ARTISTES ET INSTRUCTION
la grande armée, le questionnant et apprenant que le maréchal Ney avait l'habitude de porter son manteau sur son dos sans passer les manches, l'artiste nota ce détail et en tira un parti très heureux pour le groupement des officiers qui entourent Napoléon dans son tableau fameux.
l’art en anecdotes
Artistes et dignité.
Le pape Paul V prenait plaisir à voir travailler Guido Reni; il était souvent à son atelier et, pour mettre l’artiste à l’aise, il l’avait autorisé à demeurer couvert en sa présence. « Il a bien fait, dit un jour le célèbre peintre à propos de cette licence, dès que le pontife fut sorti; car sans cela j’aurais prétexté une incommodité et je me serais couvert de moimême pour l’honneur que je dois faire rendre à mon art. »
Cette foi entêtée explique la dignité de l’artiste, soit orgueilleuse dans le beau sens du terme, soit naïve.
Ainsi, certain prince de la famille impériale manda un jour fort cavalièrement au peintre Gérard, très à la mode depuis qu’il avait fait le portrait de Joséphine, de se rendre à Fontainebleau pour le peindre en pied dans ses appartements.
Le peintre répondit à l’envoyé qu’il lui était impossible de peindre hors de son atelier.
Quelques jours après, le prince adressait à Gérard une lettre d’excuses, lui demandant s’il voulait bien faire son portrait et le priant de lui indiquer le jour et l’heure où il pourrait se présenter à son atelier pour poser.
La foi de l’artiste vaut sa dignité. Voici deux anecdotes
ARTISTES ET DIGNITÉ
à ce propos. On connaît cette phrase : « Il est bien entendu que le globe terrestre n'est pas rond comme l'O de Giotto. » Voici à quel trait, plus ou moins légendaire, il . est fait allusion ici. [ \
Giotto, le célèbre artiste à qui l'école de peinture florentine dut son premier éclat, au xive siècle, terminait à Pise les fresques du Campo-Santo, quand le pape Boniface VIII, qui voulait l'employer à Rome, envoya près de lui un de ses gentilshommes, chargé de juger du mérite de l'artiste. Soit que Giotto attachât, en effet, de l'importance à la fermeté d'une main capable de tracer d'un seul jet, et avec délicatesse toujours égale, un cercle parfait, soit que l'illustre peintre se trouvât offensé d'un doute qu'il considérait comme injurieux, il peignit, sous les yeux du gentilhomme, cette figure régulière qui a donné naissance au proverbe : « Rond comme l'O de Giotto. » Il insista pour que l'envoyé portât ce spécimen au saint-père et refusa obstinément de faire autre chose. Boniface s'empressa d'appeler auprès de lui Giotto, qui laissa à Rome plusieurs de ses chefs-d'œuvre.
Un biographe dit que tardivement, en entendant lire une pièce de Malherbe, il s'écria : « Et moi aussi je suis poète! » Ce passage faisait allusion au mot que l'on prête au Corrège : « Anck’io son pittore! » (Et moi aussi je suis peintre 1)
Communément, on fait de ce mot une sorte de cri d'enthousiasme que Le Corrège, jeune encore, aurait poussé en sentant se révéler chez lui une vocation soudaine à la vue d'un magnifique tableau de Raphaël; et c'est presque toujours en ce sens que cette parole, devenue célèbre, est employée lorsqu'elle prend la forme de l'allusion.
Or, pour être dans la vérité, il faudrait, paraît-il, l'entendre avec une tout autre signification. Le Corrège qui même, selon certains auteurs, était l'aîné de Raphaël, ne quitta jamais la Lombardie, où, malgré son immense talent, il lutta sans cesse contre la misère, tandis que la renommée lui appor-
tait chaque jour le bruit des opulents succès que Raphaël obtenait à la cour pontificale.
Un jour donc qu'on lui montrait une œuvre peut-être imparfaitement réussie de celui qu'il savait si hautement honoré, si largement rétribué : « Et moi aussi je suis peintre ! » s'écria-t-il; mais nous devons croire que ce fut, de la part du grand malheureux artiste, atteint dans la conscience de sa haute valeur, une façon de protester contre l'indifférence ou la parcimonie de ceux qui le faisaient travailler.
Bernard Palissy brûla, pour alimenter le four d'où devait sortir son admirable découverte de la céramique en France, ses meubles et son parquet.
« Vinci, qui mit (répétons-le) quatre ans à faire le portrait de Monna Lisa, ne le regarda jamais comme fini; il se pressait si peu que pendant son séjour à Rome, ayant reçu une commande de Léon X, il commença par distiller des plantes pour composer un vernis destiné au tableau qu'il devait faire et ne fit pas, selon son habitude ; il lui suffisait de s'être prouvé à lui-même par quelques œuvres, qu'il était un grand peintre.
« Peut-être même tirait-il vanité de ses talents d'ingénieur, d'hydraulicien et de compositeur de musique. »
L'un des premiers ouvrages de Mathieu del Nassaro fut une Descente de Croix gravée sur jaspe sanguin. Il eut l'adresse de disposer ses figures de telle façon, que les taches rouges qui donnent le nom à cette pierre exprimaient le sang qui coulait des blessures du Christ. Les graveurs grecs anciens,
ARTISTES ET DIGNITÉ
d'ailleurs, se préoccupaient beaucoup d'adapter les pierres aux sujets à traiter. Ainsi, Marsyas écorché par Apollon était en jaspe rouge, Proserpine sur pierre noire, Neptune sur l'algue marine, etc.
Pour en revenir à Nassaro, cet artiste était très fier de son talent. On rapporte qu'il aimait mieux donner ses ouvrages que les vendre à un prix modique, et qu'un jour il brisa un camée magnifique parce qu'un seigneur qui lui en avait fait une offre trop mesquine ne voulut pas l'accepter en présent.
Un courtisan ayant appelé le peintre Mignard, Mignard tout court, devant Louis XIV, le roi dit avec humeur : « Je l'appelle Monsieur. — Sire, dit l'artiste, il y a trente ans que je travaille à perdre le Monsieur. »
Pourtant on prononce avec affectation Monsieur Ingres, Monsieur Thiers. La réponse de Mignard est à rapprocher de celle que fit le sculpteur Falconet à propos d'une décoration qui confère à ceux qui la portent un titre signifiant : Votre haute naissance. Cette distinction avait été donnée au maître par l'impératrice de Russie, Catherine IL Et voici ce qu'il répondit à l'officier chargé de lui transmettre la décision de la souveraine. « Sa Majesté ne pouvait choisir un titre qui me convînt mieux, car je suis né en effet très haut, dans un grenier. »
Telle était la répugnance de Rude pour tout ce qui eût ressemblé aux complaisances de la camaraderie, qu'il ne pouvait souffrir qu'un écrivain admis dans son intimité fît l'éloge de ses ouvrages. Il les exposait sans signature. « On y mettra mon nom plus tard, si on les juge dignes d’être signés », disait-il.
Il est d'autres complaisances qui répugnent au véritable
l’art en anecdotes
artiste. Ainsi, un marchand de tableaux disait au maître de Barbizon :
« Vos vaches sentent récurie, ne pourriez-vous les faire un peu plus propres? On dirait qu'elles sortent du fumier. » J. -F. Millet répliqua : « Eh ! d'où voulez-vous qu'elles sortent? D'un salon? Mes vaches ne vont point dans le monde. Elles ne vont qu'à l'écurie et aux champs. »
Et, toujours à ce même propos, écoutez la fière réponse de A. Stévens :
Après un grand succès à un des Salons sous le second Empire, l'administration des Beaux-Arts songea à faire décerner à Alfred Stévens la médaille d'honneur. Robert Fleury fut chargé de transmettre au peintre de la vie féminine et des élégances mondaines les intentions officielles et, en même temps, les conditions auxquelles, il est vrai, cette distinction lui serait accordée. Il fit venir chez lui Stévens et lui dit : « Vous êtes un grand peintre, mais vous devriez changer de sujets. Vous étouffez dans un monde à l'étroit. Promettez-moi de faire ce que je vous demande, et nous vous donnerons la médaille d'honneur.
— Gardez votre médaille, répondit Stévens, je garde mon genre. »
Il salua respectueusement le vénérable académicien et sortit. Nous empruntons ces deux dernières anecdotes à M. Vachon. ( Pour devenir un artiste.)
La supériorité de Salvator Rosa, dans les petits paysages, fit dénigrer ses compositions historiques. Un jour, un très riche cardinal entre chez le peintre et toujours ce sont les petits paysages^qui attirent d'abord son attention; pourtant, près de s'en aller, le visiteur laisse tomber un regard sur une, peinture historique et en demande négligemment le prix. Alors Salvator de répondre impétueusement : un million ! Une autre
ARTISTES ET D1GNITF
fois, c'est un prince roumain qui parcourt la galerie du maître, il marchande un grand paysage. « Combien? — Deux cents écus ! » Et le client revenant un autre jour à la charge, renouvelle sa question : « Combien? — Trois cents écus! » Mais, ne se tenant pas pour battu à la troisième fois, le prince roumain apprend avec stupéfaction que le grand paysage qu'il désire a encore augmenté de prix. « Combien? — Quatre cents écus est le taux du jourl » répond Salvator. Et il ajoute : « La vérité est que Votre Excellence n'obtiendra ce tableau à aucun prix. » Et il le jette à ses pieds et le réduit en mille pièces...
Un jour, des prélats, étant venus voir peindre le Tintoret, s'avisent de lui demander comment il se faisait que le Titien allât si vite et qu'il allât, lui, si lentement : « Parce que, répondit l'artiste, furieux, il ne vous a pas, comme moi, toujours sur le dos à lui rompre la tête ! » D'artiste à prélats, c'était beaucoup oser en 1550 !
Au surplus, dans l'anecdote qui suit, nous voyons une tiare s'incliner sans façon devant un grand artiste.
« Lorsque Ganganelli monta sur le trône pontifical, Fragonard, qui explorait en ce moment l'Italie, avait sollicité l'honneur de lui être présenté. Le pape le reçut, étant seul dans son cabinet de travail avec cette affabilité qui lui était habituelle et, comme Fragonard se prosternait pour baiser sa mule sacrée : « Laissez cela aux Italiens, s'écria Ganganelli; « dans mes bras, dans mes bras, mon cher artiste ! »
En revanche, voici un artiste en singulière posture devant un roi.
Au retour de l'inauguration du projet de statue de Louis XV pour l'École militaire, le souverain s'arrêta devant l'œuvre et « salua avec affabilité l'artiste Lemoyne qui était appuyé comme un singe (sic) contre un des angles du piédestal
et qui faisait groupe avec le reste du monument ». (Bibliophile Jacob.)
“If-
Un des premiers comtes d'Angleterre ayant voulu voir travailler Holbein, le grand peintre s'excusa poliment, mais le seigneur, croyant que l'on devait tout à son rang, persista et voulut forcer la porte. Alors Holbein, irrité, jeta le comte du haut de l'escalier en bas, puis il s'en fut auprès du roi implorer son pardon.
Récriminations du seigneur meurtri et ensanglanté, récriminations si peu calmées par les excuses que le monarque cherche à donner en faveur de son peintre, qu’en fin de compte, répondant aux menaces de vengeance de l'outragé, le roi lui dit : « Monsieur, je vous défends sur votre vie d'attenter à celle de mon peintre. La différence qu'il y a entre vous deux est si grande, que de sept paysans je puis faire sept comtes comme vous, mais de sept comtes je ne pourrais jamais faire un Holbein. »
Autre anecdote similaire : il s'agit, cette fois, d’Albert D ürer. L'artiste, dessinant sur une muraille, avait le plus grand mal à se tenir sur la pointe des pieds. L'empereur Maximilien ayant dit à un gentilhomme de lui servir d'échelle pour un instant, ce dernier, trouvant cette position trop humiliante pour sa noblesse, refusa net, ce qui lui valut cette réponse de l'empereur : « Albert Dürer est plus noble que vous par ses talents; d'un paysan je puis faire un noble, mais d'un noble je ne pourrais jamais faire un tel artiste. » Et, sur-le-champ, Maximilien ennoblit Albert Dürer.
« Mécontent du prix modique qu'on avait accordé à son ouvrage (il s'agit du Milon de Crotone ), Puget allait le briser d'un coup de marteau, si on ne l'eût arrêté. Le grand roi
ARTISTES ET DIGNITÉ
qui le sut, dit : « Qu'on lui donne ce qu'il demande, mais qu'on ne l'emploie plus, cet ouvrier est trop cher pour moi. » Après ce mot, conclut Diderot, à qui nous empruntons ce récit, qui eût osé faire travailler le Puget? Personne; et voilà le premier artiste de France condamné à mourir de faim. »
La vie de David d'Angers (fig. 126) est un exemple de foi et de dignité admirables. Un exemple entre mille : « Les fameux bas-reliefs du Parthénon, enlevés par lord Elgin, venaient d'être placés au Musée britannique, David ne put résister au désir d'aller les voir. C'était à ses débuts, il était fort pauvre, et dans son enthousiasme pour l'art il s'était imaginé que le célèbre statuaire anglais Flaxman lui réserverait un bienveillant accueil. Mais ce dernier, profondément antipathique à la Révolution Française, au seul nom de David, refusa de le recevoir. La détresse du malheureux artiste était à son comble. Il n'empêche qu'il repoussa avec indignation la commande d'un monument que l'on désirait élever à Londres, à la victoire de Waterloo 1 II vendit son linge et ses habits pour regagner la France.
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Le célèbre graveur et peintre Jacques Callot était Nancéen, et comme Louis XIII le priait, certain jour, de faire une gravure de la prise de Nancy, l'artiste s'écria : « Je mê couperais plutôt le pouce, Sire. »
Et cela nous rappelle que Ingres à ses débuts avait accepté, malgré son dégoût pour la laideur, de dessiner les traits totalement dénués de grâce d'une dame très fortunée. Malgré l'aubaine, le jeune peintre ne put jamais faire le portrait en question et, d’une voix larmoyante, il disait à l'ami qui lui avait procuré son modèle : « Que veux-tu ! elle est trop laide, je ne peux pas! je ne peux pas!... »
Cliché L. Mercier.
Fig. 126. — Bas-relief, par David d’Angers.
AUTISTES ET DIGNITE
Horace Vernet, étant directeur de l'Académie de France à Rome, avait envoyé à Charles X le portrait du pape; le roi, charmé, fit proposer à l'artiste de le nommer baron; Horace Vernet fit à l'intermédiaire cette fière réponse : « Pour un peintre, le nom de Vernet me semble parfaitement bien, sans titre honorifique; ce nom est de lui-même sorti de la foule, et le titre de baron l'y confondrait de nouveau; mais si Sa Majesté est disposée à m'accorder ce qui me ferait le plus grand plaisir, dites-lui que je la prie d'accorder la distinction de la Légion d'honneur à M. Dumont, sculpteur, l'un de mes pensionnaires, qui vient d'exécuter un groupe du plus grand mérite. » De même Pigalle refusa-t-il la décoration de l'ordre de Saint-Michel, parce que Lemoyne et Bouchardon ne l'avaient pas encore.
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Doyen, peintre de l'Académie, voyait souvent le comte de Lauraguais à cause du goût de ce dernier pour les arts et surtout pour la peinture à l'huile, à laquelle le comte s'exerça avec autant de prétention que de médiocrité. Un jour Doyen partait de la terre du comte pour retourner à Paris, il était fort mauvais écuyer. M. de Lauraguais, qui le voyait de sa fenêtre, riait aux éclats de sa manière gauche et de la peine qu'il avait à manier son cheval. L'artiste, piqué, relève brusquement la tête, fixe le mauvais plaisant, et lui crie : a Monsieur le comte, chacun son métier! Je vous ai vu peindre ! »
Abraham Jeanssens, entre autres artistes jaloux de la gloire de Rubens, osa proposer au maître un défi de peinture ! Rubens se contenta de lui répondre : « Quand vous serez à ma
taille, j'accepterai le défi. » Et, à propos de réponse, voici celle de Van Dyck aux chanoines de Courtrai qui, après avoir traité de « barbouillage » le Christ en croix que venait de leur peindre l'artiste, ayant reconnu leurs torts, faisaient de nouveau appel au génie de Van Dyck : « Vous avez assez de barbouilleurs dans Courtrai et aux environs; pour moi, j'ai pris la résolution de ne peindre désormais que pour des hommes et non pour des ânes. »
Et voici la fière réplique de Velasquez à ses rivaux qui convenaient que le maître excellait à peindre des têtes mais que là se bornait son mérite : « Ils me font beaucoup d'honneur, car moi je ne connais personne qui sache bien peindre une tête. »
Gleyre était très lié avec le prince Napoléon, qui lui rendait souvent visite. Un jour, le prince Napoléon se trouvait dans l'atelier du peintre qui travaillait; il se permit de retourner des toiles qui se trouvaient contre le mur. L'artiste se leva et prenant des mains de l'Altesse impériale la toile qu'elle venait de déranger, il la replaça en disant : « Si je la mets là, ce n'est pas pour qu'on la regarde; si cela ne plaît pas à Votre Altesse... » Et, de la main, il lui montra la porte. L'Altesse impériale se le tint pour dit.
Empruntons maintenant à Vasari une anecdote relative à Mantegna en train de peindre à Rome la petite chapelle du Belvédère au Vatican sur l'invitation du pape Innocent VIII. « Le pape, accablé d'affaires, ne donnait pas d'argent à Mantegna aussi souvent que celui-ci en avait besoin. Andrea, pour faire sentir au pape ses oublis, imagina de peindre au milieu de quelques vertus : la Discrétion. Innocent VIII, étant allé un jour le visiter, ne manqua pas de lui demander quelle était
ARTISTES ET DIGNITE
cette figure. « La Discrétion, répondit Andrea. — Eh bien ! répondit le pontife, aie soin de mettre à côté : la Prudence. » Mantegna avait compris... mais il fut comblé d’honneurs et de présents lorsqu’il eut achevé son oeuvre.
On remarquera l’accoutumance des artistes de ces temps de « parler avec leur pinceau », suivant l’expression de Carrache; de nos jours on prend moins de détours pour dire ce que l’on pense, témoin la noble réponse de Castellani, peintre de panoramas.
Quelque temps après nos désastres, des Allemands étaient venus pressentir le talent spécial de cet artiste relativement à un panorama qui devait faire revivre un épisode de la guerre de 1870.
La proposition timidement hasardée est — ô surprise ! — acceptée avec empressement. On en arrive à parler du prix. « Mon prix? mais, répond Castellani sans broncher, cinq milliards! »
« Un certain Baldo Magini de Prato, ayant besoin d’une fresque dans une habitation nouvelle, avait choisi André del Sarto parmi les peintres qu’on lui avait recommandés. Nicolo Saggi Sansavino se remua tant qu’il obtint le travail. Toutefois, on envoya chercher André pour l’aider, lequel, dans la croyance que la fresque lui était donnée, vint au Prato. Arrivé là, il trouva Nicolo. Celui-ci s’était si bien emparé de l’esprit du bourgeois qu’il proposa à André de parier toute somme qu’on voudrait de faire mieux que lui. L’autre, alors, répondit, malgré son peu de courage habituel : « Voilà mon « garçon qui n’est à l’atelier que depuis peu; si tu veux lutter « avec lui, je mettrai pour son compte; mais, quant à moi, « sache que je ne puis accepter; car, vainqueur, je n’en retire- « rais aucune gloire, et, vaincu, ce serait une si grande honte « qu’il m’en faudrait mourir. » Puis, se tournant vers Baldo : « Donnez l’ouvrage à Nicolo, ajouta-t-il, il le fera de façon
l’art en anecdotes
« à plaire à ceux qui vont au marché. » Et du même pas, il « revint à Florence. »
Guido Reni peignait, dit-on, avec une espèce de cérémonial, toujours habillé, comme Buffon pour écrire, ayant à l’entour de lui trois ou quatre élèves qui préparaient ses couleurs, ses pinceaux, et nettoyaient ses immenses palettes.
Cette pompeuse façon d’agir tenait à ses idées sur la religion d’art ; il se considérait en son atelier comme le roi qui trône, le juge qui siège, la sibylle qui rend les oracles; mais une fois loin du trépied il redevenait lui-même.
HABILETÉ PROFESSIONNELLE
Habileté professionnelle.
Fra Angelico, dont l'habileté était si profonde, si vraie, si ardente qu'il ne retouchait jamais ses peintures, disait avec une charmante ingénuité « que la volonté de Dieu avait été qu'elles fussent ainsi, et qu'il ne lui appartenait pas d'y rien changer ».
Un exemple de l'esprit pratique servi par l'habileté : « Autrefois, il y eut des peintres qui œuvraient avec une prestesse extraordinaire. De tous, le plus véloce fut Luca Giordano. Il ne prenait jamais de repos, étant fort âpre au gain. Quand Giordano peignait, sa femme ou son père lui apportaient son repas — à la becquée, écrit un de ses biographes, « comme on eût fait pour un merle ou un passereau ». Et il allait si rondement qu'on le surnomma Luca le « Va vite », Luca fa presto.
« Un jour que Giordano était occupé à peindre un tableau représentant Jésus et ses disciples , il fut interrompu par son épouse qui l'appelait pour dîner (il dînait à table, par exception, ce jour-là, °.yant, sans doute, des invités) : « Luca I « criait Mme Giordano, descends tout de suite... La soupe va « refroidir I ... Je viens, répondit le Napolitain, je n'ai plus à faire que les douze apôtres! » (G il Blas.)
A propos de la facilité du travail chez Téniers. On raconte que l’artiste, étant allé à la campagne, s’aperçut à l’heure du déjeuner qu’il avait oublié sa bourse. Il entre bravement dans une auberge, non sans inviter à son repas un mendiant qui jouait de la cornemuse à la porte. Le repas terminé, Téniers se met à peindre son « hôte », et bientôt il met en vente parmi les curieux qui l’entouraient, la toile qu’il vient prestement « d’enlever ». Un amateur aussitôt achète l’œuvre en question et Téniers paye grassement son hôtelier stupéfait !
Andréa del Sarto avait acquis par ses études une telle habileté à imiter la peinture des autres, qu’ayant expédié pour Mantoue une copie du portrait de Léon X par Raphaël, Jules Romain, qui la reçut et qui avait exécuté lui-même les habits de l’original, fut complètement trompé !
Trouillebert, imitateur de Corot, même lorsqu’il égala ou surpassa ce maître, connut l’amertume de n’être qu’un copiste, et les amateurs, d’autre part, ont fait tort à leur bon goût quand ils se sont refusés à reconnaître le talent de Trouillebert qui les illusionna souvent, si pareillement à Corot.
Un amateur fit un jour cette expérience. Il alla présenter au maître deux « Henner », un faux et un vrai...
— Lequel est le bon? demanda-t-il.
Le maître hésita, puis il répondit :
— Celui-ci...
Et il désigna la toile apocryphe.
L’auteur se récria :
— Comment, vous dites que c’est celui-ci le bon?...
HABILETE PROFESSIONNELLE
Et il avoua sa supercherie. Mais le vieil ermite de la place Pigalle ne voulut pas reconnaître son tort et, flegmatique, il expliqua :
— Barton! Fous m'afez temanté lequel est le pon...jefous ai indiqué le meilleur des teux. Ce n'est pas ma vaute si on vait les Henner mieux que moi! (La Liberté.)
A propos de facilité d'exécution, voici ce qui arriva à Philippe de Champagne :
Les marguilliers d'une paroisse de Paris avaient demandé à plusieurs peintres des esquisses pour un Saint Nicolas. Philippe de Champagne, avant que les autres artistes eussent remis leurs esquisses, fit placer son tableau dans la chapelle.
Un marguillier, bon plaisant, lui demanda combien il vendrait un cent de Saint Nicolas ! [La Presse .)
C'était merveille, dit-on, de voir les mains du peintre de fleurs, Redouté, ces fleurs dont la grâce et la légèreté étaient réputées : ses mains étaient épaisses et difformes comme celles d'un terrassier et, plus d'une fois, paraît-il, des poètes de province divertirent singulièrement Redouté en comparant ses doigts aux doigts de l'aurore qui sème des roses.
Louis XIV disait, en parlant de A. Coysevox : « Cet homme a dix mains plus habiles l'une que l'autre, » faisant ainsi allusion à sa prodigieuse habileté.
Le peintre Boek, de Delft, élève de Van Dyck, avait une telle rapidité de pinceau, que Charles Ier, se faisant peindre par lui, s'écria : « Parbleu, Boek, je crois que vous peindriez à cheval et en courant la poste. »
Fig. 127. — Dessin de Daniel Vierge, — gravure sur bois (très réduite) — (extrait du Monde Illustré).
HABILETÉ PROFESSIONNELLE
Fig. 128. — Dessin ü’Adrien Marie. Extrait de la Journée d’un enfant.
Un peintre se glorifiait devant Apelle de peindre fort vite : « Je m'en aperçois! » lui répondit tout simplement Apelle.
Parmi les meilleures planches de Duplessis-Bertaux, les amateurs recherchent sa carte de « l'Itinéraire de Paris à
LART en anecdotes
Vienne et à Austerlitz ». Sur une planche de quelques centimètres carrés, il embrasse tout le panorama de l'Allemagne en raccourci. Une file de canons part d'Austerlitz et se prolonge jusqu'à Paris à travers mille circuits. C'est, il est vrai, une sorte de jeu d'atelier. Mais la finesse de la pointe s'y montre prodigieuse. Autre prouesse de métier : il s'agit du passe-temps de Claude Mellan (renouvelé de nos jours par Pannemaker) qui consistait à graver une tête au moyen de tailles circulaires s'élargissant au fur et à mesure, à partir de l'extrémité du nez. Entre parenthèses, Le Poussin ne paraît pas avoir été très satisfait de l'interprétation de ce Mellan qu'il nomme quelquefois Mellon ou Meslon !
On rapporte que David d'Angers, étonné de l'activité prodigieuse du jeune J. -B. Carpeaux, dit un jour : « Vous pouvez couper la tête à Carpeaux, ses mains continueront à modeler l'argile. »
Les improvisations d'Horace Vernet, dont la facilité était grande, étaient, au fond, très méditées. C'est ce qui a fait dire à Charlet : « On se figure qu' Horace est toujours à faire de l'escrime d'une main, de la peinture de l'autre; qu'il donne du cor par ici, ou joue de la savate par là. Bast ! il sait très bien s'enfermer pour écrire ses lettres, et c'est quand il y a du monde, qu'il met les enveloppes ! »
« On prétend que je peins vite, disait Horace Vernet, si vous aviez vu, comme moi, Ingres !... Je ne suis qu'une tortue. »
SA
Aspertini, peintre, mort en 1552, était un homme extrême-
HABILETÉ PROFESSIONNELLE
ment bizarre. On l'appelait l'homme à deux pinceaux, parce que par singularité il peignait en même temps des deux mains. L'une produisait le clair et l'autre l'obscur.
Malgré la rapidité de sa conception, le célèbre dessinateur espagnol Daniel Vierge (fig. 127) était très souvent en retard pour ses dessins; il lui fallait, pour arriver à temps, une collaboration de graveurs vraiment dévouée. A mesure qu'il terminait une partie du dessin en cours d'exécution, il la donnait à graver, puis c'était une autre, retouchant, finissant, allant de droite et de gauche, tout cela joyeusement entremêlé de chansons espagnoles avec accompagnement de guitare.
L'habile dessinateur Adrien Marie (fig. 128) allant en soirée, pour ne pas réveiller ses enfants endormis dans sa propre chambre, se fit un col en papier dont la rigidité et la correction étaient irréprochables. Peut-être cet artiste avait-il lancé la formule du linge économique que nous voyons de nos jours! Autre histoire analogue : une tache de sauce a défloré la blancheur du plastron d'un mondain; vite le baron Lepic, peintre de marines distingué, métamorphose la macu- • lature en un charmant voilier que le peintre signe. La mode est dès lors lancée des devants de chemises imagés!
Un jour, dans une vente de charité, Adrien Marie est sollicité par une dame vendeuse de vouloir bien lui improviser une aquarelle pour orner l'en-tête d'un livre. L'artiste, pris au dépourvu, n'hésite point cependant et voici qu'il met aussitôt en couleur, à l'aide de pétales de fleurs écrasées, un croquis lestement troussé que tout le monde s'arrache...
l’art en anecdotes
W. Bouguereau avait un jour représenté une jeune mendiante qui tenait sur ses genoux un violon. Biaise Desgoffes s'amusa, sur le désir de l'auteur des Funérailles de Sainte Cécile , à peindre les cordes de ce violon. Dire avec quelle sûreté de main Desgoffes modela ces cordes est impossible! Un trait de pinceau pour figurer l'ombre, un autre pour la demi-teinte, un dernier pour la lumière. Tout cela sans appui-main.
A propos de sincérité : Jean d’Udine excellait à peindre les fleurs, les fruits et des ornements de tout genre. Quatremère de Quincy écrivait à son sujet : « Livré depuis longtemps à cette partie de l'imitation, il était employé par Raphaël à exécuter dans ses tableaux certains accessoires tels, par exemple, que les instruments de musique de la Sainte Cécile. »
On prétend que la Kermesse de Rubens fut peinte en huit heures et l'on sait que la gravure de Rembrandt désignée sous le nom de Paysage à la moutarde dut ce qualificatif à un pari que le maître avait fait de graver cette planche durant que le domestique de son hôte, un bourgmestre de Hollande, irait chercher de la moutarde qui manquait sur la table.
D'autre part, l'application de Ribera au travail était telle qu'il avait toujours auprès de lui un homme qui, de temps en temps, lui disait : « Seigneur Ribera, vous travaillez depuis tant d'heures ! »
Ferdinand Ier admirait un jour un enfant que Berettin avait
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peint pleurant. Berettin ne fit qu’ajouter un coup de pinceau et l’enfant parut rire; puis, d’une autre touche, il le remit dans son premier état. « Prince, lui dit le peintre, vous voyez avec quelle facilité les enfants rient et pleurent. »
« Annibal Carrache avait une telle facilité de dessin que plusieurs années auparavant, ayant été dévalisé avec son père, dans un voyage qu’ils firent à Crémone, il dessina si parfaitement chez le juge les figures de ses voleurs qu’ils furent sur ce témoignage signalés, poursuivis et convaincus. Cette anecdote nous remet en mémoire un trait à peu près pareil dans la vie d’Apelle. Ce peintre avait beaucoup déplu à Ptolémée, le frère et l’ami d’Alexandre, lorsqu’ils s’étaient rencontrés ensemble à la cour du roi de Macédoine. Forcé plus tard de relâcher à Alexandrie, pendant le règne de Ptolémée, un de ses amis lui fait dire que le roi le priait à dîner.
« Apelle, étonné, pense cependant devoir obéir, ilseprésente. Le roi à sa vue entre en fureur, et comme le peintre s’excuse sur l’invitation reçue, il lui ordonne d’en nommer le porteur. Apelle reste confondu, il ne sait pas son nom.
« On commence à craindre pour lui, car Ptolémée se croit joué. Tout à coup il se ravise, prend un crayon et dessine le coupable de telle façon que le roi et tous ceuxqui l’entourent le reconnaissent. »
A ces étonnantes anecdotes de mémoire visuelle empruntées à E. Legouvé, nous ajouterons celles qui suivent. Gustave Doré fut un jour chargé par un éditeur de faire, d’après une photographie, le dessin d’un paysage des Alpes.
Ce dessin devait être terminé le lendemain. Doré quitte l’éditeur oubliant la photographie sur la table. Grand fut l’émoi de l’éditeur lorsqu’il s’aperçut de l’oubli, mais grand fut aussi son étonnement en voyant revenir le célèbre illustrateur, à l’heure dite, avec le dessin fait de mémoire sans qu’un sapin ni qu’un rocher y manquât !
Horace Vernet ne fit-il pas le portrait du frère Philippe dans ces mêmes conditions d'extraordinaire mémoire des yeux? Alors que ce vénérable ecclésiastique, dont le nom reste pieusement attaché à l'organisation des ambulances de la guerre de 1870, refusait de poser devant l'artiste, celui-ci vint le voir simplement à plusieurs reprises, en sa cellule de la rue Oudinot, et fixa les traits du frère, malgré lui, de souvenir.
Quand on songe enfin que le célèbre peintre illustrateur Emile Bayard, pendant nombre d'années, évoqua des peuplades sauvages en leur cadre mystérieux avec sa seule intuition de penseur ou d'après les croquis de voyageurs, informes, pour le Tour du monde! La photographie ne rendait aucun service pratique à cette époque et les forêts vierges de Riou, encore, sont bien telles que ce dessinateur les inventa !
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Les illustrateurs fortifient leur mémoire visuelle par la gymnastique incessante du croquis, et voici ce qu'il arriva à l'un d'eux qui, juré à la Cour d'assises, se laissa aller tranquillement à son exercice favori jusque dans le temple de Thémis. L'inculpé avait un visage singulier dont le caractère plut vivement à notre artiste. Aussitôt le voici croqué. D'autre part, le président des assises n'était pas moins intéressant à portraire, et tel juré, collègue de circonstance, également; puis ce fut le tour des avocats; bref, tandis que se poursuivaient l'interrogatoire, le réquisitoire, les plaidoiries, l'artiste, tout à ses croquis, oubliait la majesté du lieu
Or, il arriva que le président, qui était un fort galant homme, doublé d'un collectionneur d'art émérite, ne fut pas sans remarquer le vif intérêt que portait l’artiste aux débats devant lui engagés. Aussitôt renseigné sur le nom avantageusement connu du juré en questionne magistrat se garda bien de lui faire la moindre observation; mais, avant la clôture des débats, il lui fit connaître délicatement par un huissier « qu'il confisquait tous les dessins exécutés à l'audience » !
Et ce fut avec plaisir que l’artiste s’inclina.
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L’artiste et le bourgeois
« Dans les Flandres, les peintres faisaient partie de la ghilde des fripiers ! Nous voyons ces artistes traiter une confection de tableaux comme une entreprise de pavage ou de maçonnerie, en stipulant des dates, des dédits, des matériaux — ce qui nous paraît aujourd'hui une monstruosité. Le choix des produits à employer par les peintres se notait alors avec une précision incroyable. Cette partie d'un tableau comporte un or et un outremer de qualité supérieure à ceux d'une partie moins intéressante.
Les gens d'Avignon tiennent à ce que les personnes divines soient habillées de « meilleure étoffe » que les adorateurs ou les simples saints du second plan. On voit des commandes porter l'obligation, pour le peintre, de faire un arbre de la croix en « manière de cèdre », tandis que la croix des larrons sera à la discrétion de l'artiste.
En France, le roi Louis XI est déconcertant; il compte un peintre juste le prix d'un chaussetier, mais il tient pourtant à être montré dans sa gloire. Il ne s'embarrasse point de la vérité historique. Chauve et un peu dégradé, il entend imposer à Colin d'Amiens une toison idoine et il l'ordonne dans une commande célèbre. Fouquet s'en tire en le coiffant d'une sorte de cape et une autre fois en lui mettant le bonnet pointu des chevaliers de Saint-Michel.
l’art en anecdotes
Charles le Téméraire et son fils, cependant, ont plus de liberté et plus de sincérité : le vieux duc admet très bien les rides de sa face ravagée et il les autorise. L'ignorance du public, au reste, émeut surtout les portraitistes. Hélas I les temps n’ont point changé et le contact direct avec le « bourgeois » et sa ressemblance est demeuré encore invariablement pénible aux peintres d'effigies. Au point que les maîtres du genre ne montrent souvent leur œuvre à leur modèle que lorsque celle-ci est dans le cadre, terminée.
Parfois aussi les célébrités du portrait usent d'un subterfuge qui n'attente pas à leur conviction intime, lorsqu'ils sont en désaccord avec « le client », pour avoir l'air de le contenter. « Permettez-moi une simple remarque, mon cher maître, minaudait un jour une grande dame, ma fille est parfaite telle que vous l'avez rendue... toutefois, ne trouvez-vous pas que ses yeux ont davantage de vie, d'expression, au naturel? — Peut-être, » répondit l'artiste avec bonhomie. Puis, tout à coup , il fait mine d'être d'accord avec sa « cliente » et il consent à revoir l'expression des yeux en question, mais sans le modèle, d'inspiration, de souvenir.
Quelque temps après, la dame arrive à l'atelier du peintre qui l'accueille ainsi : « Vous aviez parfaitement raison, madame. » Et lui montrant le portrait, il ajoute : « Voyez, la retouche est faite ! »
Et la « cliente » de se pâmer devant les yeux de sa fille, si expressifs maintenant !
Notez que le maître n'avait fait aucune retouche ! Simple effet de suggestion.
Mais les artistes qui n'ont point de nom, hélas ! ne peuvent point ainsi résister à la tyrannie de leurs modèles.
Buonamico était toujours prêt à défendre par la satire la dignité de son art. Ainsi « les habitants de Pérouse lui
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avaient donné à peindre sur la place un saint Ercolano, évêque et protecteur de la ville. On convint du prix, et on fit, à Yendroit où il devait peindre, une palissade de planches et de sable pour qu'il ne fût pas vu.
« Mais, à peine dix jours passés, chacun demandait quand serait finie cette peinture; cet ignorant empressement fatigua Buonamico qui, arrivé à la fin de son travail, résolut de se venger cruellement de la sottise de ce peuple. L'œuvre terminée, il la montra. Mais les habitants de Pérouse ayant voulu faire enlever la palissade, l'artiste demanda qu'on la laissât encore deux jours, parce qu'il avait encore quelques coups de pinceau à donner. On lui accorda les deux jours; il monte sur son échafaud, efface la couronne d'or qu'il avait placée sur la tête du saint et y substitue une guirlande de chardons; puis le matin, il part secrètement pour Florence.
« Les deux jours étant écoulés, les habitants de Pérouse, ne voyant pas le peintre sortir de l'atelier, enfoncent la palissade et trouvent leur saint couronné de chardons; ils firent courir à cheval après Buonamico, mais il était déjà en sûreté! » (E. Legouvé.)
Le Poussin, ayant essuyé quelque désagrément en France, se retira à Rome où il vécut dans la médiocrité. Un jour qu'il reconduisait lui-même, la lampe à la main, l'évêque Massimi, depuis cardinal, ce prélat ne put s'empêcher de lui dire : « Je vous plains beaucoup, mon cher Poussin, de n'avoir pas seulement un valet. — Et moi, répondit cet homme célèbre, je vous plains beaucoup plus, monseigneur, d'en avoir un si grand nombre. »
D’- Malgré l'enthousiasme du pape Jules II pour les peintures que Michel- Ange avait exécutées dans la chapelle Sixtine.
l’art en anecdotes
il aurait voulu un peu plus de richesse pour ces sombres figures. « Il faudrait leur mettre un peu d’or, dit-il à Michel- Ange : ma chapelle paraîtra bien pauvre. — Ceux que j’ai peints là, répondit l’artiste, étaient de pauvres gens. »
Ce fut Giotto qui, le premier, remplaça par des fonds naturels les conventionnels fonds d’or chers à l’art byzantin.
Lampridius raconte que l’empereur Héliogabale se plaisait à donner des repas où il faisait servir, imités en cire, tous les mets qu’il mangeait lui-même. Après chaque service, les convives étaient obligés, selon l’usage, de se laver les mains comme s’ils les eussent salies; on leur présentait ensuite un verre d’eau pour la digestion !
« Je ne sais, écrit E. Legouvé, quel gentilhomme de campagne, ayant appris la grande renommée de Giotto, voulut avoir, pour rentrer dans sa châtellenie, un bouclier peint par le grand peintre. Il alla trouver Giotto et lui dit : « Maître, que Dieu vous garde, je voudrais que vous me « peignissiez mes armes sur ce bouclier. » Giotto, considérant l’homme, demanda : « Quand le veux-tu?» L’autre le lui dit. « Laisse-moi faire, » répondit Giotto. Et l’autre s’en alla.
« Quand il fut parti, Giotto pensa en lui-même : « Qu’est-ce « que veut cet animal? Est-ce qu’il serait venu pour me railler? « Est-ce que l’on m’a jamais donné un bouclier à peindre? Et « d’ailleurs, comment veut-il que je connaisse ses armes? Est-ce « qu’il est le roi de France? Eh bien ! je lui en ferai des armes. » Et le voilà qui se met à peindre un casque, des gants de fer, une cuirasse, une paire de cuissards, une salade, une épée, un couteau et une lance.
Arrive le gentilhomme. « Eh bien, maître, mon bouclier
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« est-il peint? — Oui, répond Giotto, on va l'aller chercher. » On l'apporte mais à peine le gentilhomme l'a-t-il vu, qu'il s'écrie : « Quel barbouillage est tout ceci? — Que cela te « barbouille ou non , tu me le paieras. — Je n'en paierai pas « quatre deniers. — Que m'as-tu dit de te peindre? — Mes « armes. — Eh bien ! ne sont-ce pas là tes armes? qu'y manque- «• t-il ? — Alors, c'est bien. — Mais non, c'est mal, reprend Giot- « to, il faut que tu sois un grand animal pour venir ici et me « dire : Peignez-moi mes armes, toi qui ne sais peut-être pas qui « tu es. Si tu étais de la famille des Bardi et des Donati passe, « mais toi ! toi, quelles sont tes armes? Je t'ai fait une armure « complète sur ton bouclier; s'il t'en manque, dis-le et je les « peindrai. »
« Le gentilhomme appela Giotto en justice, mais il fut condamné à prendre et à payer le bouclier. »
On a souvent cité le fait du feu roi de Bavière faisant étudier et jouer pour lui seul les opéras de Wagner. L'histoire artistique nous montre Lulli agissant de même. Armide du maître ayant été très mal accueillie à la première représentation, il la fit jouer pour lui seul le lendemain. Louis XIV, ayant appris l’idée singulière du célèbre compositeur, voulut entendre une seconde fois l'opéra, qui eut dès lors un grand succès.
Lulli était à la fois libertin et superstitieux. Comme il avait les mouvements très impétueux, il lui arriva de se frapper rudement le pied, en battant la mesure avec sa canne L. Cet accident qui n'eût été rien pour un autre devint fort grave par la mauvaise qualité de son sang. 11 se crut en danger; il eut peur, et fut pour consulter un casuiste très sévère qui commença
l. Ce fut l’origine du bâton du chef d’orchestre.
Cliché L. Mercier.
l’art en anecdotes
par exiger le sacrifice d’un opéra que Lulli était prêt à donner. Au moment où le casuiste jetait l’opéra dans le feu, le fils de Lulli poussait des cris de chagrin et de regret. « Tais-toi, lui dit tout bas son père, Colasse en a une copie. Lulli mourut peu après des suites de cet accident. i ;
Il y a quelques années, le beau groupe de la Danse signé Carpeaux, qui orne la façade de l’Opéra, fut maculé d’encre, par un imbécile dont la critique du moment avait pourtant armé le bras. La vérité saisissante de cette œuvre semblait une offense à la routine, et la foi de cet iconoclaste nous rappelle cette autre beaucoup plus ardente encore que Théodore de Bèze, réformateur calviniste, rapporte : « Le 21 avril, on ne put empêcher une terrible exécution d’images abattues en moins de rien à Orléans, combien que le prince avec l’amiral et autres de leur suite, accourant au grand temple de Sainte-Croix, y donnassent coups de bâton et d’épée; même ayant aperçu quelqu’un qui était après abattre une image bien montée, et le prince ayant saisi une arquebuse pour tirer contre, il lui répondit ces propres mots : « Monsieur, «ayez patience que j’aie abattu cette idole, et puis que je « meure, s’il vous plaît. »
Les Romains, avant de piller la Grèce, n’étaient d’ailleurs que des bourgeois. « Leur consul disait à ses intendants militaires que, s’ils lui cassaient une statue de Phidias, ils seraient obligés d’en fournir une autre du même marbre et de la même dimension.
« Il est vrai que ces ignorants, à force de voler des chefsd’œuvre, finirent par en comprendre le mérite et ne les imitèrent pas trop mal. »
« J’en userai peu ou pas du tout, dit un jour Gœthe en
l’art en anecdotes
montrant un fauteuil qu'il s'était fait acheter, je m'assieds toujours sur ma vieille chaise de bois, à laquelle j'ai fait ajouter depuis quelques semaines seulement, un dossier pour appuyer ma tête. Un entourage de meubles commodes et artistement travaillés arrête court ma pensée et me plonge dans un état de bien-être passif. Si l'on n'y a été habitué dès sa jeunesse, les appartements somptueux et les ameublements de luxe ne conviennent qu'aux gens qui n'ont et ne se soucient d'avoir aucune idée. »
Et que de diplomatie il fallut déployer pour que les beaux monuments ne soient point victimes du vandalisme !
Nous trouvons, en effet, la note suivante dans un journal daté du 10 nivôse, an VII :
« Le ministre de l’Intérieur vient d'écrire au ministre des Finances pour l'inviter à suspendre la vente de la cathédrale de Reims , dont le portail est un chef-d'œuvre d'architecture gothique; le produit de la vente serait peu considérable, et la conservation du monument est précieuse, sous les rapports de l'antiquité et de l'art. Nous espérons, en conséquence, que des adjudicataires barbares ne porteront pas la hache sur ce beau monument que la faux du vandalisme avait respecté, et n'ajouteront pas cette perte à toutes celles dont gémissent les amis des arts. »
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Un de nos célèbres peintres militaires (fig. 129 et 130) modernes rend visite un jour au neveu d'un illustre guerrier qui lui fait les honneurs de la collection des reliques qui lui restent 4e son oncle.
Or, parmi les reliques en question, quelle n'est pas la stupéfaction du peintre d'apercevoir un drapeau qu'il a lui-
l’art en anecdotes
même fabriqué 1 Ce drapeau, d'abord confectionné en soie neuve, avait été décoloré ensuite au soufre, et dans ses « glorieux » plis, pour achever l'illusion vénérable, l'artiste avait fait exploser un paquet de pétards I
En 1452, l'empereur Frédéric III, allant à Rome se faire couronner par le pape, traversa Venise. Les Vénitiens lui présentèrent un buffet de cristal d'un travail précieux; l'empereur, incapable de l'apprécier, fit signe à son fou de renverser la table : les cristaux furent mis en pièces, et le prince en se tournant vers l'assemblée interdite, fit remarquer en riant que si le buffet avait été brodé d'or ou d'argent, les morceaux en eussent été encore bons à emporter 1
« Un tableau au Salon est ce qui entend le plus de bêtises au monde, » ont dit les Goncourt.
Gustave-Adolphe, qui avait de grandes et coûteuses guerres à soutenir, apercevant dans une église de son royaume les statues des douze apôtres en argent, leur dit : « Gomment, messieurs 1 est-ce donc à demeurer tranquilles ici que vous fûtes destinés? Vous êtes établis pour parcourir l'univers, et vous remplirez votre mission, je vous assure. » Il les fit alors enlever et transporter à la Monnaie, avec ordre d'en frapper des pièces avec cette inscription : A Vhonneur de Jésus-Christ.
Il paraît qu'un entrepreneur de peinture en bâtiment demanda à Meissonier qu'il lui peignît quelque chose, en échange de travaux qu'il venait d'exécuter pour le maître dans sa villa de Poissy. Meissonier feignit d'accepter la pro-
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position, tout en réservant l'échéance de ladite. Or, à quelque temps de là, le célèbre peintre se rendit chez l'entrepreneur en question et, avisant un camion de couleurs et un gros pinceau, il se mit à peindre une partie qui se trouvait à proximité. Puis, riant en montrant son « œuvre » à l'entrepreneur ébahi, il jeta : « Je vous avais promis de vous peindre quelque chose en échange de vos services, voilà! » Si non e vero... Nous lisons, d'autre part, que Watteau avait échangé deux de ses toiles contre une perruque et que même il était tant satisfait de celle-ci, qu'il fallut les remontrances d'un ami pour qu'une troisième toile ne fût pas octroyée au bienheureux perruquier.
A propos de certains tableaux de Meissonier dont on estima, après calculs, qu'ils s'étaient vendus 200 francs le centimètre carré, voici une boutade qui courut les ateliers : « Il vient de m'arriver un malheur épouvantable ! J'étais dans l'atelier de Meissonier, il me montrait son dernier tableau grand comme une carte à jouer. Pour mieux le voir, je pris ce chef-d'œuvre dans ma main, mais, quand je le reposai sur le chevalet, le maître poussa un cri d'indignation. J'avais appuyé par mégarde sur la peinture encore fraîche : j'avais pour 500 francs de peinture sur le pouce ! »
A rapprocher de l'irrévérente plaisanterie consistant à prétendre que W. Bouguereau, dont le travail était incessant, perdait mille francs toutes les fois qu'il s'absentait... par nécessité !
« Combien vous dois-je? demanda un jour un peintre célèbre à un brave vétérinaire de campagne qui venait de frictionner la patte d'un chat rhumatisant. — Mais rien, rien du tout, mon cher maître, faites-moi seulement un petit dessin qui représentera une main — la mienne — en train de masser le membre douloureux de votre petite bête... »
Et le peintre en question eut toutes les peines du monde à payer les trois francs de visite au brave praticien. Cette anecdote dépeint exactement la mentalité de la plupart des gens qui s'imaginent que le travail de l'artiste est un jeu sans importance. « Faites-moi un croquis,, quand vous aurez le temps, en vous amusant. » Et cela nous rappelle le mot comique de ce dessinateur qui répondait à un éditeur : qu'il ne pouvait faire tel dessin à tel prix, parce qu’il y mangeait de l’argent! S'il est vrai que souvent des artistes, pour l'amour de l'art, consentirent à faire le portrait d'une jolie femme, il ne faudrait pas se méprendre sur ce luxe que l'artiste se donne ici, en compensation de tant de laides représentations, largement rétribuées. « Un dessin gratis? C'est si vite fait, dites-vous? Et comptez-vous pour rien mon acquis? mon travail? mes luttes? Allez donc chez un médecin célèbre, et en un rien de temps, il vous diagnostiquera le mal, et cela vous coûtera cent francs, cent francs de chagrin, tandis que moi il me faudra bien davantage de mal pour la même somme, et je vous ferai plaisir ! » C'est un peintre bien connu qui servit cette amusante réponse à un « bourgeois ».
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Louis Dorigny, peintre français mort en 1742, avait l'esprit naturellement satirique. Un riche parvenu, fils d'un maréchal-ferrant, lui ayant demandé une esquisse pour décorer l'escalier de sa maison, Dorigny prit pour sujet la chute de Phaéton, dont les chevaux renversés montraient les fers.
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« Je doute que le roi se connaisse encore aux belles choses, disait superbement le Bernin, en travaillant au marbre de Louis XIV, qui n'avait pas semblé trop satisfait de cet ouvrage. Il faudrait qu'il eût vu de ma sculpture, il pourrait
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mieux en juger que de l'architecture. » Cependant, ajoute le bibliophile Jacob, « Louis XIV en jugeait si bien, qu'après sa statue équestre, dont le Bernin avait fait une exécution en marbre, il ordonna qu'elle fût brisée. » Mais Colbert sauva cette œuvre, à condition que... Girardon y mettrait une autre tète modelée sur l’antique!
Le duc d'Antin faisant voir à un étranger les beautés de Marly, entre autres les deux premières allées du jardin, dont les arbres, courbés en arc, formaient comme autant de portiques et de berceaux, il lui demanda ce qu'il en pensait. « Cela me paraît admirable, répondit l'ambassadeur : en France, tout plie aux volontés du roi, jusqu'aux arbres. » (Tallemant des Réaux.)
Le sculpteur Pajou devant faire la statue de Bufîon, le savant naturaliste tenait beaucoup à ce que l'on inscrivît une épigraphe sur le piédestal. Un de ses amis, après avoir cherché longtemps, proposa celle-ci : Naturam amplectitur omnem (il embrasse toute la nature). On l'y grava aussitôt, et la statue fut exposée au public. Un plaisant écrivit un jour au-dessous ce vieux proverbe : Qui trop embrasse , mal étreint . Bufîon, à qui la chose fut rapportée, fit sans retard effacer les deux épigraphes.
La collection de M. Thiers, visible au musée du Louvre, donne la mesure du goût fâcheux de l’éminent homme d'Etat; cette collection mériterait d’être exposée sous le parapluie fameux du roi Louis-Philippe ! Sans aller jusqu'à dire que, dans la décoration générale de Paris, Thiers préférât la Rue T ransnonain aux percées d'Haussmann qui l'effrayaient, on peut supposer que la modeste demeure du grand petit homme
l’art en anecdotes
fut pour lui « son Louvre et son Fontainebleau ». Au surplus, voyez Victor Cousin, créateur du système philosophique appelé : Y Eclectisme, Cousin qui, dans un livre parvenu à sa 20e édition : Le Vrai, Le Beau, Le Bien, ose comparer l'église de la Madeleine (fig. 131) au Parthénon !
Horace Vernet, harcelé de demandes de conseils sur des œuvres prétentieuses et médiocres, s'en tirait toujours à la satisfaction générale, en répondant avec le plus grand sérieux que le temps se chargeait de terminer au mieux l'œuvre en question et que le vernis avait une importance exceptionnelle : « Vernissez-le avec soin, car on ne sait pas assez combien cela est utile... Combien de tableaux ne valent[que par le vernis... Ohi le vernis! quelle ressource,! Vernissez, monsieur; vernissez, madame... » Une dame du monde, d'un certain talent, ayant été louée par Vernet à propos d'une de ses toiles et ne sachant comment remercier le maître, après avoir épuisé les épithètes les plus excessives relatives à son talent, prononça le mot de génie, ce à quoi H. Vernet répondit avec un sourire onctueux et modeste : « Oh 1 madame, madame, vous me vernissez! »
« Vous vous appelez Gavarni ? dit l'officier public qui présidait à la cérémonie de l'artiste ; c'est vous qui avez dessiné tant de petites bêtises? » Gavarni avait emprunté son pseudonyme au nom de la charmante vallée de Gavamie située dans les Pyrénées, en souvenir d'un riant séjour qu'il y avait fait. Quant à Cham, son surnom lui avait été inspiré par son père, comte de Noé. Donc, fils de Noé = Cham.
Ce fut le duc de Nemours qui acheta le premier envoi au
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Salon de Jules Dupré, ce fils d'un roi paya l'œuvre douze cents francs et, plus tard, lorsque le duc revint d'exil, sous la troisième République, parmi les premiers visiteurs qui lui
Cliché L. Mercier.
Fig. 131. — Eglise de la Madeleine .
présentèrent leurs respects, on remarqua Jules Dupré. « Le prince et l'artiste, écrit A. Woîff, se contemplèrent pendant quelques instants pour mesurer, d’après leurs cheveux blanci et les rides de leur front, les longues années qui s'étaient écou* lées depuis leur séparation. « Monseigneur, dit le peintre ému,
« je n'ai jamais oublié que le premier encouragement m'a été « donné par Votre Altesse Royale. — J'ai toujours votre tableau, « répondit le prince, venez le voir. Votre art, plus heureux que « nous deux, n'a pas vieilli. » Le duc avait dit vrai. . . »
Le duc d'Orléans, lui, fut fêté par tous les journaux comme le plus généreux des Mécènes pour avoir payé à Eugène Delacroix quinze cents francs Y Amende honorable , qui maintenant vaut jusqu'à cent mille francs entre commissaires-priseurs.
Jules Dupré avait vendu à son ami le baryton Baroilhet, pour cinq cents francs, sa toile admirable, intitulée le Givre, qui vaut aujourd'hui au moins cent mille francs, « Baroilhet, écrit A. Wolfï, compte la somme entière avec un soupir, en disant : « La peinture finira pas me ruiner. » Vingt années après, quand Baroilhet vendit sa collection, le Givre atteignit le prix de dix-sept mille francs. « Eh bien, lui dit Jules Dupré, « j'espère que je ne t'ai pas fait faire un mauvais marché? « — C'est vrai, riposte le chanteur avec fierté, mais il y a « vingt ans, il n'y avait encore que moi sur le pavé de Paris « pour donner les cinq cents francs. » C'était, hélas ! exact ! »
On connaît l'anecdote du voyageur fraîchement débarqué dans une ville, déclarant :
— Il y a une statue de Bayard sur la place !
— Est-ce qu'elle est équestre ? lui demande quelqu'un. Et après réflexion, il répond, désinvolte :
— Un peu !
Voici le pendant véridique de cette « gajélade » :
Un soir, au foyer du Théâtre-Français, un couple passe devant la statue de Voltaire et le monsieur, frôlant de la main le socle, dit à sa compagne :
— C'est du Houdon !
Derrière ce couple un autre couple dont le monsieur, sans
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doute pour éblouir sa femme par ses connaissances minéralogiques, tapote d'un doigt replié la pierre dudit socle, comme s'il en auscultait le grain. Après quoi, avec autorité :
— C'est vrai ! constate-t-il.
A ces traits empruntés à Comœdia, nous ajouterons cet autre : «M. X. annonce à unami qu'il se fait faire son buste... en bottes à l'écuyère ! »
La fine poussière du pastel illusionne étrangement la bêtise. Ainsi, un jour, une domestique ne s'avisa-t-elle pas de donner un fatal coup de plumeau sur -un pastel charmant qu'un de nos maîtres venait de terminer S Est-ce cette même domestique qui, entendant dire que le peintre chez lequel elle servait était en train de « laver une aquarelle », suivant l'expression consacrée, s'offrit ingénument pour cette besogne?
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Une jeune veuve nous fait ces jours-ci les honneurs de sa collection de tableaux. Et, comme nous émettons des doutes sur l'authenticité d'une toile signée : Jordaens (fig. 132), notre hôtesse s'écrie : « Oh ! monsieur, je le garantis, Jordaens était... un ami intime de mon mari ! » Légèrement estomaqué, nous n'en poursuivons pas moins notre visite, et nous arrêtons ensuite devant un petit tableau représentant des moutons. « Un Palizzi? demandons-nous. — Oui, approuve la jeune veuve, un Bernard... Palizzi! ! ! » (Authentique.)
Du Cri de Paris :
Le grand-duc Alexis n'était pas indifférent aux arts. Il s'y intéressait même de façon assez originale.
Comme il était fin gourmet et grand amateur des vins de France, dès le seuil d’une exposition de peinture, de céra-
CUché L- Mekcier.
Fig. 132. — Portrait d’Homme, par Jordaens.
mique ou de verrerie, il demandait à voir les objets qui pouvaient satisfaire son goût : tableaux représentant des bourriches de gibier sur une table bien servie, amphores ciselées
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Cliché L. Mercier.
Fig. 133. — Portrait du Président Richardot et de son fils, par Van Dyck.
l’art en anecdotes
propres à verser le bourgogne, coupes de pur cristal, où étincelle le champagne.
Tout le reste manquait de charme pour lui.
Aux dernières fêtes d'Orange, raconte Fantasio , une belle Américaine cause avec» le* « chorège » Paul Mariéton :
— Oh! ce mur! est-il beau, impressionnant, tragique!... Il faut que nous en ayons un pareil chez nous... Voyons, qu'est-ce que ça nous coûterait?
Et Mariéton , à la barbe fleurie, de répondre avec un sourire :
— Pas grand'chose, madame : deux mille ans...
Un monsieur se présente un matin chez le concierge du peintre Decamps, et demande si le peintre est là : « Oui, monsieur, au cintième , la porte en face. — -Je vous remercie. » Et le portier voyant que le visiteur s'apprête à monter l'esl'escalier, demande : « Est-ce que monsieur monte chez M. Decamps? » Signe affirmatif. « Alors, monsieur voudra bien être assez aimable pour lui monter ce pantalon? — Bien volontiers, mon ami. » Arrivé à la porte du peintre, le visiteur sonne et Decamps n'est pas peu étonné d'ouvrir au duc d'Orléans qui lui dit : « Tenez, monsieur Decamps, je vous apporte votre culotte ! »
« J'ai connu un « homme du monde », me dit un jour un musicien célèbre, qui n'orchestrait que les petits instruments; les gros (les cuivres), il les faisait noter par un ami, jugeant
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que ce dernier travail... grossier, n’était digne ni de son rang ni de sa situation sociale ! »
Broor, Brouwer, ou Braur, peintre flamand, voyant que ses parents le méprisaient parce qu’il était ordinairement fort mal vêtu, se pare d’un habit de velours propre. Un de ses cousins le voyant si bien mis, le pria de venir à ses noces. Broor ne manqua pas de s’y rendre, et comme pendant le repas la compagnie loua le bon goût et la propreté de l’habit de notre peintre, il prit un plat rempli de sauce, le répandit entièrement sur lui et barbouilla de graisse toute sa belle parure, en disant qu’elle devait faire bonne chère, puisqu’elle seule était invitée et non sa personne. Après cette équipée, il jeta son habit au feu et alla se renfermer dans un cabaret, où la pipe et l’eaude-vie lui tenaient lieu de richesses, de grandeurs et de parure.
Nous avons vu en Amérique, dans un hôtel particulier, un tableau qui représente un riche seigneur vêtu à la mode de Henri II enlevant avec un grand geste le châle dont une jeune femme nue est seulement parée. Le tableau est intitulé. Christophe Colomb découvrant V Amérique !
Robert de Cotte était beau-frère et élève de Mansard dont il dirigeait les constructions; or, un jour, Louis XIV exprima son étonnement, de rencontrer, au lieu d’un agréable point de vue, un moulin à l’extrémité d’un percé nouvellement ordonné. « Sire, lui dit hardiment de Cotte, rassurez-vous, Mansard le fera dorer. »
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Lorsque le célèbre paysagiste Diaz peignait en plein air,
l’art en anecdotes
il avait un moyen à lui d'écarter les importuns, il emportait un portrait inachevé qu'il plaçait à ses côtés durant qu'il exécutait un paysage et, lorsque quelque gêneur s’approchait du peintre pour regarder son œuvre, il était tout étonné de se trouver en présence d'un portrait ! Ce même portrait que l'artiste avait substitué illico à son paysage, pour l'occasion.
Alors, le gêneur après avoir regardé le portrait et cherché vainement le modèle inspirateur, ne tardait pas à s'éloigner... en haussant les épaules, tandis que le peintre riait sous cape...
Un jour Falguière, qui peignait alors à l'ancien Palais de l'Industrie son plafond pour la salle des Illustres, de Toulouse, descend du premier étage où il avait campé son atelier. C'est fête, une Exposition du Travail bat son plein dans le Palais et l'artiste en profite pour parcourir les stands avec Vigneron alors commissaire général de la Société des artistes français.
Les deux promeneurs s'arrêtent devant un intéressant étalage de grès flammés. Aussitôt un commis s'avance et fait l'article avec une chaleureuse intonation marseillaise. Vigneron ayant prononcé le nom de Falguière en causant avec le maître, soudain le commis interloqué suspend son boniment : « Té ! monsieur serait Falguière? Vraiment? Ah ! bien ! je me le figurais grand comme ça ! » Et, levant le bras le plus haut possible, le brave Marseillais représenta la taille d'un géant ! Falguière, dont la taille était légèrement au-dessous de la moyenne, sourit et acheta un grès flammé, non point celui que lui vantait le vendeur, mais un grès flammé « raté », qui lui plut tant par ses nuances justement imprévues et artistiquement défectueuses.
Van Dyck (fig. 133) avait peint un Saint Augustin pour les Augustins d'Anvers; quand il s'agit de le payer, ils lui
ARTISTES ET BOURGEOIS
déclarèrent qu'il avait mal habillé leur saint, qu'ils le désiraient vêtu de noir et non de blanc. Van Dyck, dans l'espoir d'être payé, changea l'habit du saint, mais les religieux finirent par déclarer au peintre qu'ils n'avaient point d'argent ! « Cependant, hasarda timidement l'un d'eux, si vous vouliez bien nous peindre un Christ, nous trouverions de quoi nous acquitter du Saint Augustin . » Van Dyck peignit le Christ pour être payé du saint I
On appela Daniel de Volterre : le Culottier , parce que cet artiste avait été chargé de peindre de vertueuses draperies sur certaines parties du Jugement dernier de Michel-Ange, jugées excessivement nues. C'est un certain Biagio, maître de cérémonies, dont la réputation de moralité n'était pas excellente, qui, précisément, à la tête des esprits offusqués, avait déterminé le pape Jules II à cet excès de pudibonderie.
L'imagerie populaire a des façons à elle d'interpréter les chefs-d'œuvre. Ainsi, Y Angélus de Millet qui représente comme on le sait un couple de paysans pieusement inclinés dans la prière à l'heure vespérale où sonne l'Angelus, a été baptisé en Amérique: mort du premier-né! Pensez donc, la grandeur simple de cette scène champêtre était insuffisante au public ! il lui fallait le mélodrame et, précisément, un panier placé entre les deux personnages pouvait à la très grande rigueur prêter au quiproquo et l'imagination populaire découvrit dans ce panier « le petit corps » propice à la larme du vulgaire.
l’art en anecdotes
Les faiblesses et originalités des artistes.
On raconte que Van Dyck était très intéressé. Exemple : la reine Marguerite de Bourbon, fille de Henri IV, posait un jour devant lui. Comme il s'arrêtait longtemps aux mains de la princesse, celle-ci lui demanda d'un air enjoué pourquoi il caressait plus ses mains que sa tête : « Madame, c'est que j'espère de ces belles mains une récompense digne de celle qui les porte. » Et, comme l'on reprochait au même peintre de peindre à quarante ans plus négligemment qu'à vingt : « Autrefois, répondit Van Dyck, j'ai travaillé pour ma renommée, aujourd'hui je travaille pour ma fortune. »
Van Dyck vivait, dit-on, en grand seigneur, il avait une troupe de comédiens, de musiciens et un équipage de chasse à lui.
Le roi Charles Ier, qui avait toujours beaucoup aimé le grand artiste, malgré sa soif de l'or et ses prodigalités, promit, pendant la maladie du peintre, trois cents guinées à son médecin s'il le guérissait.
« Michel- Ange et moi, conta un jour le sculpteur Pierre Torregiano à Benvenuto Cellini, nous allions ensemble, étant enfants, étudier à la chapelle de Masaccio dans l'église du
FAIBLESSES ET ORIGINALITÉS DES ARTISTES
Mont-Carmel. Il avait l'habitude de se moquer de tous ceux qui dessinaient. Une fois entre autres, qu'il me taquinait, il me poussa à bout et je lui donnai un si violent soufflet à poing fermé, que je sentis les cartilages se briser sous le coup ; je suis sûr qu'il portera toute la vie la marque que je lui ai faite. » Et, de fait, le masque caractéristique de Buonarroti s'accentue de cette brutalité.
Voici l'exemple, rare il est vrai, d'un admirable artiste affichant des mœurs regrettables :
Benvenuto n'oubliait pas son salut, et comme il ne se passait pas un jour qu'il ne tuât quelqu'un, il se jetait de temps à autre aux genoux de Clément VII. Le bon pape lui faisait très sérieusement un grand signe de croix sur le visage et lui disait :
« Je te bénis et te pardonne tous les homicides que tu as commis et que tu commettras dans la suite au service de l'Eglise apostolique. »
Un jour, Benvenuto Cellini, s'étant pris de querelle avec un passant, lui fracassa la tête, une grosse pierre étant cachée par hasard dans la boue que l'artiste^lui avait jetée. (On sait que la moralité de Benvenuto n'était pas en rapport, loin de là, avec son génie.)
Ce nouvel exploit rapporté au pape Clément VII le mit en grande fureur, et ordre fut aussitôt donné d'arrêter le meurtrier et de le pendre sur-le-champ. Mais Benvenuto s'enfuit et voici Clément VII désespéré d'avoir perdu son orfèvre sans avoir joui au moins du plaisir de le pendre. A quelque temps de là, cependant, Benvenuto revient secrètement à Rome et fait une belle médaille bien flatteuse pour le pape; il lui en apporte, avec la plus audacieuse timidité, trois épreuves, une d'or, une d'argent et une de cuivre. « Quand je fus devant Sa
Cliché L. Mercif.r.
Fig. 134. — - Jean-Paul Laurens, par A. Rodîn.
Fig. 135. — Frise des Immortels ou des Archers (art perse).
Sainteté, je lui présentai la médaille et les coins en acier; elle rme regarda, les prit, puis, ayant vu tout le mérite du travail, elle dit : « Jamais les anciens n'ont fait d'aussi belles médailles. » La cause de Benvenuto était gagnée. Epoque singulière que celle où l'on s'acquitte d'un assassinat en créant une belle médaille !
On dit que Rembrandt ne se fâchait pas quand d'autres riaient de sa folie pour l'argent. Ainsi, on raconte que les élèves du maître ayant peint des pièces de monnaie sur des cartes répandues comme par mégarde dans l'atelier, Rembrandt s'y laissait prendre et tendait la main avec une avidité comique et furieuse. De nos jours, on pourrait citer un vieux peintre célèbre qui, dans les derniers temps de sa vie, brossait en quelques minutes pour quelques louis, sur un panneau provenant d'une boîte de cigares, de vagues esquisses où il résumait son truc de « cuisine » picturale à l'usage des amateurs économes. De même, certain grand paysagiste ne dédaigne pas de vendre des crayonnages bâclés à la terrasse d'un café, qu'il signe de son nom pour leur donner de la valeur aux yeux des clients du café réjouis de l'aubaine.
Greuze manquait de modestie et, un jour qu'il se plaignait de n'avoir pas d'ouvrage : « C'est que vous avez des ennemis, lui dit Joseph Vernet, et, parmi ces ennemis, il y en a un qui a l'air de vous aimer à la folie et qui vous perdra. — Qui est cet ennemi? demanda Greuze. — C'est vous! » répondit' Vernet. L'immodestie de* Ingres était également réputée au point que l'on disait de lui : « Il est de toile cirée pour l'éloge et d'éponge pour la critique. »
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Courbet ne péchait pas non plus par excès de modestie, si Ton en croit J. Gigoux; nous verrons aussi que, suivant A. Wolff, Th. Couture ne le cédait en rien, sur ce point, à hauteur de Y Après dîner à Ornans. Courbet disait : « C’est moi et Perron ( ?) qui peignons le mieux de tout Paris. » D’ailleurs, « du jour où il sentit qu’il l’emportait sur les enfants de son âge même déjà dans son village, on lui eût demandé n’importe quoi, de commander une armée, d’aller prêcher à la cathédrale de Besançon devant le chapitre des chanoines, qu’il n’eût pas hésité. Une certaine fois, Courbet et Gigoux entrent ensemble au café, ils passent en revue tous les écrivains français. « Quand nous fûmes à Molière, Courbet s’écria : « Ah ! oui, Mon-\ière, en voilà encore un que je dois tirer au clair, oh mais oui, il faut que je le tire au grand clair, mon-sieur (sic) ! » Il avait toutes les vantardises, conclut notre auteur, même celle de ce genre-ci. Quelqu’un buvait-il beaucoup? Il voulait boire davantage et ne se retirait qu’après avoir bu plus que tout le monde. Bref, il était resté paysan, mais c’est un paysan de génie ! »
« Un jour que je voyageais avec Courbet en Belgique, raconte Jules Breton, et qu’il parlait avec dédain de Raphayel c’est ainsi qu’il prononçait Raphaël), je lundis : «Vous le niez donc ? — Non, reprit-il, j’en parle, donc je le « constate! « Il parlait aussi du Titien et de ses pareils avec un air de protection... »
Quant à Couture : « Le front ceint de fleurs comme les Romains de son tableau (Y Orgie romaine), il jugea qu’à trente ans il avait déjà assez fait pour l’immortalité. »
Sur sa fin, l’isolement en lequel vécut l’artiste fit naître mille bruits qui le tournèrent en ridicule, « on le disait à ce
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point infatué de sa personne, qu'il portait une couronne de lauriers en faisant sa tournée dans son atelier d'élèves ».
« Le maître Rodin (fig. 134) a été nommé, il y a quelques mois, docteur d'une Université anglaise. Or, les docteurs anglais ont le droit de porter une robe rouge. Depuis peu de temps, une robe rouge orne l'atelier du maître, à Bellevue, l'atelier de cette pittoresque villa qui domine la vallée de la Seine
« Parfois, le maître revêt la robe le dimanche et ses visiteurs sont étonnés d'être reçus par un homme à l'aspect moyenâgeux. » ( Les Journaux.)
Chacun sait que Ducornet, né manchot, apprit à dessiner avec le pied. Elève de Watteau, il a composé une Prédication de saint Denis que l'on peut voir dans l'église de Saint-Louisen-l'Ile, à Paris.
Au musée d'Anvers, les visiteurs ont pu, plus récemment, voir un vieux copiste qui, les pieds gantés de mitaines, maniait entre ses orteils les palettes, les tubes et les pinceaux et représentait fort habilement diverses miniatures de l'école de Van Eyck et de Memling.
Un autre artiste infirme existe en Angleterre. Il se nomme Bertram Hiles, est né à Bristol et, à l'âge de huit ans, a eu les deux bras coupés par un tramway.
Il avait montré dès son enfance une vive passion pour le dessin. Avec une patience et une opiniâtreté extraordinaires, il apprit à manier le pinceau avec sa bouche; puis, après de longs efforts, il parvint à écrire lisiblement, et enfin à dessiner à grands traits. Au bout de deux ans, il obtenait le premier prix de dessin. Il suivit les cours de l'École des Beaux-Arts de Bris-
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toi, prit part à tous les exercices de ses camarades, modelage compris, il obtint une des plus hautes réecompenses. A seize ans, il exposa une aquarelle.il est membre de la Société Royale des Artistes anglais. (Nos Loisirs .)
Le -célèbre peintre hongrois Munkaczy n'eut-il point, un jour, l'idée singulière de faire exécuter derrière une de ses toiles intitulée La Mort de Mozart , le Requiem de l'illustre musicien?
La scène se passa, il y a vingt ans à peine, dans l'atelier du maître, au milieu de la plus brillante assistance, et nous avons souvenance de cette œuvre peinte, savamment mise en lumière et... en musique par un artiste qui ne détestait pas la réclame.
Au fur et à mesure que croît le talent, il semble que diminue le « faible » pour l'excentricité, auquel bien peu de maîtres actuels résistèrent à leurs débuts. Et pourtant, le jabot en dentelles de Barbey d'Aurévilly, ressuscité de nos jours par le sculpteur Dampt, est devenu légendaire, de même que le col haut cravaté de M. Ingres et le foulard de Delacroix, sans oublier la cape de Frémiet, le monocle de Lecomte de Lisle et le châle de Cazin. La face rasée de Benjamin Constant voisine dans notre souvenir avec la barbe de fleuve de Meissonier, la main alourdie de bagues de Jean Lorrain est inséparable du bracelet en or sertissant le poignet de Carolus Duran : autant d'originalités qui sont comme un relent du costume de velours de jadis, avec accompagnement du sombrero et de la pipe chers à Cabrion.
Rosa Bonheur affectionnait, dans son atelier, le port des
vêtements masculins, Mme Sarah Bernhardt également, lorsqu'elle s'adonne à l'art plastique, s'habille volontiers en homme ; d'autres femmes ont reçu l'autorisation de revêtir des vêtements autres que ceux de leur sexe, mais cette fois, à la ville. De ce nombre, est Mme J. Dieulafoy, épouse de M. M.-A. Dieulafoy, ingénieur et archéologue français, qui partagea les travaux et les dangers de son mari dans les fouilles de Perse (fig. 135) (1881-1886).
« On sait combien la Conseil de la Légion d'honneur est pointilleux sur le chapitre des belles manières et quelles difficultés il fit naguère pour décorer le graveur Marcelin Desboutin, sous prétexte qu'il ne sortait qu'en savates avec une calotte rouge graisseuse sur la tête, et le peintre Henri Pille, parce qu'il se promenait sans chapeau avec une « tignasse » où jamais le peigne ne s'était aventuré. Desboutin et Pille reçurent d'ailleurs la croix après l'avoir longtemps attendue. Mais souvent les agents qui ne les connaissaient pas les apostrophaient : « Hé ! l'ami ! vous avez le vin gai, mais « cette plaisanterie pourrait vous coûter cher. Allons ! retirez ce ruban rouge et ne recommencez pas ! » Desboutin défendait son ruban; quant à Pille, il était d'un naturel très doux, il obéissait sans rien dire... » (Le Cri de Paris.)
Xé
David d'Angers et Pradier se détestaient cordialement. Ecoutons à ce propos J.Gigoux : « ... J'habitais au palais de l'Abbaye, au premier étage, et j'avais Pradier pour voisin au rez-de-chaussée. Or, David, en allant à l'Institut, passait me voir tous les samedis. Pradier le guettait et, dès qu'il le voyait poindre, il s'adossait contre le montant de la porte en étendant les jambes et en affectant d'arranger quelque sta-
FAIBLESSES FT ORIGINALITES DES ARTISTES
luette. David montait le perron; mais une fois en haut, pour entrer, il fallait enjamber Pradier. Il est vrai que David avait la vengeance toute prête. C'était le contraire d'un salut. Il regardait fièrement Pradier; puis, d'un grand coup de poing, il enfonçait son chapeau sur sa tête. »
Ce pauvre Louis XVI fut, pour ainsi dire, décapité deux fois par L. David. Au 10 août, commell ne reconnaissait aucune figure amie parmi les conventionnels, il aperçut tout à coup son premier peintre : « Eh bien 1 David, lui demanda-t-il d'une voix émue, quand finissons-nous mon portrait? — Je ne finis pas le portrait d'un tyran ! » répondit l'artiste avec une cruauté sans égale dans l'histoire. Le tyran baissa la tête et ne répliqua pas. Quand David vota la mort du roi, il le tua pour la seconde fois... »
Sous la Terreur, la sœur de Carie Vernet, mariée à l'architecte Chalgrin (fig. 136 et 137), fut condamnée à mort et exécutée comme suspecte; l'artiste eut la douleur de voir toutes les démarches qu'il fit pour la sauver demeurer sans résultat. Malgré ses prières à son collègue David dont la haute influence aurait pu efficacement intervenir, il ne put obtenir que cette réponse : « J'ai peint Brutus, je ne solliciterai pas Robespierre. »
Nous empruntons à M. Vachon ( Pour devenir un artiste) l'anecdote suivante, où nous verrons cette fois un grand artiste avoir une faiblesse.
Carpeaux, qui était reçu avec bienveillance à Compiègne par Napoléon III, se présenta un jour devant l'Empereur, sa figure exprimant une vive inquiétude.
— Qu'avez-vous, monsieur Carpeaux? lui dit le souverain.
— Sire, je viens vous demander une grâce.
Fig, 136. — Apc de Triomphe de l’Étoile, par Cha.lgrin. (Époque du premier Empire. )
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Fig. 137. — La Résistance, par A. Etex (L’un des bas-reliefs de l’Arc de Triomphe).
l’art en anecdotes
— Et laquelle?
— Celle de me faire baron, sire.
— Quelle idée vous prend? Avez-vous envie d’entrer dans la diplomatie?
— Non, sire, mais j’ai envie d’épouser Mlle de M.
— Et vous croyez le titre de baron indispensable? Détrompez-vous. Quand on s’appelle Carpeaux, ce nom-là vaut tous les titres du monde.
L’Empereur salua le sculpteur. La leçon valait bien un titre de baron.
« Les artistes de la Renaissance, quoique chrétiens, en général, ne brillent pas par l’humilité et la douceur : ils ne sont ni petits ni mesquins : tout en eux séduit par l’exagération. Même ils sont fiers et fringants, et on ne peut s’empêcher de sourire avec approbation, par exemple, quand on voit Orcagna signer insolemment sa peinture « Orcagna sculptor » et toute sa sculpture «Orcagna pictor ». On éprouve pour cette audace autant d’admiration que pour la divine modestie de Fra Giovanni, surnommé Angelico. »