Baigneuse, par Falconet
Fig. 114. — Défense de la place âlichy, par Horace Vernet.
l’art en anecdotes
de la fine réponse du personnage à propos de mon œuvre « Volontiers... mais vous voulez donc qu’il parle, ce buste? » On raconte qu’un jour Michel- Ange s’arrêta en extase devant la statue de saint Marc par Donatello et lui dit : Marco , -perché non mi parle? (Marc, pourquoi ne me parles-tu pas?)
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Dès la première audience qu’il eut du roi, le Bernin, après avoir dit un mot sur la restauration du Louvre, lui proposa en habile courtisan de faire son buste; et cette proposition, comme on peut le croire, fut acceptée avec empressement. Louis XIV lui accorda de longues séances.
« Miracle ! s’écria un jour l’artiste, un grand roi, jeune et français, a pu rester une heure tranquille ! »
« Votre Majesté peut montrer son front à toute la terre, » dit-il une autre fois, comme pour se faire pardonner la liberté qu’il avait prise d’écarter de dessus le front de son modèle une boucle de cheveux qui le recouvrait. Ce mot fit fortune, et la mode créa la coiffure à la Bernin.
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Amusante à noter cette anecdote, où l’on voit un « charbonnier patriote », qui a posé l’un des personnages du Serment du Jeu de Paume , refuser à David la rémunération que le célèbre artiste lui propose : « Fi donc ! monsieur. Ce tableau est pour la nation; vous lui faites cadeau de votre ouvrage; je ne veux pas de votre argent; mettez seulement ma médaille et son numéro... Je serai content qu’on sache dans cent ans que Rousseau, charbonnier, était bon patriote. »
D’autre part : « Battant, courant le boulevard des petits spectacles, ce visage émerillonné, cette coiffure ébouriffée, cette tournure burlesque, qu’est ce fou? — Greuze, le peintre de la vertu... prenant la Gosset jeune pour modèle de son
ARTISTES ET MODELES
Accordée de village, prenant peut-être modèle de sa Dame de charité parmi les bacchantes de la Delaunay ! » Que répondre à tant d'excessif étonnement, sinon que le patriotisme et la beauté sont des vertus où qu'ils se trouvent, fort heureusement pour les artistes, qui les prennent où ils peuvent... nous en avons cité des exemples.
Une demoiselle de qualité, qui avait bien voulu, un jour, servir de modèle à David pour la fdle de Brutus, à force de poser avec expression, s'évanouit réellement dans les bras de Madeleine, sa gouvernante. « Monsieur, dit Madeleine, elle se trouve mal pour tout de bon ! — Taisez-vous, reprit David à voix basse, attendez encore, il n'y a pas grand danger : ne voyez-vous pas qu'elle est admirable ainsi? »
Et, avant que le modèle eût pris du repos, il se hâta de retoucher ses lignes et de saisir le mouvement.
Voici maintenant, en opposition à cette indisposition sans gravité, une aventure qui eût pu être funeste, dont nous fûmes témoin. La scène se passe chez G. Boulanger, le modèle homme pose une draperie et l'on sait que l'étude de la draperie, faute de pouvoir être reprise, doit se faire d'un seul coup. Subitement, le modèle fatigué demande à se reposer. Mais l'étude n'est point terminée : « Tout à l’heure, » répond le peintre. Le modèle devient rouge, puis violet, mais le maître ne voit pas cela...
Soudain, le sang jaillit du nez du modèle... il est sauvé... l’immobilité, jointe à la chaleur de l'atelier, eût provoqué une congestion sans le bienheureux saignement de nez... Justement le croquis se terminait !
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Restent ceux qui, dessinant de chic, n'ont pas besoin de
l’art en anecdotes
modèles ou ceux qui, comme nous le narrait plaisamment le regretté caricaturiste Caran d'Ache, ne prennent pas de modèles « de peur des accidents ».
« Figurez-vous qu'étant soldat, je demandai à un collègue de chambrée qu'il voulût bien me poser un «tourlourou». Le brave garçon, un paysan très peu « dégourdi », accepte, mais auparavant, il s'informe de ce qu'il faudra faire. Je réponds :
« Ne pas bouger. » Entendu. La séance commence. Tout à coup, mon modèle chancelle, il devient violet, il s'évanouit !
« Savez-vous ce qui était arrivé? Eh bien, mon tourlourou, pour ne pas bouger, au lieu de cracher la chique qu'il mâchonnait entre les dents, l'avait avalée... Alors il s'était, momentanément, étranglé !
« Depuis ce jour, vous comprendrez, conclut notre pincesans-rire, pourquoi je ne veux plus prendre de modèles ! »
(La Caricature et les Caricaturistes , du même auteur.)
On raconte qu'Horace Vernet (fig. 114), pour se venger de la ladrerie d'un milliardaire israélite dont le nom est célèbre en France, qui lui avait proposé un prix dérisoire d'une de ses toiles, emprunta ses traits pour figurer le juif arabe que l'artiste a représenté dans la Prise de la Smalah , fuyant affolé devant les soldats du duc d'Aumale, les bras chargés d'objets précieux, qu'il désire âprement sauvegarder du vainqueur.
Le célèbre peintre allemand A. -F. Menzel, incapable d'éprouver d'autre frisson que celui de l'art, s'écria un jour devant ses élèves, tandis que le modèle succombait subitement à une embolie : « Quelle belle étude à faire, messieurs, quelle superbe pose ! Allons, mettez-vous vite à l'œuvre ! »
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On dit qu'un peintre ayant rencontré le célèbre littérateur et « bel esprit » du siècle de Louis XIV : Pellisson, le prie de bien vouloir entrer un instant dans son atelier. Celui-ci s'étant assis, l'artiste commença à dessiner et, comme Pellisson se défendait de cet excès d'honneur : « Monsieur, dit l'autre, je ne veux pas abuser plus longtemps de votre complaisance : je vous remercie d'avoir bien voulu me fournir, pour un tableau d'église, le modèle le plus approchant du diable ! » On sait que Pellisson était atrocement défiguré par la variole; en outre, l'araignée de Pellisson est célèbre, mais il faut ici l'entendre dans le bon sens.
On appela le Raphaël des chats un certain Godefroy Mind, peintre bernois (1768-1814). Mind n'eut peut-être jamais de chagrin plus profond que lors du massacre général des chats qui fut ordonné en 1809 par la police de Berne, à cause de la rage qui s'était manifestée parmi ces animaux; la douleur du Raphaël des chats sur la mort de huit cents de ces félins fut, dit-on, inexprimable. Le second attachement de ce peintre était pour les ours; et, durant les soirées d'hiver, Godefroy Mind s'amusait à découper des marrons en forme d'ours et de chats.
Les empereurs, les princes, réclamaient tous l'honneur de voir leurs traits reproduits par le magique pinceau du Titien. Charles-Quint posa jusqu'à trois fois devant lui. En public, à la promenade, il lui cédait toujours la droite; ses courtisans le lui reprochaient . « Je puis bien créer un duc, disait-il, mais où trouverais-je un autre Titien? » Le peintre laissa un jour tomber son pinceau devant Charles-Quint, qui le ramassa en lui disant : « Vous méritez d'être servi par un empereur. »
Titien s’occupa surtout de portraits; il les faisait dans la belle tournure que le Giorgione avait mise en vogue, et possédait particulièrement une rare habileté à donner le plus grand air du monde aux figures, sans que le modèle fût moins ressemblant. Titien n’a pas d’émule en ce genre; il y mettait toutes les ressources de son intelligence, et c’est le peintre de portraits par excellence.
A propos de portraits, on parle souvent des « airs de famille », sans toutefois pouvoir préciser ces vagues ressemblances. Or, un jour, chez Nadar, nous vîmes une série de photographies très édifiantes à cet égard. Le célèbre photographe, littérateur, aéronaute, peintre, caricaturiste, nous montra le portrait des quatre frères Reclus, plus l’effigie d’un cinquième frère Reclus, obtenue par la superposition de quatre clichés sur une feuille de papier sensible.
Ainsi donc, nous apparut, grâce à l’accord des signes physionomiques particuliers à cette famille, un cinquième personnage qui, à n’en pas douter, ressemblait bien à ses frères.
L’excellent dessinateur humoriste Léandre (fig. 115) nous a conté que fort souvent, lorsqu’il crayonnait un « portrait charge », dans l’exagération des traits cherchés d’après nature, il découvrait au fur et à mesure les caractères d’une race ou d’un type qu’il n’avait point saisis tout d’abord.
Une fois c’était un sémite, une autre fois un Algérien, qui lui apparaissaient à travers ses recherches des lignes caractéristiques. D’autre part, il n’est point rare qu’au cours d’un portrait, de l’esquisse à l’affirmation du trait, on repasse, dans l’interprétation d’un visage, nombre de visages de la même famille.
Quelques anecdotes encore à propos de portraits. « J’eus besoin un jour, nous dit Dalou, pour un groupe, d’un haut personnage officiel qui consentit gracieusement à venir poser
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chez moi; lorsque je lui parlai des cinq ou six séances qui m'étaient indispensables pour faire son portrait, il s étonna et, me citant un peintre très connu auquel il avait rendu précé-
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demment le même service, il me dit « que, placé aussitôt chez ce peintre devant un appareil photographique, la séance avait été instantanée »...
Cliché L. Mercikr
Fig. 116. — Portrait de Léon Cogniet, par L. Bonnat.
« Quelle belle chose, n’est-ce pas? s’écrie Tony Robert- Fleury, tandis que nous regardons le portrait du père de l’artiste, signé L. Bonnat (fig. 116). Figurez-vous que, dès les pre-
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Cliché L. Mercier.
Fig. 117. — La Cruche cassée, par Greuze.
mières heures du travail de Bonnat, je vis poindre une si saisissante image de mon père, qu'aussitôt j'interrompis
l'œuvre commencée et l'emportai telle quelle. Jamais, malgré les désirs réitérés du grand portraitiste, je ne consentis à le laisser aller au delà de cette merveilleuse ébauche. »
D'Argenville raconte que, dans le temps où Jean-Baptiste Oudry, le célèbre peintre de chasses et d'animaux, peignait le portrait, le czar Pierre Ier, qu'il eut l'occasion de peindre en pied, fut si content de lui qu'il l'engagea à le suivre en Moscovie; et quand le grand prince partit, Oudry, pour échapper à ses instances un peu vives, fut obligé de se cacher. Enfin, après cinq années d'études chez Largillière, et fort de ce mot plaisamment prophétique de son maître : « Tu ne seras jamais qu'un peintre de chiens, » Oudry avait trouvé sa voie !.
Un biographe prétend que Reynolds représentait, à ses débuts, tout individu invariablement, une des deux mains cachée dans sa veste et l'autre tenant son chapeau. Un jour, il rencontra un gentleman qui voulut absolument être représenté avec son chapeau sur la tête. Il fallut bien se soumettre à cette exigence; mais lorsque le portrait fut achevé et livré, la femme du gentilhomme remarqua, avec surprise, que le peintre avait peint à son mari deux chapeaux, l'un sur la tête, l'autre à la main ! A cette anecdote incroyable, nous joindrons celle-ci, aussi invraisemblable. Nous la tenons de Nadar père. Un monsieur entre en coup de vent chez le célèbre photographe, il désire son portrait en douze exemplaires, format carte-album. Il demande le prix, on le lui dit, et aussitôt, il acquitte le montant de la commande puis, toujours pressé, gagne vivement la porte de sortie. On le rappelle. « Mais, monsieur, quand viendrez-vous poser? — Ah! il faut poser? s'étonne le quidam, alors... je n'ai pas le temps... » Et il rempoche son argent et file rapidement. Si non e vero. . .
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La manière dont le célèbre peintre portraitiste Hyacinthe Rigaud connut sa femme mérite d'être contée. Un jour, à Perpignan, l'artiste fut demandé dans une maison où l'on avait besoin d'un peintre... pour mettre un parquet en couleur. La méprise parut plaisante à Rigaud, il se rendit à cette invitation superbement vêtu, comme à son ordinaire, et fut reçu par une dame jeune, jolie, qui lui fit mille excuses; elle lui fit peindre son portrait. A mesure qu'ils se connurent mieux, ils se plurent davantage l’un et l'autre et ils finirent par s'épouser.
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Au moment de faire le portrait du duc d'Orléans Ingres, d'après Amaury Duval, aurait insisté pour que son costume de général fût sans broderie aucune, et il fit bien rire le prince en lui demandant si même on ne pourrait pas remplacer les boutons de métal par des boutons en étoffe. « Pour cela, monsieur Ingres, c'est absolument impossible, » répondit le duc d'Orléans, qui plus tard fit des gorges chaudes de l'ignorance du maître en manière d'uniforme. Il faut dire que précédemment, à propos du portrait du comte de Pastorel, Amaury Duval, élève de l'auteur de la Source , ayant félicité le célèbre peintre d'avoir eu à peindre un costume dont les broderies ne faisaient aucun tort à la tête, l'habit de conseiller d'Etat étant alors brodé de soie noire, reçut cette réponse : « Si c'eût été des palmes vertes ou bleues, comme à certains costumes officiels, je ne l'aurais pas fait... »
Voici maintenant la légende de la Cruche cassée (fig. 117). Greuze et Florian, le fabuliste, se promenaient tous les deux dans un château, sur la pelouse, lorsque apparaît entre les arbres une jeune villageoise qui tenait une cruche de grès à la main. « La délicieuse enfant ! s'écria Greuze. — Délicieuse, en effet, dit Florian, c'est la fille du jardinier du château... Elle vient remplir sa cruche à la fontaine. — Pas du tout, voyez : elle jette sa cruche sur le gazon et se sauve à toutes
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jambes parle sentier du bois... Il y a là-dessous une amourette. Gageons qu’elle va venir reprendre sa cruche. »
Effectivement, vingt minutes s’étaient à peine écoulées que la jeune fdle reparaissait à la lisière du bois, tout émue. Elle reprend sa cruche et, lentement, la porte sous la fontaine... Mais soudain un appel de sa mère la fait tressaillir et, dans son saisissement, elle lâche la cruche qui se brise en morceaux.
« La jolie nouvelle pour moi ! dit Florian. — Et pour moi, quel joli tableau ! » murmure Greuze.
Fragonard avait fait un portrait de la Guimard en Terpsichore. Une brouille étant survenue, Fragonard revint furtivement et, retouchant la figure, en fait une Némésis en furie. La danseuse, se voyant défigurée, s’emporte, appelle ses amis, sans prendre garde que plus elle se met en colère, plus elle ressemble à Némésis. Tout le monde se met à rire. Fragonard était vengé.
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L’amabilité excessive de l’écrivain Camille Doucet nous vaut aussi une amusante anecdote. Il entre un jour chez le peintre Bonnat, qui allait commencer son portrait. Sur un fauteuil était adossée une toile représentant Léon Cogniet (fig. 116), plein d’expression et de vie. Camille Doucet eut la plus exquise façon de l’admirer; il feignit de se méprendre, s’avança vers le fauteuil, la main tendue, en disant : « Eh ! bonjour, cher monsieur Léon Cogniet. »
Les portraits, malheureusement, n’ont point tous pareille fortune. Ainsi, il nous revient que celui d’une richissime Américaine, peint par Meissonier, connut les rigueurs excessives du... buen-retiro. Un portrait de cent mille francs! L’Américaine en question avait demandé des retouches au maître qui aurait simplement répondu à ce désir froissant : « Votre portrait, madame, est signé : Meissonier. »
ARTISTES ET M0DÈLE9
LART en anecdotes
(( Antoine Coypel, premier peintre du roi, avait suivi les conseils de Bernin et, comme Bernin en Italie, il fut en France le corrupteur du goût. Il consultait le comédien Baron et donnait à ses personnages les attitudes guindées des acteurs de l'époque; les femmes de la cour du régent posaient pour lui et il faisait minauder comme elles les femmes de l'antiquité et les déesses. Il avait tous les défauts séduisants qui plaisent aux gens du monde. »
Un jour, un visiteur est stupéfait de surprendre Robert Fleury qui bousculait son « modèle » et le frappait à coups de pied dans le ventre; il se retirait, très confus d'arriver si mal à propos, quand l'artiste le rappelle : « Voyez-vous, lui dit-il, ce damné mannequin qui ne veut pas me donner le mouvement que je cherche ! »Le modèle n'était qu'un mannequin.
A propos d'une charge de Sainte-Beuve par E. Giraud : « Le grand critique, qui n'était pas la beauté même, fut prié par Giraud de venir poser; Sainte-Beuve demanda qu'on remît la séance à huit jours de là, prétendant avoir absolument besoin d'une préparation. Et, comme on insistait, il finit par avouer qu'il devait subir un petit traitement hydraulique bien connu de M. de Pourceaugnac, afin d'avoir le teint frais. Gela, sérieusement, tant il y a de contrastes, même dans les esprits supérieurs. Giraud ne manqua pas, lorsque Sainte-Beuve, ainsi -préparé , posa devant lui, de le représenter avec un teint de lys et de rose. {La Caricature et les Caricaturistes. Du même auteur.)
Aussitôt que la pose seyante au portrait de M. Bertin fut arrêtée dans l'esprit de Ingres, d'après la nature même
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de son modèle, comme le célèbre peintre allait commencer à dessiner, M. Bertin se récria : « ... Seulement, pour poser, je retirerai ce tricot que j'ai et qui m'épaissit encore. » Ingres fit alors un bond et s'y opposa véhémentement : « Gardez-vous en bien! c est un caractère! »
« Souvent, Vinci réunissait chez lui des paysans et des hommes du peuple, s'attablait avec eux, leur faisait les contes les plus bouffons, jusqu'à ce que son vin et ses fables les eussent amenés à la gaité la plus folle; alors, il étudiait le jeu de leurs physionomies et se retirait de temps à autre pour dessiner celles qui l'avaient le plus frappé. Il suivait ordinairement les condamnés jusqu'au lieu du supplice, étudiant sur leur face toutes les angoisses de leur rapide agonie. »
Ulysse Butin, flânant dans un port, aperçoit un type de marin qui l'enchante. Le peintre aborde le marin et lui demande de vouloir bien venir le lendemain lui poser une tête. Le marin, sans trop savoir de quoi il s'agit, s'incline devant la pièce de cent sous promise en échange de ses services. Il arrive donc chez Butin, le lendemain à l'heure dite, mais dans quel état ! Malgré pourtant la recommandation qui lui avait été faite, le modèle « s'est fait beau », il s'est rasé, vêtu « en monsieur »; bref, le type du matelot pittoresque s'est totalement évanoui et U. Butin ne peut retenir sa fureur en présence du brave homme ahuri !
L'exigence de lapose est une question de tempérament, chez l'artiste, envers le modèle. Paul Baudry (fig. 118) laissait des modèles nus errer dans son atelier et notait leurs mouvements imprévus. Meissonier, en revanche, pour peindre un clou, eût été obligé d'en planter un dans le mur pour le copier,
l’art en anecdotes
Nous savons que ce maître méticuleux, lors de je ne sais quel tableau représentant une bataille, loua un champ de blé en pleine maturité, dans lequel il fit. se promener, des heures durant, des chariots qui devaient ainsi accommoder le paysage à la scène de carnage rêvée. Puis, lorsque le terrain fut à point saccagé, Meissonier, dit-on, plaça çà et là des affûts, des pièces de canon et des roues brisées, semant aussi à droite et à gauche des armes, des coiffures, conformément à la triste réalité des combats.
Et c’est devant ce décor saisissant que l’artiste se mit à l’œuvre.
« Pendant que la Monna Lisa (célèbre modèle florentin) posait, des virtuoses exécutaient des concertos dans l’atelier : Léonard de Vinci, par la musique et les joyeux propos, voulait retenir sur ses belles lèvres le sourire prêt à s’envoler, pour le fixer à jamais sur la toile. » Et d’autre part, pour provoquer des larmes, W. Bouguereau n’hésitait pas à donner une tape, du bout de son appui-main, à son jeune modèle qui, moyennant un salaire supplémentaire, sacrifiait ainsi à l’art.
PS
Lorsque A. de Neuville avait son atelier d’été à Valvins près de Fontainebleau, ses modèles, durant le repos, erraient au bord de l’eau à leur guise. Or, un jour, quelle ne fut pas la surprise des promeneurs de voir un général français en grand uniforme, la poitrine constellée de décorations, la pipe à la bouche, en train de pêcher à la ligne ! Par hasard, vient à passer un soldat qui, interloqué, salue consciencieusement son supérieur. Point de réponse, l’œil rivé au bouchon, le supérieur n’a rien vu, et le bravo tourlourou ne se doutera jamais qu’il a tout simplement salué un modèle de A. de Neuville, costumé en général français !
ARTISTES ET MODELÉS
Le palais de l'Escurial, qui est en même temps un monastère et une résidence des rois d'Espagne, fut construit par les ordres de Philippe II. Ce roi, priant pour le succès de ses armées assiégeant Saint-Quentin, avait fait vœu de bâtir un magnifique monastère en l'honneur du saint dont ce serait la fête au jour où la ville serait prise. Le siège ayant pris fin au jour placé sous le vocable de saint Laurent, le roi ordonna que les bâtiments fussent disposés en forme de gril, pour rappeler l'instrument sur lequel le saint personnage avait subi le martyre.
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Le bon peintre animalier moderne, O. de Penne, adorait les bêtes féroces qu'il s'ingéniait à apprivoiser en liberté dans sa propriété de Marlotte. Il avait capté un louveteau dans la forêt de Fontainebleau, dont il vantait à ses amis la douceur et la docilité. L'artiste affectionnait tellement son « nourrisson » qu'il ne craignait point, dès l'âge adulte même, de le mettre au lit à ses côtés. Une nuit qu'advint-il? O. de Penne est réveillé par une douleur cuisante à la jambe... c'était son loup apprivoisé qui commençait à le dévorer !
Autre physionomie de l'artiste animalier : n'a-t-on point raconté qu'E. Lambert, peintre de chats réputé, empoisonnait ses jolis modèles et les plaçait ensuite dans le mouvement qui lui plaisait pour les copier plus à loisir?
Spada était jeune, beau, grand et bien fait, il posait souvent au Caravage les figures nues. Une fois que Garavage dessinait d'après son précieux modèle un saint Jean dans le désert, il eut lieu de craindre que celui-ci n'abandonnât la ville. Que fait-il? il l'enferme quatre jours et quatre nuits, lui donnant à manger dans son atelier et barricadant les portes quand il sort!...
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La dernière œuvre de Pigalle fut une figure de Jeune fille qui se tire une épine du pied. On raconte qu’en exécutant cette figure, tel était son respect scrupuleux de la vérité, qu’il soumettait son modèle à des précautions de régime minutieuses, afin de lui conserver le juste degré d’embonpoint où il l’avait choisi. Cela nous rappelle un souci analogue, chez un peintre dont les Amours étaient réputés. On sait que les enfants en bas âge ont tous un gros ventre et il importe, en conséquence, de surveiller Y alimentation de ces petits modèles, si l’on ne veut pas que leur abdomen exagère encore sa disproportion, comme il arriva un jour à l’artiste en question. Le bébé avait trop copieusement déjeuné et, à la séance de l’aprèsmidi, il se présenta chez le peintre avec un « bedon » déconcertant ! Dès lors, le petit modèle prit son repas dans l’atelier, où une nourriture délicate et mesurée lui fut servie.
A Grenade, Rafïet fut appréhendé par une sentinelle et prisonnier pendant deux heures. Voici pourquoi : l’artiste dessinait des grenadiers antiques, sculptés du temps de Philippe V, pour le moins, sur la porte d’un grand édifice qui n’était autre qu’une caserne d’artillerie. Or, l’officier du poste ne voulait pas relâcher le peintre, parce que Grenad' est une ville forte et que la maison est un lieu militaire d’où le crayon était proscrit. Rafïet recouvra sa liberté après une détention préventive de deux heures, « qui nous priva, dit M. Demidofï, de quatre croquis au moins, pleins de vie et de vérité, comme il savait les faire. »
Le peintre graveur K. Bodmer (fig. 119), à ses débuts, au cours d’un voyage en Amérique du Nord, cherche vainement
des modèles parmi les tribus sauvages environnantes. Cependant, sur deux sujets qui lui sont amenés, après maints pourparlers, un seulement accepte de poser pour l'artiste. Or, voici que sur ces entrefaites une discorde naît entre les tribus et la guerre est déclarée, guerre au cours de laquelle on constate avec stupeur que l'Indien qui avait consenti à servir de modèle à Bodmer était sain et sauf, tandis que l'autre était mort. Il n'en faut pas davantage pour que, le fanatisme aidant, de tous côtés des modèles se proposent à l'artiste !
Le peintre Grec Zeuxis, attiré à prix d'or par les habitants de Crotone pour décorer leur temple de Junon, demanda quelques belles fdles existant en ville qui lui pussent servir de modèles pour une Hélène, et le conseil aussitôt ordonna que toutes les jeunes fdles fussent assemblées en un même lieu, afin que Zeuxis daignât choisir.
« Un jour que David peignait le Supplice des enfants de Brutus , il sortit tout à coup, mécontent de lui, pour une jeune fille de Rome vingt fois peinte et vingt fois effacée. Il va se promener, sachant bien que la figure cherchée lui apparaîtra dans le souvenir de son voyage à Rome. A son retour la jeune fille était peinte. Qui avait osé jouer à ce jeu? Autrefois Van Dyck avait repeint une figure de Rubens, mais Van Dyck était lui-même un autre Rubens. Le coupable vint demander son châtiment : c'était Mlle Leroux-Laville, la muse inspiratrice de Demoustier ! « Cela est bien peint, dit David, mais vous m'avez fait une Grecque. »
« Mes disciples, disait David, ont tous la lettre du génie : Girodet, Guérin, Gérard, Gros. »
Parmi les élèves de David il ne faut pas oublier les acteurs
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le Kain et Talma. Ce fut dans l'atelier du maître qu'ils apprirent le style des mouvements et celui des habits.
La duchesse de Noailles croyant qu'un artiste aussi sérieux que David pouvait seul lui peindre un Christ digne de la tradition sacrée, lui commanda un Christ couronné d'épines. « Comment voulez-vous, madame, que je peigne le Christ? Je ne le connais pas. Socrate, si vous voulez. » Et Mme de Noailles ayant insisté, peu de jours après, le célèbre peintre lui envoya un Christ sous les traits et sous les habits d'un soldat aux gardes françaises !
C'est David encore, qui, ayant été choisi pour le portrait de Pie VII, en dépit de l'étiquette exigeant que l'artiste fût agenouillé pour peindre un pape, s'assit fièrement devant Pie VII, l'épée au côté pour tous signes de respect.
« La vogue qu'obtinrent les Italiennes au profil de madone du célèbre peintre E. Hébert s'accrut à la suite d'un événement qui para le jeune peintre, d'une auréole romantique, lorsque, pendant une tempête, il fut enlevé par une vague sur le pont du paquebot qui le ramenait d'Italie. On le recueillit à grand'peine sur une barque lancée à son secours, la jambe brisée. Pour le réconforter, tandis qu'il était étendu sur un lit d'hôpital à Marseille, les commandes affluèrent et les portraits qu'il fit, une fois rétabli, peuvent compter parmi les meilleures de ses œuvres. » ( Monde Illustré .)
Il est piquant de remarquer, parmi les masques en plâtre offerts à la copie des débutants, après ceux de Napoléon et de Beethoven, notamment, moulés après leur mort, celui de Sylvain, l'éminent tragédien, sociétaire de la Comédie-PVançaise qui, de son vivant, s'offrit cette fantaisie. Le moulage
l’art en anecdotes
du masque de Dosy, également, retient notre attention, ce moulage célèbre est celui du grand-père d'un certain Dosy qui de mouleur était devenu modèle et de modèle, artiste d'un certain talent. On raconte que Dosy avait vendu fructueusement le masque de son grand-père lorsqu'il s'adonna à la sculpture.
Que de mains (celle de Rachel est célèbre), que de pieds encore vantent des charmes disparus !
Ce fut au café des Cruches , un établissement situé près du Théâtre-Français, que le célèbre caricaturiste Monnier trouva le modèle de son Joseph Prudhomme.
Monnier avait remarqué parmi les habitués de ce café un certain général en retraite, personnage d'une roideur superbe, dont la conversation était dogmatique et tranchante au possible... Ce vieux brave, — on l'appelait le général Beauvais — ne s'imaginait point qu'il fût possible, en aucun cas, de parodier sa tournure ou ses discours : il se trompait. Monnier avait découvert dans toute sa personne une mine précieuse de ridicule. Un soir, l'artiste entre au café comme un coup de vent. Sa toilette a plus de recherche que de coutume. Un gigantesque jabot s'étend sur son gilet de cachemire à ramages. Son cou est emprisonné dans une cravate d'une éblouissante fraîcheur, et un col de chemise énorme, dont les bouts poignardent son chapeau, donne à sa face réjouie l'aspect d'un bouquet de fête enveloppé d'une feuille de papier blanc.
Tous les habitués pressentent qu'il va se passer une scène nouvelle, insolite, étrange. En effet, après avoir cordialement serré la main du vieux militaire, Monnier prend tout à coup une voix de basse-taille, lance quelques-unes de ses phrases devenues depuis célèbres, nettoie à propos le verre de ses lunettes, secoue son jabot, tousse, crache, fulmine contre les institutions du pays et se rassied au milieu d'une hilarité
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vraiment olympienne. On avait reconnu trait pour trait ce cher général !
Lui, cependant, riait plus fort que pas un, sans se douter que Prudhomme venait d'être créé de pied en cap, et qu'il lui avait servi de modèle. Il arriva, du reste, une chose curieuse : c'est que, à force de se mettre dans la peau de son personnage, Monnier finit par lui ressembler : c'était Prudhomme en personne.
A côté de Joseph Prudhomme, on peut citer encore les types bien marqués de Thomas Vireloque par Gavarni, du bossu Mayeux par Traviès; de Robert Macaire repris par Daumier, par l'acteur Frédérick -Lemaître. Ces fantoches qui vont rejoindre Polichinelle, Arlequin et Pierrot, Ramollot et Boquillon.
Amusante, d'autre part, cette prétention du modèle à figurer à l'avant du tableau, en dépit de la composition. « Mais, mon cher maître, s'écriaient tour à tour les acteurs du Palais- Royal lorsque Emile Bayard (fig. 120) peignait la frise du foyer de ce théâtre, j'ai plus de talent qu'un tel et vous me mettez au deuxième plan? » Tous voulaient figurer au premier plan !
On a bien cru que la peinture, au début, donna l'or pour fond aux personnages sacrés afin d'exprimer ainsi qu’ils vivaient dans le soleil de leur immortalité ! i
« Il faut que ce bon moine ait visité le paradis, disait Michel-Ange, en parlant de Fra Angelico, et qu'il lui ait été permis d'y choisir ses modèles ! »
Chez les Egyptiens (fig. 121), plus un individu était haut placé dans le gouvernement, plus sa stature était exagérée dans le portrait qu'on en faisait.
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Fig. 121. — Pylône du temple de Karnak (Égypte)
l’art en anecdotes
Une curieuse exigence du modèle posant le nu esUque le thermomètre marque vingt degrés au plus et dix-sept degrés au moins; l’intérêt de la santé prime judicieusement ainsi celui de Fart.
Et, pour en finir, écoutez cette suffisance récréative de la part d’un modèle : « Un jour, un nommé S., paysan-hôtelier de Barbizon, réputé pour l’amusement de ses saillies à la fois naïves et prétentieuses, pose un laboureur à Millet. Durant le repos, S. critique le mouvement dudit laboureur. « D’abord, on ne laboure pas avec le pied gauche... tel qu’il est, ce laboureur va se couper le pied, c’est une mazette ! » Millet rit de bon cœur, non sans toutefois concilier la franchise de son modèle, l’exactitude du geste, avec le caractère esthétique qu’il désire donner à son œuvre. Or, à quelque temps de là, S., très fier d’avoir été écouté par Millet, ne craint pas de montrer l’auteur de Y Angélus en disant : u Voyez-vous, ce peintre-là? Eh bien ! il n’envoie jamais un tableau à Paris sans me consulter ! »
« Tous nos lecteurs ont pu admirer les dessins de la mosaïque byzantine à fond d’or qui occupe une grande partie de la coupole du Panthéon. C’est l’excellent peintre Hébert qui l’exécuta, il y a déjà pas mal d’années. L’un des personnages les mieux rendus est sans contredit le Christ long, pâle et chevelu. Il donna beaucoup de mal à Hébert. Le peintre avait beau fouiller tout Montmartre et tout Montparnasse, il ne réussissait pas à trouver un modèle de son choix. Après bien des recherches, il finit par rencontrer un jeune homme fraîchement débarqué de sa province dans l’espoir de se faire un nom dans les lettres. Ce jeune homme consentit à lui accorder quelques séances pour le tirer d’embarras...
Inconnu à cette époque, notre modèle a fait son chemin dans la vie puisqu’il n’est autre que notre éminent collaborateur Joséphin Péladan. ( Comœdia .)
ARTISTES ET ÉLÈVES
Les artistes et leurs élèves.
Dès que Rubens avait tourné les talons, son domestique livrait batelier du maître à l'indiscrétion des élèves et voici ce qu'un jour il résulta de l’empressement do ceux-ci à contempler la fameuse Descente de Croix .
Tous voulaient voir à la fois l'œuvre en cours d'exécution, tant et si bien que l’un d'eux, en tombant auprès de la toile, effaça avec sa manche le bras de la Madeleine, le menton et une joue de la Vierge...
Consternation générale. Comment avouer le méfait à Rubens? Comment le lui cacher?
C'est alors qu'élu par le suffrage de ses collègues, Van Dyck dut, tout tremblant d'horreur et de crainte, réparer le dommage. Et il s'en acquitta si parfaitement, nous dit-on, que non seulement Rubens ne s'aperçut point immédiatement de cette « collaboration » imprévue, mais qu'il s'adressa des compliments, au contraire, sur la réussite des parties retouchées. Cependant, après plus ample examen, la supercherie fut dévoilée, Van Dyck félicité et, dès lors, pris en affection par son maître, dont il devint l'auxiliaire favori.
De même, Ruysdaël, qui peignait difficilement la figure, emprunta souvent la main de Wouwerman, de Van Ostade, de Rerghem, et il est à noter, chose singulière, que paysages ou marines, les tableaux de Ruysdaël s'élèvent pour la plupart au-dessus de ces maîtres.
/art en anecdotes
Voici maintenant une anecdote qui a rapport à une collaboration royale.
Vêlas quez venait de terminer le portrait de l'infante Marguerite. L'artiste ne s'était point contenté de peindre son personnage, le roi et la reine y figuraient également, ainsi que deux nains chéris à la cour et quelques autre types familiers, sans oublier l'auteur du tableau lui-même, la palette à la main, devant un chevalet.
Philippe IV, sollicité par le peintre de donner son opinion sur l'œuvre, lui déclara (car il se piquait de peindre aussi) qu'il manquait quelque chose à sa parfaite beauté. Et, ce disant, il prit la palette des mains de Vélasquez et se mit à peindre sur la poitrine de l'artiste représenté dans le tableau la croix de l'ordre de Saint-Jacques. Cette croix est telle encore que la peignit le royal collaborateur.
Autre exemple de collaboration imprévue. Il s'agit de Van Huysum, le célèbre peintre de fleurs dont les tableaux gardaient un velouté et une fraîcheur dont il avait le secret. Van Huysum, vieux et malade, était soigné par sa filleule, et l'artiste se plaignait amèrement à celle-ci de ne pouvoir travailler, de la gêne qui allait en résulter. Gotta (c'était le nom de la filleule) rassurait son parrain de toute sa sollicitude affectueuse, sans vaincre les alarmes du malade.
Mais la maladie durait toujours, et, comme par enchantement,en place de gêne, le bien-être s'accentuait...
Tant et si bien que Van Huysum voulut approfondir l'énigme. Lui avait-on volé ses secrets?
Et Gotta dut avouer son talent de peintre, si parfaitement semblable à celui de son parrain que les amateurs s'y étaient trompés.
On raconte que Van Huysum, contrairement aux appréhensions de sa filleule, lui tint compte à la fois et de son seutiment filial et de l'heureuse communion de son art avec le sien. « Dieu, s'écria-t-il, a voulu me donner une leçon, il vient de m'apprendre par ton exemple que nous ne devons pas
ÀRTÏSTÈS ET ÉLÈVES
garder pour nous seuls nos dons et nos acquisitions. Garde le pinceau qui, aujourd'hui, nous sauve. Jusqu'ici il n'y avait qu'un Van Huysum, il y en a deux aujourd'hui ! »
Le grand Titien chassait Tintoret de son atelier, parce qu'il trouvait en lui un élève trop avancé, en un siècle où Calvart renvoyait à coups de poing le Dominiquin, parce qu’il l'avait surpris copiant une figure des Carrache. Et l'on raconte que le grand Michel-Ange se vantait d'avoir du sang impérial dans les veines, et ne voulait recevoir que des gentilshommes, comme élèves dans son atelier!
En revanche, voici une anecdote toute à la louange d'un maître.
Sébastien Gômez, le mulâtre de Murillo, s'est écarté de la manière de son maître par plus d'audace et de vigueur. Voici comment cet esclave était devenu peintre : « Un jour que Murillo était sorti ainsi que tous ses disciples, laissant sur le chevalet une vierge ébauchée, le mulâtre, cédant à une tentation irrésistible, s'empara d'un pinceau et continua la tête commencée. Murillo s'aperçut bien qu'on avait ajouté des traits à sa figure ; mais ne connaissant autour de lui personne qui fût capable de les avoir faits, il voulut en connaître l'auteur. Il fallut des menaces pour arracher au mulâtre un aveu qui allait le couvrir de gloire. Et en effet, quel ne fut pas son étonnement, lorsque, au lieu des reproches qu’il attendait, il s'entendit adresser ces douces paroles : « Je suis un heureux homme, Sébastien, je croyais ne savoir produire que des tableaux et voici que j'ai fait un peintre. » Et, à dater de ce jour, l'esclave fut mis au nombre des élèves préférés. (De Latour, Etudes sur l’ Espagne.)
On prétend que plusieurs élèves de Jean de Èologne,
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employés à modeler les membres de son Jupiter Pluvieux, vulgairement appelé Y Apennin (visible naguère en Toscane dans le parc de Pratolino, cette statue mesurait 21 mètres !) perdirent pour longtemps la justesse du coup d’œil comme l’habileté de la main et, rentrés à l’atelier, gâtèrent plusieurs figures par l’habitude qu’ils avaient contractée d’exagérer la saillie des muscles.
On rapporte que le surnom du peintre hollandais Berghem lui vient de ce que son père, Van Goyen, un jour irrité contre lui, le poursuivit jusque chez son maître. Ce dernier, prenant parti pour son élève, cria à son condisciple : Berg hem! ber g hem ! dont la signification en langue hollandaise est : cache-le !
En fort peu de temps, Léonard de Vinci acquit un grand talent, au point que Andrea del Verrocchio, son maître, lui ayant fait peindre un ange dans un de ses tableaux, trouva la figure de Vinci si supérieure à celle qu’il avait faite, qu’il lui remit sa palette en s’avouant vaincu et en déclarant qu’il ne voulait pas lutter contre un jeune homme qui débutait par de semblables chefs-d’œuvre.
Après la mort de Carie Vanloo, les dignités qu’il avait obtenues furent réparties entre Boucher, qui reçut le titre de premier peintre; Pierre, qui fut nommé directeur de l’Académie, et Louis-Michel Vanloo son neveu, qui lui succéda à l’école des élèves protégés. C’est la monnaie de Vanloo, disaient ses admirateurs, mot très ancien et qui avait été appliqué aux successeurs d’Alexandre et de bien d’autres, avant de l’être à ceux de Turenne.
Voici, en revanche, un exemple d’admiration émouvant. La vénération de quelques élèves étrangers de l’atelier Bou-
ARTISTES ET ÉLÈVES
guereau à l'égard du maître était telle, qu'une fois il nous fut montré mystérieusement par l'un d'eux une mèche de cheveux blancs appartenant, à n'en pas douter, au peintre des Funérailles de Sainte Cécile. Dévotement, un à un, les cheveux avaient été recueillis sur le col du vêtement de l'artiste, à chacune de ses corrections à l'atelier, jusqu'à constituer la précieuse mèche.
l’art en anecdotes
La conscience des artistes
Apollodore, de Phocée, en Ionie, fds de Zénon, est cité par Pline comme un artiste tellement rigoureux pour ses œuvres, qu’il lui arrivait souvent de briser des statues achevées; aussi fut-il surnommé Y Insensé. Il excellait à représenter les philosophes, et devait vivre vers la 114e olympiade (404 av. J.-C.).
pt?
Pausanias raconte que Phryné ayant prié Praxitèle de lui donner le plus bel ouvrage qui fût sorti de ses mains, à la vérité il ne lui refusa pas, mais comme il ne voulait pas lui dire quel était celui de ses ouvrages qu’il estimait le plus, elle vint à bout de le connaître par une ruse dont elle s’avisa.
Un jour que Praxitèle était chez elle, un domestique à qui elle avait donné le mot, accourant de toute sa force, vint dire à l’illustre sculpteur que le feu était à sa maison, qu’une bonne partie de ses ouvrages était déjà brûlée et qu’il en restait fort peu qui ne fussent pas endommagés.
Praxitèle, sortant aussitôt, s’écria : « Je suis perdu si mon Satyre et mon Cupidon sont brûlés ! » Alors Phryné le rassura, lui dit qu’aucun malheur n’était arrivé qu’elle avait seulement voulu savoir quel était celui de ses ouvrages dont il faisait le plus de cas.
« Michel- Ange, obsédé le jour et la nuit par l'idée de la perfection dans l'art, la poursuit haletant; il croit la voir dans chaque bloc de marbre qu'il rencontre : « Elle est là ! elle est là ! » se dit-il. Et soudain il emporte son marbre et s'enferme avec lui. Il taille, il taille; à chaque éclat de pierre il s'imagine que l'œuvre céleste va sortir sous son ciseau et puis, quand il s'est consumé de travail et de peines pendant bien des jours, il entre un matin dans son sanctuaire, regarde son œuvre, et s'asseyant en pleurant, il dit : « Ce n'est pas encore elle 1 » C'est ainsi qu'il faut expliquer le grand nombre de statues que Michel-Ange a abandonnées tout à coup à peine ébauchées. Un jour il avait commencé une très belle statue du Christ : tout à coup il la laissa, et quelque temps après la brisa d'un coup de marteau. Comme on lui demandait pourquoi, il répondit : « On m'a trop souvent pressé de la faire, et puis, il y avait une petite tache dans le marbre. » (Legouvé.)
« Le seul groupe qu'ait signé Michel-Ange est celui de la Virgine délia Febbre à Saint-Pierre; il représente Marie tenant son fils mort sur ses genoux. Ce fut à propos d'une circonstance assez étrange. Un jour, entrant dans Saint- Pierre, il aperçut autour de cette statue un grand nombre de voyageurs lombards; il s'approche : c'était un concert unanime d'éloges ; et l'un de ces étrangers demandant à un autre s'il savait quel était l'auteur de ce groupe : « C'est notre fameux sculpteur milanais Gobbo, » lui répondit-on. Michel- Ange ne dit rien; mais, comme il lui paraissait un peu dur de voir le fruit de ses fatigues attribué à un autre, une nuit, il s'introduisit secrètement dans la chapelle avec son ciseau et une lumière, et grava son nom sur la ceinture qui entoure le corps de la Vierge. »
<( Buonarrotine représentait jamais aucun objet sans l'avoir comparé avec la nature; un des élèves lui ayant donné un
tableau de poissons à copier, il s’en allait le soir chez des pêcheurs avec sa peinture, pour voir des poissons et juger; c’est cet amour du vrai qui plus tard fit faire à Michel-Ange ces longs et pénibles travaux d’anatomie auxquels il dut son audacieuse habileté de dessin : il achetait des cadavres d’hommes, des animaux morts, les écorchait, et puis, penché, le scalpel en main, sur ces corps étendus, il étudiait leur structure et leurs muscles, cherchant avec l’œil du génie le jeu des fibres les plus délicates, et fouillant dans la mort aussi avant qu’un homme le pouvait, pour plus tard recomposer sur la toile tout cet organisme physique, et peindre l’âme sur la figure et le corps. Après avoir passé dans ces travaux rebutants de longues nuits et des jours tout entiers sans boire, ni manger, ni dormir, il fut obligé de les interrompre pour ne pas mourir. »
Le pape Eugène IV ayant demandé a Cosme un homme habile pour on ne sait quel édifice, ce fut Brunelleschi qui se rendit à Rome. « Pour obéir aux ordres de Votre Sainteté, disait la lettre d’introduction, je vous envoie un artiste dont les talents sont si grands qu’il serait capable de retourner le monde. » Felipo était petit et malingre et le pape, après avoir considéré l’architecte qu’on lui adressait, lui dit avec une sorte de dédain ; « Vous êtes donc cet homme qui pourrait faire mouvoir l’univers? — Que Sa Sainteté, répondit finement le brave artiste, me donne un endroit où je puisse appuyer la manivelle, et je lui ferai voir si c’est possible. » Brunelleschi ne pouvait plus à propos se souvenir du mot d’Archimède.
Paolo Ucello fut chargé de peindre au-dessus de la porte de Saint-Thomas, dans le marché vieux, ce disciple mettant
CONSCIENCE DES ARTISTES
OQO
son doigt dans les plaies du Seigneur. Voulant montrer dans cette œuvre tout ce qu'il savait, Paolo s'y livra avec une ardeur de jeune homme et fit construire autour de son échafaud un rempart de planches pour que personne ne pût voir son tableau avant qu'il fût achevé. Donatello, son ami de cœur, l'ayant trouvé ainsi empalissadé, lui dit : « Que fais-tu donc là, que tu tiens ainsi caché? — Tu verras, et il suffit. »
Donatello n'insista pas, et attendit que Paolo voulût bien montrer ce chef-d'œuvre. Quelque temps après, un matin, Donatello étant allé acheter des fruits au marché, voit Paolo qui découvrait son tableau; il salue amicalement; Paolo l'appelle, lui montre son œuvre, et lui demande ce qu'il en pense. Donatello l'examine attentivement et longtemps, puis il dit : « Hé, mon pauvre Paolo, tu découvres quand il faudrait couvrir. »
Ce mot tua Paolo. Désespéré de voir placer si bas son dernier ouvrage, l'enfant de ses vieux jours, il s'en alla, le cœur tout sombre, quitta le pinceau et se renferma dans sa maison avec ses chers travaux de perspective, qui le laissèrent dans la misère; devenu très vieux et ayant peu de contentement dans sa vieillesse, il mourut à 80 ans, heureux de mourir.
:< Brunelleschi était toujours accompagné dans ses excursions par l'ami Donato, qui ne céda point sa part de fatigue. Apercevaient-ils d'aventure un bout de corniche, un morceau de chapiteau qui poussait une feuille hors de terre, aussitôt ils se mettaient gravement à creuser à l'entour et à déblayer le terrain jusqu'à ce qu'ils eussent trouvé le fond. Le peuple de Rome, à les voir passer dans les rues, la pioche sur le dos et le tablier tendu sur leurs vêtements d'une coupe originale, avait fini par croire qu'ils s'occupaient de géomancie pour trouver des trésors. Cette opinion prit consistance lorsqu'un jour ils rencontrèrent par hasard, en fouillant, une cruche
l’art en anecdotes
remplie de médailles, et les deux jeunes artistes n’étaient plus connus à la fin que sous le nom des hommes du trésor . Malheureusement, il fallut renoncer à cette bonne vie d’émotions partagées. Donatello retourna à Florence, tandis que Philippe restait à Rome, où l’antique avait encore plus d’un secret à lui révéler. »
« D’un caractère étrange, menant une vie toute livrée au hasard, et qui lui valut le nom de Masaccio, il n’y avait pour lui dans le monde qu’une seule chose : la peinture. L’argent, l’existence matérielle, les plaisirs du monde... néant que tout cela; il oubliait de se faire payer ses tableaux; il donnait tout à ses amis. »
En pendant au faste véritable de Van Dyck, voici l’illusion du faste chez Giorgione, qui disait qu’un j eintre était roi chez lui. Un jour, le duc de Parme dépêche auprès de l’artiste un gentilhomme pour l’amener à sa cour où toutes les dames voulaient être peintes par lui. Giorgione est en train de travailler. « Vous allez partir avec moi? questionne le gentilhomme. — Demain. » Même réponse le lendemain et le surlendemain, et Giorgione finit par s’écrier, alors que J’envoyé du duc de Parme se fâchait : « Comment voulez-vous que je quitte ma cour pour aller à celle d’un autre? »
Voltaire, à propos du Dauphin, fils de Louis XIV, grandpère de Louis XV, a écrit : « Il fut fils et père de rois sans être roi lui-même. » On prétend que le peintre Carie Vernet, fils de Joseph Vernet et père d’Horace Vernet, s’attribuait par modestie, malgré son incontestable talent, une situation analogue : « Fils et père de roi, disait-il, jamais roi moi-même. »
CONSCIENCE DES ARTISTES
Et voici la belle leçon qu'Annibai Carrache donna à son frère Augustin qui le sermonnait sur ses goûts simples, alors que les siens affectaient une si grande distinction de luxe et d'orgueil. Le vaniteux poursuivait ses remontrances et, lorsqu'il les eut terminées : « Regarde ! — lui dit Annibal en lui montrant le dessin qu'il venait de faire — voici ma réponse ! » Ce dessin représentait le pauvre vieux tailleur, père des deux peintres, en train de tirer l'aiguille.
A propos de désintéressement artistique. Un jour que Rembrandt peignait une famille noble dans un seul tableau, on vint lui annoncer la mort d'un singe qu'il aimait beaucoup. Tout en sanglotant, il trace à grands traits la figure de l'animal sur le tableau de famille. On lui fait des remontrances, toute la famille s'indigne et lui ordonne d’effacer le singe. Rembrandt continue à pleurer et à peindre son singe.A la fin, impatienté, le chef de famille demande au peintre si c'est le portrait des siens ou d'un singe qu'il prétend faire. « C'est le portrait d'un singe, répond Rembrandt. — Eh bien donc ! Vous garderez le tableau. — J'y compte bien, «réplique le peintre.
Un jour que Le Nôtre détaillait à Louis XIV tous les embellissements qui devaient décorer les jardins de Versailles, ce prince, à chaque grande pièce dont Le Nôtre marquait la position et décrivait les beautés, l'interrompait, en lui disant : « Le Nôtre, je vous donne 20,000 francs. » Cette magnifique approbation fut si souvent répétée, qu'elle fâcha cet honnête homme dont l'âme était aussi désintéressée que celle de son maître était généreuse, il l'arrêta à la quatrième interruption, et lui dit brusquement : « Sire, Votre Majesté n'en saura pas davantage, je la ruinerais. «
l’art en anecdotes
Prud’Hon adorait la peinture pour la peinture : aussi, le jour de sa nomination à l'Institut, il fut davantage préoccupé de montrer un de ses tableaux à un ami que de lui annoncer son succès d’académicien. « Mais, lui dit le visiteur, n’avezvous donc pas été nommé à l’Institut? - — Ah! c’est vrai, répondit Prud’Hon avec quelque surprise, j’oubliais de vous l’apprendre. »
La franchise du célèbre pastelliste La Tour était proverbiale. C’est lui qui répondait au roi Louis XV, cherchant à s’entretenir avec lui sur son art, pendant les séances : Vous avez raison , Sire , mais... nous n avons point de marine! C’est La Tour encore disant à Mgr le dauphin, mal instruit à son gré d’une affaire qu’il lui avait recommandée : Voilà comment vous vous laissez toujours tromper par des fripons , vous autres ! « J’étais chez le M. baron d’Holbach, conte Diderot, lorsque l’on montra à La Tour deux pastels de Mengs, aujourd’hui, je crois, premier peintre du roi d’Espagne. La Tour les regarda longtemps. C’était avant dîner. On sert; il se met à table; il mange sans parler; puis tout à coup il se lève, va revoir les deux pastels et ne reparaît plus. »
La bonhomie de Le Nôtre et sa franchise étaient telles que dès qu’il entendait dire un bon mot, ou qu’il voyait faire une bonne action, il se jetait familièrement au cou de celui qui en était l’auteur et l’embrassait. Le nom et la qualité des personnes n’y faisaientrien.il entreprit le voyage d’Italie. Le pape Innocent XI voulut le voir, il lui donna une audience qui fut longue : Sa Saintetélui parla beaucoup deLouis XIV. Le Nôtre, satisfait de l’éloge que le pontife faisait dn monarque, dit: «J’ai vu les deux plus grands hommes de la terre, Votre Sainteté et le Roi mon maître. — 11 y a une grande différence, reprit Innocent XI, le roi est un grand prince victorieux; je suis
CONSCIENCE DES ARTISTES
un pauvre prêtre serviteur des serviteurs de Dieu. » Le Nôtre enchanté frappe sur l'épaule du pape, l'embrasse et s'écrie : « Mon révérend père, vous vous portez bien, et vous enterrerez tout le sacré collège. » Innocent XI rit beaucoup de cette naïveté qui lui parut du plus heureux pronostic; elle avait d'ailleurs tout le charme de l'amitié et de la candeur.
La conversation de Le Nôtre avec le pape et l'embrassade qui la termina furent racontées à Versailles, au lever du roi. Le duc de Gréqui, qui était présent, dit : « Je gagerais bien qu'il y a exagération dans tout ceci, et que l'enthousiasme de Le Nôtre n'a pas été jusqu'à embrasser Sa Sainteté. — N'en doutez pas, dit Louis XIV; quand je reviens de campagne, Le Nôtre m'embrasse, il a pu tout aussi bien embrasser le pape. »
Un sourd-muet avait demandé à Corot de lui donner des leçons de dessin. L'artiste, embarrassé, ne savait comment se faire comprendre de son élève. Il finit par saisir un morceau de fusain et, sur la feuille de papier blanc où le muet allait commencer à dessiner, Corot écrivit en gros caractères une fois, deux fois, trois fois, dix fois, jusqu'au bas de la feuille, ce seul mot : Conscience. Et, avec un grand . geste, il fit signe au muet que c'était tout, qu'il n'avait, pour commencer, rien d'autre à lui apprendre.
Et voyez jusqu'où va cette conscience chez l'artiste !
Sir Georges-Thomas Smart, compositeur et organiste de la chapelle de la reine Victoria, dirigeait l’orchestre du festival de Manchester en 1836, lorsque Mme Malibran parut pour la dernière fois devant le public.
Mme Malibran, déjà souffrante, chanta un duo qui exigeait de grands efforts de voix et qui fut redemandé. La célèbre cantatrice, après avoir fait des signes suppliants, s’adressa à Georges Smart, quiFdirigeait Farchestre et lui dit :
« Si je répète, j’en mourrai. »
Sir Georges Smart lui répondit :
« Alors, madame, vous n’avez qu’à vous retirer, je ferai des excuses au public.
— Non, répliqua-t-elle avec énergie, non, je chanterai ! Mais je suis une femme morte. »
Elle disait vrai.
Pour avoir une idée de la conscience apportée par Paul Delaroche dans la composition de ses tableaux, nous dirons qu’avant de peindre la Mort du duc de Guise, il avait fait dressser le plan de la salle par Duban, qui restaurait alors le château de Blois, et qu’il avait fait construire, sur ce plan, la maquette de la salle à une petite échelle. Puis il avait étudié la scène, s’enquérant des costumes et des noms même des personnages, auprès de son ami Vitet, l’auteur des Etats de Blois . Il avait modelé et habillé ses petits personnages qu’il avait plantés dans le plancher de la salle.
— Le roi arrive par cette porte. Le duc est étendu ici, et les assassins sont là, s’élançant à qui mieux mieux pour crier au roi, en se vantant : Me! me! adsum qui feci... C’est moi qui ai fait le coup !
Il avait alors soulevé sur sa main la planche supportant sa maquette, et, la faisant tourner en sens différents, il avait longtemps cherché la meilleure manière de représenter la scène, et il avait fait ainsi son chef-d’œuvre. C’est de lui que nous tenons ces détails... (Camille Piton.)
« Le célèbre acteur Fleury, voulant arriver à représenter Frédéric II dans Les deux Pages , de manière à faire illusion,
Cliché L. Mekcier.
Fig. 122. — Glorification de la Loi, par Paul Baudry.
prit d'abord les plus minutieux renseignements près de tous ceux qui l'avaient connu, étudia ses portraits authentiques, donna à son appartement le nom de Postdam, et y vécut trois mois dans tous les détails de la vie, avec la pensée qu’il était le roi même. Chaque matin, il endossait l’habit militaire, les bottes, le chapeau, enfin tout le costume, pour le rompre aux habitudes de son corps et avoir l'air d'y être né, puis il se grimait, en se modelant sur le portrait du monarque. Mais la ressemblance de la figure n'arrivait pas. Il tâcha alors de s'entretenir dans la situation d'esprit habituelle de Frédéric, se mit à jouer de la flûte comme lui, pour acquérir naturellement son inclinaison de tête, donna à son domestique et à son chien le nom du houzard et du chien du roi philosophe, etc., etc. Aussi l'histoire du théâtre a-t-elle conservé le souvenir de l'effet extraordinaire produit par Fleury dans cette création. »
« Un jeune homme entrait un jour dans l’atelier de Baudry (fig. 122) et, en paroles entrecoupées par l'émotion, lui disait: « Maître, je sors du lycée, j'ai terminé mes « études... je désirerait être peintre et je viens vous « demander si vous voulez bien me permettre d'apprendre « de vous le secret de faire des chefs-d'œuvre. » Baudry hocha modestement la tête, écarta les bras en silence puis, se ravisant, il souffla à demi-voix, comme on murmure une parole magique : Sursum corda! » (Lectures pour Tous.)
Autres exemples de conscience artistique : quand, après dix années, Paul Baudry eut terminé la décoration du foyer de l'Opéra, il était membre de l'Institut et commandeur de la Légion d’honneur, mais il était ruiné; pour l’amour de l'art,
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il avait fait beaucoup plus de peinture que l’Etat n’en demandait pour son argent; il a tout sacrifié, abandonné son atelier pour s’installer à l’Opéra, et maintenant, pour s’en aller à l’hôtel du Louvre, il est forcé d’emprunter cinquante francs à son ami Ch. Garnier (architecte du Grand-Opéra de Paris); sa santé était compromise, on lui conseilla de partir pour l’Égypte et, avant de se mettre en route, il fallait gagner les frais de voyage par quelques portraits...
Paul Delaroche avait reçu, en 1833, la commande de la décoration de l’église de la Madeleine, alors terminée. Pour se préparer à ce travail, il alla passer deux ans en Italie, où il se livra à l’étude des trécentistes pour être à la hauteur de la tâche acceptée.
Entre temps, l’administration crut devoir lui enlever une partie de son travail, sans doute pour plaire à un concurrent bien en cour. Delaroche rendit simplement à l’administration une somme considérable, reçue pour prix de ses études préparatoires, et renonça à la commande.
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Déjà, vers la fin de la Restauration, on lui avait confié l’exécution d’un plafond pour l’une des salles du musée Charles X, au Louvre, dont le sujet était : Jacques II recueilli à Saint- Germain par Louis XI V. Delaroche avait entouré son tableau de figures allégoriques en relief dont on exigea la suppression avec menace de ne plus l’employer à l’avenir.
Delaroche abandonna le travail et le Louvre n’eut pas son plafond.
Nous ajouterons qu’à cette époque Delaroche n’avait aucune fortune, et, en abandonnant et la somme reçue et ces commandes, il se dépouillait du fruit de son travail et compromettait les ressources matérielles de son avenir.
« Un jour, conte Théodore de Banville, ayant un carton sous le bras, comme un écolier, Ingres s’abandonnait à une
l’art en anecdotes
colère furibonde à la porte d’un musée qu’il trouvait fermée. Un de ses anciens élèves l’aborde et cherchant à le calmer :
« Oui, monsieur Ingres, dit-il, le musée est fermé pour les remaniements indispensables; mais qu’ alliez-vous y faire?
« — Apprendre à dessiner!» dit le grand homme, avec sa naïveté de conquérant têtu; car, en effet, il n’avait pas d’autre idée que celle-là, et elle lui suffisait.
« Il est, disait plus tard à ses élèves Antoine Gros, l’auteur du fameux tableau des Pestiférés de Jaffa , certains grands dessins d’après Carie Vanloo que mon père (miniaturiste sans grand talent) me fit recommencer jusqu’à dix fois. » Et il ajoutait qu’il pensait devoir à ces exercices opiniâtres la sûreté de sa main.
« La première partie de la vie des grands maîtres, écrit Legouvé, se passe à copier leurs prédécesseurs, et plus tard, au milieu de leur éclatant triomphe, il est remarquable qu’ils ne cessent point une minute d’étudier. Le Titien, à soixantedix ans, va copier le modèle à l’Académie avec ses élèves, Léonard de Vinci et les autres laissent des monceaux de dessins, de croquis et d’études.
Afin de pouvoir enregistrer exactement les allures du cheval, Meissonier avait fait construire un appareil à pivot actionné par un cheval. Assis sur le pivot, tandis que l’animal marchait, trottait ou galopait, l’artiste tournait avec la bête, ne perdant de vue aucun de ses mouvements.
Le célèbre caricaturiste anglais Hogarth, étant apprenti
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graveur, assista à une rixe sanglante entre deux ivrognes. Trop faible pour intervenir, l’enfant prit un crayon et dessina la scène dont il avait été si fort ému. Puis il montra son ouvrage à ses camarades, disant qu’il serait heureux que ce dernier figurât dans tous les cabarets, afin de dégoûter de l’ivrognerie. Depuis, le jeune homme répétait sans cesse : Je serai utile , je serai utile. On sait qu’ Hogarth s’attacha à moraliser par son art.
A propos de conviction : Sur le compte de Groult, on ne tarit pas de conter des anecdotes. Celle-ci est peu connue.
Le célèbre collectionneur faisait dessiner son jardin de l’ave nue du Bois-de-Boulogne. Il y voulait un bassin central pour y mettre des cygnes. Mais quelles proportions justes donner à ce bassin? Groult fit exécuter deux cygnes en cartonpâte. On les plaça sur le gazon et c’est à leur échelle qu’on creusa le bassin. Minutie d’artiste, goût de la mesure et de l’harmonie , le collectionneur célèbre se peint tout entier dans ce détail.
A propos de modestie : Le peintre Joseph Vernet se présente un jour chez Voltaire, qui s’écrie en l’abordant : « C’est vous, monsieur Vernet qui irez à l’immortalité. Vous avez les couleurs les plus brillantes et les plus durables ! Mes couleurs, monsieur, n’ont rien de comparable à votre encre, » reprit modestement le peintre.
« Le roi, dit un jour Pierre Puget à Louvois, peut facilement trouver des généraux parmi le grand nombre d’excel-
lents officiers qu'il a dans ses troupes; mais il sait bien qu'il n'y a pas en France plusieurs Puget. Ne vous étonnez donc pas, monsieur, de me voir exiger un traitement égal à celui d'un général d'armée. »
Louis XIV se promenait dans les jardins de Versailles, entre Mansard et Le Nôtre, et regardant tantôt la façade du château tantôt la disposition du grand parterre : « Il faut en convenir, leur dit-il, on ne saurait mieux réussir que vous avez fait l'un et l'autre; tout cela est admirable. » Mansard, naturellement fier et ébloui de sa faveur, savourait à longs traits la douceur d'une approbation si honorable, lorsque Le Nôtre répondit, avec autant d'esprit que de modestie : « Il y a, Sire, quelque chose de plus admirable. — Quelque chose de plus admirable? dit le roi surpris. — Oui, Sire, c'est de voir le plus grand prince du monde s'entretenir avec tant de bonté avec son maçon et son jardinier. » .
SA
« Delacroix avait causé à Diaz une vive impression dès ses débuts. Or, un soir, dans un dîner où il y avait Delacroix, Decamps, Français, etc., Diaz survint au dessert et Français, toujours bon garçon, courut le recevoir pour lui dire vivement : « Delacroix est ici ! » Diaz, qui ne le connaissait pas encore personnellement, fit alors le signe de la croix en se découvrant et en disant en aparté : « Quelle chance ! » Là-dessus, il prit une chaise; mais il parla très peu de la soirée. Toutefois, à la fin, quand Delacroix se levait pour partir, l'autre se leva aussi et lui dit : « Je vous ai déjà vu rue Tait- « bout, devant un magasin de foulards; je vous ai laissé « partir, mais je suis entré admirer les foulards; ils étaient « d'un joli ton ! » Tout Diaz est là dedans.» ( Causeries sur les artistes de mon temps. J. Gigoux.)
Giacomelli raconte, à propos de Raffet, dont il fut l'admirateur le plus fervent, cette anecdote intéressante : « Malgré mon désir de montrer à notre illustre Meissonier, dont j'avais le grand honneur d'être l'ami, l'œuvre de Raffet que je possède, je ne nommais même pas devant lui ce noble artiste si longtemps oublié. Je me souvenais que de Neuville m'avait dit un jour : « Le patron n'aime pas que l'on parle de Raffet « devant lui. »
« Je me taisais donc, bien qu'il m'en coûtât beaucoup. Mais, un jour, on frappe à la porte de mon petit atelier de Versailles. On ouvre... C'était Meissonier. Je le vois encore appuyé au montant de la porte, caressant sa longue barbe blanche et me disant avec un bon regard : « Ce n'est pas « vous que je viens voir, c’est Raffet , tout Raffet / »
« Ai- je besoin de vous dire que j’ai passé là des heures inoubliables? Jamais je n'avais entendu parler de Raffet, de mon cher Raffet, avec plus d'équité, d'élévation, avec une pénétration plus profonde de son génie. En me quittant, Meissonier voit, accroché au mur, le dessin original du Rataillon sacré à Waterloo. Il s'en approche, le regarde longtemps en silence, puis frappe de son doigt la vitre du cadre : « Il suffît qu'un homme ait fait cela ! » dit-il. Et il me quitte tout ému, sans plus rien ajouter... Ce que j'étais heureux ! De Neuville ne me disait-il pas un jour : « Je donnerais « tout ce que j'ai fait pour être l'auteur des merveilleux en- « têtes que Raffet a dessinés pour le Napoléon de Norvins. »
Le peintre Monticelli, tout à son art et vivant dans son rêve de beauté, savait fort mal défendre ses intérêts et dédaignait l'argent. M. Ch. Faure conte à ce propos cette jolie anecdote. Monticelli recevait fréquemment la visite d'un amateur passionné qui, avant de se retirer et après avoir fait son choix d'une toile, déposait dix ou vingt francs sur un
Fig. 123. — Simili-gravure d’après une lithographie du peintre Français (d’après Th. Rousseau).
meuble. Un jour, l'amateur, tout en mettant une toile sous sou bras, ne laissa qu'un franc pour prix du tableau. Monticelld se leva, prit ce franc et,r'le tendant au visiteur : « Reprenez
ceci ! » lui dit-il. Et comme l'autre, fort gêné, reposait la toile, il ajouta : « Et gardez le tableau. » Monticelli ne revit plus son admirateur.
Fig. 124. — L’Appel des Girondins, par François Flameng.
On prétend que Murillo, ayant fait une chute de l'échafaudage où il peignait un Mariage de Sainte Catherine , passa le reste de sa vie toujours souffrant. Et, comme il demeurait près de la paroisse de Sainte-Croix, souvent il restait en prière devant la célèbre Descente de Croix de Pedro Campâna qui se trouve dans cette église. Un jour, comme le sacristain lui demandait pourquoi il restait si longtemps en contemplation devant ce tableau, Murillo répondit : « J'attends que ces saints personnages aient achevé de descendre Notre-Seigneur de la croix. »
« Au bout de huit jours, nous narra Français (fig. 123), le célèbre paysagiste, je priai Delacroix de vouloir bien venir m'aider et me guider dans la reproduction lithographique de sa Barque de Don Juan que j'exécutais alors. Le maître vint et me dit : « Ah! c'est effrayant, je vois seulement mon tableau ici, chez vous, et je m'aperçois que c'est un tissu d'erreurs. Mon Dieu ! tenez voilà un homme : d'où vient son bras? Il est attaché dans le dos... En voilà un autre qui tombe à la mer, il est gras comme un moine... Il faut que vous me « recaliez » tout cela ! » Mais le paysagiste Français se récusa.
« Est-ce curieux? poursuit E. Delacroix, moi je suis très nerveux : j'ai de l'imagination et, quand je fais un tableau, je ne peux pas me servir de la nature; ainsi, pour faire cette main, c'est un accent, une simple note, il faudrait que je la connusse pour bien la rendre. Les Grecs avaient des canons, et nous n'en avons plus, de sorte que quand je fais un tableau je préfère de beaucoup mon sentiment à une étude de mains, par exemple. Quand je regarde ma main, c'est un univers, il y a de quoi étudier des temps infinis : mais, quand elle est dans mon tableau, ce n'est plus qu'un geste, une expression : je
CONSCIENCE DES ARTISTES
Tindiquerais dans ses proportions, informe quelquefois comme une épaule de mouton... »
« On nous annonce qu'un de nos plus habiles virtuoses du portrait mondain — à vous, François Flameng (fig. 124) — va bientôt partir en Amérique exécuter les effigies des « professional beauties » de New-York et de Chicago. Il aurait conclu un traité avec un marchand yankee; d'après ce contrat, on lui assure un minimum de vingt-cinq portraits par an, au prix de 20,000 francs l'un, soit 500,000 francs de bénéfice à la fin de la première année. » (Les Journaux.)
Et cela nous fait songer à un portrait de Monna Lisa, la Joconde1 que Léonard de Vinci mit quatre ans à parfaire. Et cela nous fait songer à Albert Dürer, échangeant un portrait contre un souper, et au célèbre peintre paysagiste anglais, Richard Wilson, troquant un jour une de ses meilleures toiles contre... un pot de bière et le reste d'un fromage de Stilton !
Les artistes et l’instruction.
« Un jour que Rubens représentait le combat de Turnus et d’Énée, il récitait à haute voix pour animer son génie, ces vers de Virgile : Ille etiam pair iis agmen ciet ... Le duc de Mantoue, qui l’avait écouté, entra en riant et lui parla latin, croyant qu’il n’entendait pas cette langue. Mais quelle fut sa surprise lorsque le peintre lui répondit en style digne du siècle d’or : « Et jugeant qu’un tel gentilhomme pouvait le servir autant par son esprit que par son talent, le duc donna bientôt à Rubens une mission pour Philippe III, roi d’Espagne. »
Le grand peintre J. -P. Laurens (fig. 125) dut, au cours de sa brillante carrière, acquérir les bienfaits de l’instruction qui lui avaient manqué dans sa jeunesse et voici, à ce propos, une jolie anecdote contée par Ferdinand Fabre. « Un soir, pour lui faire faire la connaissance de notre Corneille, je lui lisais Cinna. Au milieu du monologue d’Auguste, J. -P. Laurens m’interrompit : « Assez, je vous en prie, assez, la tête me tourne. » Je le regardai; il était fort pâle. « Qu’avez-vous? lui demandai-je. — Ohl rien. » Et, désignant mon livre du doigt, il dit : « Trop de choses là-dedans m’ont touché. Cela m’a fait mal. Que vous êtes heureux