
Le peintre ne sourcille pas, mais lorsque le littérateur est parti, il nous glisse dans l’oreille : « Hein ? ces littérateurs ! quelle imagination ! Figurez-vous que mon modèle, durant qu’il me posait cette étude, avait des tranchées ! (sic.) »
Toutefois, il ne faut pas confondre l’expression qui fait rêver en dehors de l’intention de l’artiste, avec celle qu’il a réalisée volontairement, car indépendamment du modèle inspirateur qui peut donner le change, il y a la réussite du geste cherché, supérieure.
Le célèbre statuaire Dalou se plaignait devant nous, à ce propos, de certain manque d’intention initiale chez un sculpteur voisin qui avait sollicité ses conseils. L’œuvre représentait un modèle quelconque appuyé sur une épée. « — Je demande quel est le sujet (c’est Dalou qui parle). — Je ne sais encore, répond le jeune sculpteur, mais ce sera sans doute le génie de la guerre. — Ah ! s’étonne Dalou, à cause de l’épée? Alors, si ce modèle s’appuyait sur un rameau d’olivier, il personnifierait le génie de la paix? »
Et il fallait entendre Dalou s’insurger contre cette indécision d’identification ! Aussi bien, n’est-ce pas avec un arc que l’on fait une Diane d’une quelconque nudité féminine? D’autre part, que d’artistes bénéficièrent d’une éloquence qu’ils ne cherchaient pas, et qui oserait prétendre qu’ils eurent tort !
Dire d’un peintre qu’on lui souhaiterait l’éponge de Protogène, c’est dire que le hasard ferait bien de venir en aide, à son talent. Voici l’anecdote qui explique cette allusion.
Protogène, peintre grec, voulant représenter de l’écume à la bouche d’un chien de chasse venant de faire une grande course, ne réussissait pas selon son désir à produire cet effet. Exaspéré, il jette, dans un mouvement de dépit, sur son tableau l’éponge qui lui servait à essuyer ses pinceaux. Le
ART, HASARD ET SNOBISME
hasard voulut que l'éponge, tombant sur la bouche de l'animal, rendît à merveille ce que l'artiste n'avait pu jusque-là réussir. L'éponge de Protogène est restée proverbiale.
Un de nos sculpteurs les plus... littéraires vient d'achever un groupe. Des journalistes sont convoqués, on se pâme autour du groupe. Mais, dans la nuit qui suit, l'armature de l'une des figures de l'œuvre en question a fléchi sous le poids de la glaise et la voici inclinée piteusement en avant. Le praticien qui, en arrivant à l'atelier le lendemain, constate le premier le dégât, annonce au sculpteur avec beaucoup de ménagements, la catastrophe...
Alors ce dernier, après le coup de colère initial, questionne le praticien : « Personne n'est encore au courant de cela? — Personne. — C'est bien, dit l'homme de l'art, moulez mon groupe tel quel. »
Quelques jours après, le sculpteur conte, avec des phrases et des inflexions de voix, à la critique de nouveau réunie devant l'œuvre en question moulée en plâtre, que, pour donner plus de pensée, plus d'expression à telle figure (et il montre celle qui s'était effondrée), il a cru devoir en exagérer l'inclinaison en avant. . . Et les admirateurs d'approuver à l'unisson une telle recherche d’art !
dr
« J. Dupré répondait à un jeune peintre, qui lui annonçait son prochain départ pour l'Orient, où il voulait aller chercher des sensations nouvelles et des motifs inédits de peinture . « Allez donc étudier d'abord les gris du moulin de la Galette à Montmartre. » (Pour devenir un artiste , par M. Vachon.)
A un importun qui le fatiguait d'une longue et insipide conversation sur les procédés et les manières de toutes sortes,
LART en anecdotes
L. David fit la réponse spirituelle que voici : « J’ai su tout cela, quand je ne savais rien. » ( Pour devenir un artiste , par
M. Vachon.)
Un statuaire qui ne déteste pas les snobs, avise en sortant de son atelier un déchet de marbre. Il dit à son praticien : « Vous me taillerez un vase antique là-dedans. » Puis il ajoute : «. ... Je tiens à ce que cela soit maladroitement fait. » Le statuaire en question savait bien que cette maladresse rallierait sur son vase tous les suffrages des admirateurs.
A l’Académie Julian, où Doucet corrigeait, il arriva qu’un jour le jeune maître (qui devait être arraché à son art si prématurément) se trouva subitement en présence d’une élucubration abracadabrante. Froidement, Doucet s’assied devant l’œuvre en question et l’examine quelques instants concurremment avec le modèle. Durant ce silence, l’élève « impressionniste », légèrement inquiet de n’avoir pas « épaté » le patron, savoure néanmoins l’aubaine d’être sermonné tout à son heure, à l’égal des génies méconnus. Mais, ô surprise ! Doucet, s’adressant à son élève, lui dit : « Mon ami, ce n’est pas mal, pas mal du tout, mais vous ignorez votre théorie, je vais vous l’apprendre. » Et le maître de redresser point par point le truc pictural employé.
La correction fut interminable, le supplice et la leçon furent profitables à l’élève qui dès lors, invisible à l’atelier, dut se résigner à porter ailleurs sa manière « épatante », à moins qu’il ne mourût de honte dans quelque coin d’avoir appris, des lèvres d’un ex-prix de Rome, un truc « épatant » dont il ignorait même la théorie !
W. Bouguereau, lui, se donnait moins de mal en présence des « fumisteries » d’élèves. Devant une étude complètement
ART HASARD ET SNOBISME
Cliché Druet.
Fiü. 96. — H. de Balzac, par A. Rodin.
bleue, le vieux maître s’arrêta une fois, les bras levés au ciel, la tête baissée vers le facétieux, avec un bon sourire. « Je vois comme ça, répondit l’élève. — Mettez des lunettes ! » répliqua Bouguereau.
Il convient maintenant de rappeler la plaisante aventure de ce journaliste allant interviewer le célèbre dramaturge norvégien H. Ibsen, relativement aux symboles qui, selon les snobs, abondaient en ses pièces.
Ibsen, fort étonné de l’imagination délirante de certain public parisien, déclara tranquillement «... qu’il n’avait pas pensé à tout cela » !
Ainsi donc la naïveté du maître norvégien semblait incroyable à nos « intellectuels », cette naïveté dérivant plutôt de notre ignorance des moeurs Scandinaves ainsi que d’une transposition délicate en langue française.
En même temps que son erreur du Balzac (fig. 96), Rodin exposait son chef-d’œuvre : le Baiser , et le maître dut sourire dans sa grande barbe lorsqu’il vit que toutes les louanges de la critique s’égaraient sur son erreur, sans goûter un seul instant la beauté triomphante du Baiser !
Un jour, Alcibiade coupa la queue de son chien...
D’autre part : « on soumettait un jour une toile au jury du Salon d’Automne. Le Salon d’Automne est pour ainsi dire le Salon officiel de l’art impressionniste. Par inadvertance, elle était présentée de travers, l’horizon perpendiculaire au sol. Personne n’y comprenait rien. On l’admit : « Pardon objecta quelqu’un, il n’est pas droit, ce tableau... Voilà coin-
ART. HASARD ET SNOBISME
mont il faut le voir. » Et l'horizon redevint horizontal. Nouvel examen. Cette fois, la toile fut refusée. Rigoureusement authentique. ( U Intransigeant.)
SA
« Quand, visitant une exposition, vous vous êtes arrêté devant certaines peintures dites « impressionnistes », dans lesquelles le dessin joue un rôle plus que rudimentaire, lecteur profane, vous vous êtes souvent demandé si l'artiste était sincère, atteint d'une affection de la vision ou cherchait simplement à forcer l'attention des bourgeois en les mystifiant.
« Mais tandis que vous regardez ces œuvres — tantôt chaos de couleurs, quelquefois d'un ensemble assez harmonieux, mais plus souvent atrocement crues par des oppositions volontairement exagérées des couleurs complémentaires, tantôt semblables à des enluminures enfantines par leur recherche affectée de simplicité, tantôt comme vues à travers jm brouillard, faisant songer au fameux combat de nègres sous un tunnel, — vous êtes resté stupéfait de voir des « connaisseurs » s'arrêter devant la toile en poussant des exclamations enthousiastes. Vous vous êtes enfui alors, tout honteux de votre ignorance, qui vous rend incapable de discerner les belles choses.
« Eh bien ! je crois que certains connaisseurs, eux aussi, ont été heureux de vous étonner, en affectant de voir des beautés dans ce que vous, vulgaire, vous étiez incapable de comprendre.
« A ce sujet, un marchand de tableaux modernes, fort rebelle aux exagérations de cette nouvelle école, me racontait qu'un de ses clients, possesseur d'une importante galerie de ce genre et voulant le convertir à son goût, tint à lui en faire les honneurs.
« Or, quelques-unes des toiles dont il lui détaillait complaisamment les beautés étaient accrochées la tête en bas, ce que le marchand prit un malin plaisir à faire remarquer.
Fig. 97. — Les Porteurs de mauvaises nouvelles, par J. -J. -A. Lecomte nu Nouy.
ART, HASARD ET SNOBISME
Mais l'amateur tout d'abord un peu confus, quand il dut se rendre à l'évidence, finit par conclure : « Le dessin n'est rien, le coloris est tout. » Manuel. Le Journal.
Le dessin ne peut se passer de la couleur, la couleur ne peut se passer du dessin. Benjamin-Constant.
Ce qu'on ne peut dire on le chante,
Ce qu'on peut dessiner on le colore.
Lecomte du Nouy (fig. 97).
Les couleurs? C'est ce qu'on en fait. Henner.
L'art se fait à coups de sensations... avec beaucoup de science autour.
Carolus Duran.
(Extrait de V album Lefranc.)
Autre anecdote, où il s'agit encore de l'art impressionniste. Une collection très importante par le nombre d'œuvres, et surtout par leur rémunération fantastique, est soumise à un expert pour l'estimation définitive. L'expert est le bon peintre paysagiste Dameron. Toile par toile, la collection défile, un homme de peine présente à distance chaque tableau que l'expert examine. Le propriétaire de la collection assiste à la séance. La scène suivante se passe; l'expert dit à l'homme de peine : « Mon ami, vous me présentez ce tableau à l'envers. — Pardon, proteste le propriétaire de la collection, le tableau est à l'endroit. — Vous vous trompez, assure l'homme de l’art. » Et, interloqué, par obéissance et dans le doute, sur l’ordre du propriétaire, le tableau est présenté dans un autre
Fig. 98. — Obélisque de Louqsor, à Paris.
sens. Même scène : « Encore à l'envers ce tableau ! s'écrie l'expert. Vous voyez bien que j'avais raison tout à l'heure, » croit devoir conclure le propriétaire de la collection. Finalement, on cherche la signature de l'artiste (?) qui seule précise décidément le sens du tableau. Lequel tableau, entre parenthèses, avait été vendu 18,000 francs! Mystère et... indiscrétion!
A l'école des Beaux-Arts, un élève libre, qui manquait totalement de savoir, envoie audacieusement au Salon un petit tableau nettement nul. Nous rîmes sous cape de cette prétention, que d'ailleurs nous encourageâmes avec la férocité de la jeunesse, et vous allez voir que nous fûmes fort dépités.
Le tableautin est reçu !
Son ignorance avait fait illusion au jury, qui avait vu de la naïveté voulue dans cette oeuvre indigente et avait ainsi encouragé son auteur.
Pour comble, l'œuvre obtint une mention ! Cette fois nous cessâmes de rire et, malheureusement, ce succès imprévu, loin de nous avoir convertis, nous qui savions l'ignorance du débutant, nous donna raison, puisque, l'année
ART, HASARD ET SNOBISME
suivante, le nouvel envoi du néophyte fut « blackboulé », et ainsi de suite pour les autres années.
Qu'est devenu depuis le malheureux désabusé que l'école des Beaux-Arts, en ses concours, n'avait même jamais voulu admettre? A côté de cela, il est vrai, on cite des exemples de talents subitement évanouis à jamais pour des causes ignorées, mais tel n'est pas le fait de notre « mentionné ».
« On achève en ce moment une église anglicane, avenue de l'Alma. Elle est toute neuve, toute blanche, curieuse à voir. Et les connaisseurs de grommeler : « Ces architectes d'aujourd'hui ne savent plus rien faire ! Hélas ! où sont les sublimes artistes du xme siècle qui faisaient jaillir du sol de si beaux clochers vers le ciel ! » Or, le hideux clocher de l'avenue de l'Alma est la copie scrupuleusement fidèle d'une admirable église de Caen, Saint-Étienne, qui date du xme siècle. Je connais un marchand de produits chimiques, très enrichi par l'aniline, qui avait acheté les ruines d'un château féodal. Il a dépensé des millions à rendre au manoir son primitif aspect. Rien ne manque à la clé : ni pierres massives, ni fossés traîtres, ni pont-levis hypocrite. Pourtant, le paysan des alentours lui-même sent « que ce n'est pas ça ». Pourquoi? Faut-il en trouver le motif dans cette belle strophe de Victor Hugo :
Voulez-vous qu'une tour, voulez-vous qu'une église
Soient de ces monuments dont l'œil idéalise La forme et la hauteur?
Attendez que de mousse elles soient revêtues ;
Et laissez travailler à toutes les statues
Le Temps, ce grand sculpteur ! »
[La Presse .)
Fig. 99. — Esquisse de Rembrandt.
l’art en anecdotes
De même que l'obélisque (fig. 98) érigé place de la Concorde à Paris ne saurait être déclaré un objet d'art sous
prétexte que son voyage de Louqsor à la Capitale et son érection furent des plus difficultueux, de même un objet ancien
ART, HASARD ET SNOBISME
n’est pas admirable pour cette seule raison d’antiquité. Nous en avons trouvé un exemple fameux à notre époque où le public
Cliché L. Mercier.
Fig. 100. — Dessin de Michel-Ange.
admira au Louvre, durant des années, la prétendue tiare de Saïtapharnès. Nous savons que la ciselure parfaite de
l’art en anecdotes
cette tiare cessa d'être appréciée... dès que Ton apprit que cette ciselure était due à un artiste moderne !
Cela nous rappelle la visite d'un artiste chez un amateur d'art dont les extases sont particulièrement acquises à un certain buste de la Renaissance. L'artiste examine le buste, il est parfait. Malheureusement ce n'est point l'original, c'est un moulage admirablement maquillé. « Un moulage? s'écrie l'amateur furieux, vous en êtes bien sûr? — A n'en pas douter... et un moulage récent. » Aussitôt, d'un coup de pied, voici brisé le moulage parfait !
Le mirage de la beauté antique s’était évanoui devant la réalité mo*derne.
On a conté que Rembrandt (fig. 99) avait persuadé à sa femme de prendre le deuil de veuve et de répandre le bruit de sa mort, dans le désir de vendre ses tableaux plus cher, par avarice ; mais aussi n'est-il pas déplorable que l'œuvre vaille davantage après la mort de l'artiste !
Bref, la ruse de la Ronde de Nuit réussit à merveille et le célèbre peintre, lorsque la ruse fut éventée, donnait à son fds des dessins que celui-ci allait vendre secrètement comme des œuvres précieuses dérobées à son père !
Cette anecdote nous remémore un subterfuge analogue de Michel- Ange (fig. 100) voulant se jouer du snobisme de ses contemporains, plus disposés à célébrer les morts que les vivants.
Michel-Ange avait exécuté une statue de Cupidon dormant qui, jugée admirable par des intimes, fut, sur le conseil malicieux de ceux-ci, enterrée par le célèbre artiste dans une vigne où l’on savait que des fouilles devaient bientôt être commencées.
Peu de temps après, la figure fut déterrée et vantée par tous les « connaisseurs » comme un des plus précieux restes de l'art antique; mais Buonarroti avait brisé un bras de la
ART, HASARD ET SNOBISME
statue qu'il conservait avec soin et à l'aide duquel il prouva aisément qu'il était l'auteur du fameux Cupidon.
On saisit dès lors le désappointement des soi-disant connaisseurs !
Au surplus, nous savons l'aventure de Y Angélus acheté mille francs à Millet, de son vivant, et revendu à sa mort un million.
PK
« Je disais, à propos des prix énormes obtenus en vente publique par des peintures impressionnistes (fig. 101), qu'adjugé et vendu étaient loin d'être synonymes, et il serait instructif, en dépouillant les ventes de ces dernières années, de voir quelles ont été les adjudications réelles.
On verrait alors que la plupart de ces toiles, qui ont semblé être vendues à des prix sensationnels, ont, en réalité, été reprises par les vendeurs ou rachetées par les éditeurs, dont l'intérêt à surfaire les prix est évident.
Car, ce que beaucoup ne savent pas, c'est que ces peintres ont cédé à un éditeur-marchand de tableaux leur production, pour un nombre d'années variables à un prix fixé d'avance, et que tel artiste, dont les oeuvres sont cotées trois ou quatre mille francs, les vend trois ou quatre cents francs à son éditeur. Quelle exploitation ! direz-vous. Non pas, car sans le bluff, les prix d'adjudication surfaits et autres manoeuvres, il ne pourrait peut-être pas trouver cent francs de ses élucubrations.
A ce propos, je terminerai par une petite anecdote relative à Van Gogh, un impressionniste fort coté.
Un de ses amis le rencontra un soir remontant la rue Notre-Dame-de-Lorette pour regagner son atelier; il semblait fort agité.
« Vois-tu, dit-il à son ami, je viens de causer ànun bourgeois, qui m'a dit des choses, des choses, dont j'ai été tellement outré que j'ai coupé l'oreille qui les a entendues. »
Fig. 101.— Le Moulin de la Galette, par Renoir. (Ecole impressionniste.)
Et en même temps, écartant ses cheveux qu'il portait fort longs, il montra la plaie saignante.
« J'en ai été écœuré, ajouta-t-il, je ne veux pas garder cette oreille; pour un peu, je couperais l'autre. »
ART, HASARD ET SNOBISME
Puis, prenant son oreille coupée, il la jeta d'un large geste et continua sa route en gesticulant.
Le lendemain, il était enfermé dans une maison d'aliénés, mais on lui fit parvenir toiles, pinceaux et couleurs.
Van Gogh continua donc à peindre, et ses élucubrations de fou trouvent encore facilement acquéreur à 50 louis ! (Manuel, Le Journal.)
« On dit constamment dans le monde des arts que les marchands sont les plus funestes agents de la décadence du goût contemporain.
« On les accuse à haute voix de créer artificiellement pour les besoins de leur commerce ces engouements que rien ne justifie, en faveur de tels talents notoirement incomplets comme ceux de Cézanne, de Van Gogh, de Gauguin et de tous ces ratés, dont l'inspiration très rarement heureuse, le plus souvent vacille et titube. A grands coups de tam-tam, dit-on, les marchands provoquent la hausse de ces signatures. Les critiques d'art les y aident, les uns par désir à’ êpoustoufler le bourgeois, d'autres par jobardise et par esprit de suite... le reste enfin... vous savez pourquoi.
« Quant aux amateurs, ils se laissent faire. A force d'entendre dire que les Cézanne, les Van Gogh, les Gauguin se sont vendus des vingtaines de mille francs et que ce sont des valeurs qui montent, ils en achètent. Non pas qu'ils trouvent cela beau. Ils ne regardent pas leurs emplettes. Ils les rangent dans des placards qu'ils ferment à clé. Mais ils ont confiance dans l'astuce des marchands pour faire hausser la cote de ces tableaux et ils comptent réaliser des bénéfices en les revendant bientôt après. Ainsi marchands et amateurs ne font plus que du commerce et des coups de bourse. L'art, le goût, le plaisir d'admirer de belles choses... vieilles balançoires !
l’art en anecdotes
« Malheureusement pour les amateurs, il peut arriver que les valeurs si vantées dégringolent subitement.
Alors ils maudissent les marchands et poussent de furieuses lamentations. Mais, vraiment, sont-ils à plaindre?
Le spirituel maître G*** me disait à ce propos :
« A-t-on pitié des gogos à qui un aigrefin a vendu des actions des mines de Sainte-Carotte? Non, n'est-ce pas, parce qu'ils n'avaient qu'à vérifier par eux-mêmes la valeur de ces titres. Pourquoi vos amateurs ne cherchent-ils pas à discerner par eux-mêmes la valeur réelle des Cézanne, des Van Gogh et des Gauguin? » Un mot résume la déplorable situation des artistes contemporains vis-à-vis des marchands de tableaux :
Il a été dit par un de ceux-ci, M. B***, en présence de plusieurs témoins qui se trouvaient dans sa boutique :
« A du talent qui nous voulons ! » a-t-il déclaré triomphalement. {Le Cri de Paris.)
Il y a originalité et originalité. Ainsi le vieux peintre J. Gigoux raconte qu'un de ses amis, le paysagiste Delaberge, vint le voir un jour pour lui montrer « une étude unique, à laquelle il avait employé plusieurs mois et tout son talent et toute sa pensée ». Or, c'était un cerisier qui tenait tout le milieu de la toile, sur un fond représentant les murs d'une cour. On pouvait compter les feuilles; leur forme et leur ombre portées étaient minutieusement dessinées. Je lui fis observer en riant qu'on pourrait peut-être élaguer des branches du cerisier pendant l'hiver, ce qui serait gênant pour continuer l'étude. « J'ai prévu la chose, me répondit Delaberge, et j'ai acheté le cerisier. — Bien, répliquai-je, mais si on allait bâtir quelques baraques contre ces murs? — Oh ! j'ai également acheté les murs, » fit-il, d’un air grave. « Alors, conclut J. Gigoux, j'examinai attentivement mon ami : hélas !
Fig. 102. — Olympia, par E. Manèt. (École naturaliste-impressionniste)
l’art en anecdotes
il avait les yeux égarés : la tête n’y était plus. Pauvre Delaberge ! »
Sous prétexte de curiosité, on aime à notre époque comme à rabaisser le talent des maîtres. C’est ainsi que l’on découvrit chez Carpeaux un talent de peintre qui n’ajoute rien à sa gloire et, de même, n’alla-t-on pas jusqu’à prôner certaines informes indications dessinées de Rodin, statuaire émérite. De même n’est-il pas blâmable cet amour conjugal qui, sans sélection, met au grand jour les moindres boulettes en terre glaise ou les moindres grattures de palette trouvées, à la mort d’un maître sculpteur ou peintre, dans son atelier?
Chaque année apporte son exhumation snobique : les graveurs, un moment, eurent pour lutter contre leur agonie, l’idée géniale de graver au canif ! Tandis que les musiciens déterraient l’épinette ! et que les auteurs rêvaient — rétroactivement — de théâtres de la nature !
Ce retour au primitif était d’une originalité !
« Courbet en voyant paraître en 1864, au Salon, l’ Olympia (fig. 102) de Manet, où une femme toute nue, mais plate par l’absence de l’étude, éclate comme une tache blanche à côté d’un chat qui est la tache noire, Courbet lui-même ne put s’accommoder de cet art moderne et s’écria : « C’est plat, ce n’est pas modelé; on dirait une dame de pique d’un jeu de cartes sortant du bain. » Ce à quoi Manet, toujours prêt à la riposte, répondit : « Courbet nous embête à la fin avec ses modelés ; son idéal, à lui, c’est une bille de billard ! »
Le mépris de Manet pour ceux qui voyaient autre chose
ART, HASARD ET SNOBISME
dans la nature que la surface plate des taches, ne s'est jamais démenti. Quand il s'est agi de donner la médaille d'honneur à Puvis de Chavannes, qui n'est pourtant pas un académique dans le véritable sens du mot, Manet s'écria en plein Salon : « Jamais je ne voterai pour un homme qui sait modeler un œil ! » {La Capitale de l’art, A, Wolff.)
Décidément, Manet manquait de pudeur et de modestie; au surplus, écoutons la suite, empruntée à la même source. Manet vient d'être décoré, un de ses amis le félicite chaudement en lui disant : « Eh bien, te voilà enfin arrivé ! Quand Gambetta sera président de la République, tu seras son peintre officiel. » Manet, avec amertume, répond : « Gambetta ! Il ne sera pas plutôt à l'Elysée qu'il se fera peindre par Bonnat ! » En vérité, l'auteur du portrait de Pertuiset faisant fi de l'auteur du portrait de Thiers, par exemple, c'est un comble !
Mais poursuivons. A un moment donné, Faure s'était épris de l'art précieux et toùrmenté de l’Italien Boldini. Furieux, Manet lui dit : « Cela prouve bien, mon cher Faure, qu'au fond vous ne comprenez rien à la peinture. — Soit répliqua Faure, mais je me connais toujours en dessin, et Boldini dessine mieux que vous ! » Et Manet se redressant : « Mon cher Faure, tout ce qu'on dit n'est pas toujours vrai, et la preuve en est qu'il y a cinq minutes, devant moi, un imbécile a prétendu que vous chantiez moins bien que Berthelier ! »
Si Manet avait beaucoup d'aplomb, il ne manquait pas d'esprit, d'ailleurs nous insisterons sur la qualité intellectuelle de l'artiste, grâce à laquelle il sut donner le change à du génie, et voici la réponse qu’il fit à Wolff : « Un jour, écrit le critique du Figaro, j'ai analysé la place de Manet dans F Art moderne, en disant de lui qu'il était le poteau indicateur qui montrait à la jeune école le chemin à prendre; il s'était beaucoup amusé de ce résumé de sa situation et, chaque fois que je le rencontrais, immobile comme un cantonnier, il étendait le bras droit comme pour m'indiquer un chemin. »
Le maître dessinateur Honoré Daumier a parfaitement
l’art en anecdotes
résumé Manet en disant : « Manet me dégoûte de la peinture compliquée de l'école, sans me faire aimer sa peinture à lui. »
En revanche, une jolie flèche décochée par le peintre impressionniste Degas à l'adresse des maîtres académiques qui surent démêler de saines idées dans la folie ! « Ils nous fusillent, mais ils vident nos poches ! »
JW
Dans ses derniers tableaux, le célèbre peintre et graveur anglais Turner nous montra, en ses premiers plans, des personnages démesurément allongés. C'est là un phénomène de l'optique dit astigmatisme. Turner était atteint de cette altération du cristallin qui lui faisait pousser au bleu toutes ses toiles de vieillessse, parce que son cristallin étant jaunâtre, il était trompé sur la qualité des verts. Il va sans dire que cette « originalité » involontaire et pénible, obtint un vif succès parmi les snobs...
Ces mêmes snobs acclament aujourd’hui les œuvres de Degas presque aveugle, de préférence naturellement à celles qu'il produisit lorsqu'il était lucide; cesmêmessnobs qui remarquèrent avec suffisance que W. Bouguereau — leur « bête noire » excessivement — finissait par tenir compte de leurs critiques, alors que tout simplement le vieux maître dans les derniers mois de sa carrière était trahi par son talent !
Quelques peintres célèbres ont été atteints de daltonisme, c'est-à-dire qu'ils confondaient (1) les couleurs entre elles, et l'on a prétendu que Henner était un de ceux-là. Le rouge et le
( 1) On cite bien le cas d’un clergyman qui avait choisi un drap écarlate pour vêtement !
ART, HASARD ET SNOBISME
vert, notamment, étaient soigneusement séparés sur sa palette. Gageons que nombre d'impressionnistes sont affligés d'un daltonisme aigu, dont ils ne veulent pas convenir puisqu'il leur vaut toute leur... gloire!
Claude Monet, Pissaro, Sisley, etc., appartenaient vers 1863 à la fameuse école dite des Batignolles. Cette école avait Manet pour chef. « L'école des Batignolles, écrit A. Wolff, trouvait l'art de Courbet encore trop compliqué, trop voulu; selon elle, on ne devait voir dans la nature que les grands plans tels qu'ils se présentent quand on cligne des yeux; de là est sorti le paysage de Claude Monet, qui ressemble avec une grande justesse souvent, à la nature me d'un train express lancé à toute vapeur... et l'art de Manet qui ne rendait que les aspects superficiels tels qu'ils frappent l'œil à première vue. »
A propos de l'un de ses premiers maîtres, J. Breton écrit : « A ceux qui peignaient, Wappers apprenait à décomposer les plans et les tons en touches posées l'une près de l'autre, comme dans la mosaïque, et à colorer les ombres des chairs de laques ardentes, les demi-teintes de gris verdâtres et les lumières de jaune et de rose pour exprimer les vibrations de la vie. On voit, conclut justement le maître, « que nos impressionnistes n'ont rien inventé. » A cela, nous ajouterons que cette méthode donne des résultats parfaits entre les mains des impressionnistes de talent, si l'on peut dire, mais ceux-là ne sont pas les impressionnistes dont veut parler J. Breton.