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Le graveur Paul Rajon aimait qu’on l’appelât Maître et il dédaigna le ruban rouge.

En dehors de son talent d’artiste, il possédait, en outre, un autre talent rare chez l’artiste : il était doublé d’un homme d’affaires très malin.

Un jour, il débattait un prix avec M. Keppel, l’éditeur américain. Le débat n’en finissait pas. On parlementa plus de deux heures. Rajon ne rompait point d’une ligne. De guerre lasse, M. Keppel céda et consentit aux conditions posées par l’opiniâtre aquafortiste; mais, un peu vexé de cette défaite il en voulut tirer une petite vengeance en piquant au vif l’amour-propre du graveur. D’un accent caustique :

— Monsieur Rajon, vous êtes un grand artiste...

Rajon resta froid.

— Monsieur Rajon, poursuivit l’Américain, vous êtes surtout un commerçant de premier ordre...

— Oh! merci, cher ami, s’écria Rajon en secouant chaleureusement la main de l’éditeur, je suis tout heureux et bien fier de cette appréciation, venant de vous...

— Eh quoi? se récria M. Keppel interloqué, quand je vous traite de grand artiste vous restez indifférent et vous paraissez enchanté que je vous décerne un brevet de bon commerçant...

— Parbleu oui, riposta Rajon, votre opinion en art ne me touche pas du tout, tandis qu’en matière de commerce vous êtes fort, vous vous y connaissez. Je suis flatté de celui de vos compliments qui a de la valeur.

ART ET CRITIQUE

Edmond About, lorsqu’il était directeur du XI Xe Siècle, reçoit un jour la visite d’un jeune homme très recommandé qui vient lui demander de vouloir bien l’attacher à son journal.

Le maître pose à brûle-pourpoint cette question : « Qu’estce que vous savez faire? » Le jeune homme ne répond pas, d’où About conclut malicieusement : « Alors, vous ne savez rien faire... eh bien, vous ferez la critique d’art! »

« Un jour, Victorien Sardou, tout jeune, ayant besoin d’argent, voulut faire du journalisme. Un ami le présente au directeur de Y Europe Artiste, un des plus fantastiques journaux de l’époque, qui le reçoit fort bien et voici Sardou tout fier d’être critique d’art. ,

Il s’en va faire le compte rendu du Salon et, tout naturellement, loue les toiles qui lui semblaient les meilleures ; et puis il s’applique à écrire sa critique dans un style impeccable et va porter sa copie au journal. Le lendemain, il arrive à la rédaction, affairé, croyant trouver un directeur enthousiaste et le couvrant d’éloges. Il y fut très mal reçu : « Vous êtes trop jeune, mon petit ami, lui dit le patron, et bien naïf si vous croyez que c’est cela qu’on appelle chez moi de la critique artistique. Vous dites que Corot, Delacroix, ont du talent, tout le monde le sait et ils ne m’auront aucune reconnaissance de le crier à la foule. Et puis je vous ai engagé parce que je veux créer un magasin où l’on vendra des tableaux... et vous pensez bien que ce ne sont pas ces gens-là qui vont me confier des toiles. Recommencez votre article, allez voir les peintres, ceux qui viendront me donner des toiles auront du talent, les autres seront des incapables... » Sardou n’en écouta pas plus long, il s’enfuit et, se figurant que tous les directeurs de journaux valaient celui de Y Europe Artiste, il ne voulut plus entendre parler de journalisme. » ( Comœdia .)

Les Artistes et leurs modèles.

Les modèles viennent se présenter à l’artiste qui les choisit à son gré. Le modèle est généralement un professionnel, surtout le modèle homme; naguère, il était presque essentiellement d’origine italienne, aujourd’hui on prend des modèles de toutes nationalités, indifféremment.

Chez l’artiste, en son atelier particulier, le salaire du modèle est de cinq francs la séance (quatre heures environ) pour les femmes, et de quatre francs pour les hommes; quant aux enfants, on les rétribue de gré à gré. En académie, le modèle touche vingt francs environ par semaine pour la séance du matin et quinze francs pour la journée. A cette somme vient s’ajouter le produit d’un cornet ou quête favorablement accueillie des élèves si le modèle a bien posé. Ces gages, au surplus, sont susceptibles d’être augmentés suivant la générosité et les ressources de l’artiste. Certains maîtres, aussi, s’attachent exclusivement des modèles.

Nous ne saurions terminer cette note sans citer le superbe désintéressement d’un modèle français nommé Dubosc, qui mourut de privations devant une petite fortune qu’il légua aux artistes de l’École des Beaux-Arts pour payer leurs modèles, lorsqu’ils montaient en loges pour le concours de Rome. Le buste de Dubosc figure, en gratitude, à l’École des Beaux-Arts.

ARTISTES ET MODÈLES

Orcagna répéta à Florence le tableau qu'il avait déjà exécuté pour Pise, mais en changeant cependant les figures de ses personnages et en substituant les portraits de sesamis et ennemis qu'il mit les uns avec les démons, les autres avec les

Fig. 109. — Les Derniers Jours de Corinthe, par Tony Robert-Fleury.

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anges : parmi les bons se voit de profil, et la tiare en tête, le pape Clément VI qui, dans son temps, réduisit le jubilé à cinquante ans; on remarque aussi maître Dino del Guébo, médecin célèbre, vêtu comme s'habillaient alors les docteurs, avec un bonnet rouge, fourré de petit gris, sur la tête.

Parmi les damnés se trouve Guardi, huissier de la commune de Florence, qu'un diable déchire avec un croc; on le reconnaît à trois lis rouges qu'il porte sur son bonnet blanc, selon la coutume d'alors.

Orcagna le plaça en enfer, parce qu'il avait été assigné par lui, et il y mit aussi le notaire et le juge qui lui avaient été contraires dans cette affaire.

A propos des portraits figurant dans les tableaux de maîtres, nous citerons à notre époque, notamment, le plafond que le célèbre peintre Jean-Paul Laurens a brossé pour le théâtre de 1 Odéon. Dans un coin de cette œuvre, le maître s'est représenté à côté de sa femme, et nous y reconnaissons aussi ses deux fils, peintres distingués.

Nous avons dit, par ailleurs, que des personnalités avaient souvent servi de modèles aux artistes; à ce propos, il nous revient que le peintre Tony Robert-Fleury (fig. 109) posa à Cabanel la tête de son Poète Florentin.

— « Sait-on, d'autre part que Napoléon III posa pour le « Solferino » de Meissonier? Le peintre l'a raconté. Mais que de ruses ne dut-il pas employer !

Meissonier était allé à Solferino (fig. 9) pour étudier, d'après nature, le paysage du champ de bataille. Puis il fit le portrait de plusieurs officiers qui avaient été à la bataille. Enfin, il montra le tableau, auquel il manquait un personnage, à l'empereur, qui lui demanda quel était ce personnage.

— Mais vous, sire.

- — Vous ferez donc mon portrait?

— D'après des documents populaires. Ah ! mais si j'avais pu obtenir une séance !

ARTISTES ET MODÈLES

— Rien de plus simple, répondit Napoléon III, montons à cheval, promenons-nous et vous m'étudierez à votre aise.

Meissonier s'arrangea pour diriger la promenade du côté de Fontainebleau, où était l'atelier d’un peintre de ses amis. Il proposa à l'empereur de le visiter. Il accepta en riant. Assis à califourchon sur une chaise, le souverain bavarda pendant plus d'une demi-heure et Meissonier, empoignant un crayon, se mit à dessiner le portrait de Napoléon III.

De nos jours, le roi d'Angleterre fut cruellement croqué par J. Véber, et la reine Victoria connut aussi les rigueurs du crayon de Léandre, sans oublier un sénateur célèbre pour son austérité, que Willette n'a pas épargné... et tant d'autres !

Chez le grand acteur anglais Garrick, l'art du maquillage était tel que, lorsque l'illustre peintre Hogarth dut faire le portrait du romancier Fielding, celui-ci étant mort, ce fut Garrick qui en reconstitua de façon saisissante l'image vivante et servit de modèle, atteignant en cela le plus haut point dans l'art de se tranformer !

L'empereur d'Allemagne, Guillaume II, a bien servi de modèle à une statue du prophète Daniel qui orne le portail de la cathédrale de Metz ! Et le célèbre sculpteur A. Mercié ^ fig. 110) a consulté aussi les traits de M. P. Escudier, conseiller municipal de Paris, ainsi que ceux du bon acteur Albert Lambert fils, pour évoquer le visage d'Alfred de Musset. (Place du Théâtre-Français, Paris.)

Aussi bien, au temps où elle était la compagne du statuaire Pradier, dont elle eut une fille célébrée par Victor Hugo dans les Contemplations , Mme Drouet, fort belle, posa pour une des œuvres de son ami.

Et cette œuvre figure sur la place de la Concorde; c'est la statue de la ville de Lille.

Et Texpression divine n’est encore suggérée aux artistes que par la banalité courante du modèle.

Dans la belle Cène de Dagnan-Bouveret, le Ghrist et les apôtres étaient figurés par des modèles italiens que les peintres connaissent tous jusqu’à la nausée et, pourtant, un voile idéal parait ces physionomies détestables au point de les auréoler, conformément à la pensée du peintre.

« Ayant à peindre une Madeleine, A. Carrache fait poser un broyeur de couleurs fort laid : tout le monde s’étonne, mais il corrige la surface et imprime sur sa toile le type qui était magnifiqne.»

D’autre part, le peintre Roybet a mis dans maintes œuvres ses confrères à contribution, et l’on dit que le Christ en Croix d’Aimé Morot lui fut posé par un littérateur de ses amis, sans oublier le visage admirable de la Vierge ( Mater afflicta) de Bouguereau, qui lui fut inspiré par un de ses élèves...

Même, singulier retour des choses, il est un cas exceptionnel à signaler : le modèle qui, dans sa jeunesse, posa à Falguière ses premières Dianes , Mme J. R., est devenu par la suite un excellent peintre digne de son maître Roybet. De notre temps, à l’École des Beaux-Arts, un modèle nommé Gélon posait invariablement les Gaulois, aux logistes, tandis que Nézérino, autre modèle, figurait ne varietur les Romains.

Or, malgré le type caractéristique de leur emploi, le premier de ces modèles était Italien et le second Suisse !

Aussi bien, s’il faut en croire les textes anciens, les peintres n’eurent pas toujours le droit de « parler avec le pinceau ». Nous citerons à ce propos, et pour sa curiosité seulement, le passage suivant : « Alexandre de Macédoine, ne trouvant pas logique de laisser profaner son image par des ignorants, fit un édit par lequel il défendit à tous les peintres de faire son portrait, à l’exception du seul Ap elle; de même qu’il ne donna permission par le même édit, qu’à Pyrgotélès de graver ses médailles, et à Lysippe de le représenter par la

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Cllcüé L. Mercier.

Fig. 110. — Gloria victis} par A. Mercié.

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fonte des métaux. » Cet édit, d'ailleurs, rappelle l'ordonnance de la reine Élisabeth (1563) qui interdisait aux mauvais peintres de la portraire, mais cette fois, par simple coquetterie.

M. le Dr Stratz (La Beauté de la Femme ) remarque de façon piquante que la Vénus florentine de Botticeili porte les stigmates d'une phtisie très caractérisée... « On découvre dans le cou long et mince (de cette Vénus), dans les épaules tombantes, dans le thorax étroit et affaissé, etc., le type bien caractérisé de la phtisique dont la beauté, ici, comme dans la réalité, inspire un vif sentiment de pitié.

« Si nous réfléchissons que Simonetta Catanea est née en 1453, et qu'après s'être mariée en 1468 avec Marco Vespucci, elle est morte de la phtisie en 1476, à peine âgée de vingt-trois ans, il nous paraît bien vraisemblable qu'elle a servi de modèle pour les Vénus de Botticeili et que l'artiste, pour des raisons faciles à imaginer, n'a légèrement changé que les traits du visage. » Curieux exemple de la beauté puisée dans un corps malade, tandis que le portrait de Jeanne d'Arragon, par Raphaël, au Louvre, respire la santé, reflétant au contraire une beauté robuste !

« Il y a quelque chose dans ces admirables chambres du Vatican qui choque singulièrement : c'est un système d'allégories flatteuses, incompatibles, il nous semble, avec la grandeur de l'art. Raphaël, dans tous ses tableaux d'histoire, a changé la figure du personnage principal pour y mettre un de ses protecteurs. Léon IV c'est Léon X, Charlemagne c'est François Ier. Outre ces mensonges de vérité, et il y en a partout, il a altéré les événements de l'histoire pour les applibuer à des traits de la vie de ses mécènes. Ainsi, Attila reculant

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à la voix de saint Léon , ce sont les étrangers chassés par la politique de Léon X; Héliodore , ce sont les barons do l'Église dépouillés par Jules IL »

« A force de s'occuper des peintres et des peintresses, soit, pour les encenser, soit pour les dénigrer, on finit par être injuste envers leur modeste mais indispensable inspirateur — le modèle. Que serait devenu Barye (fig. 111) sans les lions du Muséum, et Bouguereau sans les Transté vérines?

« D'autant plus que le monde des modèles est parfois fort curieux. On trouve chez les modèles, les professions, voire les exigences les plus saugrenues. Mme de Ch... (noblesse authentique) demande cinq francs par séance, ce qui est le taux normal, mais elle réclame « deux francs en sus pour « l'usure de ses robes », et elle envoie sa femme de chambre débattre le prix avec l'artiste. Mme de F... (qui se prétend l'arrière-petite- fdle du chevalier de Foley, venu jadis à Paris, à la suite de Charles Ier) est déjà mûre : elle pose les mamans respectables, les ouvreuses, les manucures, les cartomanciennes.

« Elle donne aussi des leçons de piano et d'anglais.

« Mme Jeanne Y..., autre modèle, est une personne divorcée, elle ne se sépare jamais de sa fdlette, qui assiste aux séances. Mme B..., modèle, est mariée à un employé de la Compagnie du gaz; en semaine, chacun travaille de son côté; le dimanche le couple chante des duos dans les casinos de banlieue. M. L..., modèle homme, est concierge rue Lemercier. Le vieux Quentin, qui fut figurant à la Comédie -Française, posait les cardinaux de Yibert, les moines de Frappa; tel autre, bien connu pour sa barbe fluviale, pose les « Bon Dieu », en hiver, et joue de l'orgue de Barbarie dans les cours de la Villette.

Le statuaire Fix Masseau eut, un moment, un modèle bien curieux. Il posait les ecclésiastiques. Ce qui ne l'empêchait

Fig. 111. — Lion au Serpent, par A. Barye.

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Fig. 112. — Esquisse de La Proie, par E. Peynot.

pas d'être factotum, courtier d'assurances et coiffeur-amateur. Il coupait les cheveux des artistes, dans les intervalles des séances ! » ( Gil Blas.)

Les artistes, de tout temps, traitèrent familièrement leurs modèles. Cela est un usage professionnel concédé à la beauté qui se prête à l'art. Or, cette familiarité, quasi inconsciente au cours du travail, causa souvent des impairs lorsque le modèle cessait d'être un professionnel.

Une fois notamment, une grande-duchesse posait pour son portrait chez un de nos maîtres peintres modernes qui avait l'habitude de rectifier le mouvement de ses modèles par un sifflement accompagné d'un geste. Quelle ne fut pas la stupéfaction de la grande dame lorsque l'artiste, sans la regarder, tout à son œuvre, siffla et gesticula pour corriger la pose !

Sait-on que pour le charmant lever de rideau du poète Manuel, les Ouvriers , jadis un gros succès du Théâtre-Français, c'est Léopold Flameng qui avait posé le graveur, héros de la pièce, du moins quant à l'installation matérielle?

Un rude ouvrier et qui a fait son chemin... jusqu'à l'Institut, inclusivement.

L'histoire rapporte qu' Alexandre fit présent de la belle Campana à son ami Apelle, parce que, disait-il, personne ne pouvait comprendre la heauté exquise de cette femme aussi bien que le plus grand peintre de la Grèce.

ARTISTES ET MODELES

Cliché J. M.

Fig. 115. — Une esquisse de sculpteur, par Desyergnes.

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En dehors de la vision et de la pensée inspiratrice, l’artiste doit compter sur le hasard servi par sa propre observation. Ainsi, le statuaire E. Peynot nous conta l’histoire (fig. 112) de :son prix de Rome, dont il eut fortuitement la révélation. Le sujet de concours devait, en quelque sorte, exprimer les remords de l’Enfant prodigue après sa fugue.

L’artiste « monte en loge » pour « chercher » son esquisse (fig. 116). La loge du statuaire ne comporte, en dehors des stricts matériaux nécessaires au travail, que l’addition d’une grande glace destinée à juger de l’œuvre sous différents aspects, par réfraction. Pour l’instant, la glace repose à terre, et l’artiste, dont c’est la dernière année de concours, « pioche » son esquisse. Une, deux, trois, quatre esquisses représentent bientôt à qui mieux mieux Y Enfant prodigue en désespérance, mais aucun de ces projets ne satisfait l’artiste. Le voici désolé, et tout à coup il s’assied, découragé, sur une caisse à proximité, lorsque, jugez de sa surprise, il aperçoit le mouvement rêvé dans la glace, et c’est lui qui le donne : il vient de se poser son sujet et merveilleusement, au point que le prix d6 Rome échoit à E. Peynot, modèle... sans le savoir!

Un des éjèves du Guide lui demandant en quel endroit du ciel sont ses modèles : « Vous tirerez, dit-il, en montrant les plâtres antiques qui ornaient son atelier, vous tirerez de là des beautés semblables à celles de mes tableaux, si vous avez assez de génie pour les découvrir. »

Rembrandt, lui, en montrant à ses amis les personnages de ses tableaux historiques et bibliques si bizarrement affublés de turbans, cafetans, vieilles étoffes, vieilles armures, s’écriait : « Voilà mes antiques ! »

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« Vicente Joanes, chef de l’école de Valence, eût considéré comme un sacrilège de se proposer un modèle humain pour figurer le fils de Marie; il ne lui donnait que les traits qu’il avait entrevus dans les ferveurs de la prière ; aussi, ses têtes de Christ sont-elles renommées pour leur caractère d’ineffable douceur. »

On fit voir un jour à un voyageur qui visitait Constantinople deux tableaux que l’on considérait comme des chefsd’œuvre de peinture : ils représentaient des scènes de combats. Une seule chose y manquait : les combattants ! L’artiste les avait omis en considération de la haine des Turcs contre la représentation des figures humaines. Les Turcs croyaient que ces êtres peints sur la toile venaient après la mort de l’artiste qui les a créés lui demander une âme.

La naïveté des modèles, lorsqu’ils débutent, est pour les rapins le prétexte des plaisanteries les moins charitables. Ainsi conseilla-t-on un jour à certaine beauté vaniteuse qui n’avait jamais posé, mais qui désirait en avoir l’air, de répondre, si on lui demandait des références : « Je pose le paysage chez les architectes ! » Et il fallait voir avec quelle suffisance la pauvre fille disait cela !

Une autre fois, un modèle novice monte sur une table, il ne sait quel mouvement prendre, un mauvais plaisant le conseille : « Levez une jambe. » Le modèle obéit. « Bien, dit le conseilleur, levez l’autre. » Et le malheureux modèle obéit encore, et il tombe par terre ! Authentique

Une charmante fille qui posait pour M. Ingres me disait

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un jour : « Si vous saviez tous les cris d’admiration qu’il pousse quand je travaille chez lui ! J’en deviens toute honteuse... Et quand je m’en vais, il me reconduit jusqu’à la porte et me dit : « Adieu, ma belle enfant ! » et me baise la main... (JJ Atelier d’Ingres. Amaury Duval.)

(( Pour la figure du génie qui jette aux horizons son formidable appel aux armes (dans la Marseillaise ), il (Rude) fait poser Mme Rude, l’incitant à crier de toutes ses forces, s’exaltant lui-même aux cris qu’elle pousse et clamant : « Plus fort ! Plus fort !... » (François Rude. L. de Fourcaud.)

On raconte que pendant les séances où Pajou faisait le buste de la du Barry, l’artiste s’oubliait à rouler les cheveux de la favorite, cheveux les plus fins et les plus doux que l’on pût imaginer.

On prétend que lorsque Falconet (fig. 113) eut arrêté son esquisse de la statue équestre de Pierre Ier à Saint- Pétersbourg, il la fit voir à l’impératrice en lui exposant la difficulté qu’il y aurait à représenter un homme et un cheval dans une position si hardie, sans avoir un modèle sous les yeux. Le général Melissino, qui passait pour un excellent écuyer, s’offrit de monter chaque jour un des meilleurs chevaux arabes du comte Alexis Orlof, sur un terrain artificiel présentant la forme du roc indiqué par l’artiste. Il dressa le cheval à galoper dans cet espace et à s’arrêter court sur le bord en se cabrant sur ses pieds de derrière. Cette expérience eut un plein succès et permit à Falconet de saisir le mouvement et l’attitude convenables.

Pigalle, le célèbre statuaire, fait le portrait de Voltaire.

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Le grand homme est vieux; il remue sans cesse, badine, sautille, bref, il lui est impossible de demeurer en place, tandis que sa face à chaque instant se bride d'un tic affreux. Pigalle est fort mécontent de tant de turbulence, mais voilà-t-il pas que la conversation étant tombée par hasard sur Aaron qui, suivant la Bible, fondit son veau d'or en une nuit, le statuaire prétend résolument et sans réfléchir qu'il lui faudrait au moins six mois pour faire pareil travail ! Du coup, Voltaire intéressé est converti à l'immobilité et, plus tard, lorsqu'il rendit compte avec complaisance, dans sa correspondance, de l'opinion de Pigalle qui contredisait si singulièrement l’habileté prétendue d'Aaron, il fut loin de se douter du subterfuge employé par le célèbre statuaire pour lui faire garder l'immobilité.

Une jolie anecdote à propos de buste. A. Falguière rencontre un de ses élèves fort préoccupé d’un buste récalcitrant et le maître remonte ainsi le moral du jeune artiste : « Tenez, vous connaissez mon portrait du cardinal de Bonnechose? Eh bien! figurez-vous que ce buste « n'allait pas ». Mon auguste modèle m'intimidait d'abord, avec son cérémonial, puis il s'installait sans mot dire devant moi, et de temps en temps tirait sa montre, m'accordant juste une heure par séance. La première fois, au lieu des traits du cardinal, je vis naître ceux de Voltaire ! La seconde fois, mon cardinal ressemblait à Diderot ! Mais, la troisième fois, je pris de l'assurance, et courageusement, point par point, je « descendis » mon buste comme un écolier : après le front les yeux, après les yeux, le nez, puis la bouche et le menton; bref, je domptai par mon métier l’intimidation du début, et, le buste, dès lors, était en bonne voie. J'insistai ensuite auprès de Monseigneur de Bonnechose pour qu'il m'accordât une heure supplémentaire afin que son buste fût achevé et je me souviens

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Cliché L. Mercier.

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