INSPIRATION
Malvasia, je voudrais soutenir avec Bisogni que la prééminence de l'art est due au dessin, et cela non pas uniquement pour la raison qu'en donne il Dolce, savoir que le peintre, parfait inventeur, n'est rien s'il n'excelle aussi dans le dessin. En effet, nous voyons sans l'invention, mais jamais sans le dessin, des artistes acquérir une grande renommée. — Quelle invention trouve-t-on dans le portrait? où en découvrir dans la fresque de la chapelle Sixtine? et cependant pour de pareilles œuvres Van Dyck, Titien et Michel-Ange sont estimés dans le monde entier. L'artiste qui n'a pas d'imagination, qui ne sait pas trouver en lui d'heureux sujets, en trouve toujours dans l'histoire ou la conversation des savants, ce qui montre assez que de savoir composer est la dernière des bonnes qualités d'un peintre. »
« Le prieur des frères de San-Domenico, pour lesquels il travaillait, voyant Léonard de Vinci rester des journées entières devant son œuvre, les bras croisés et pensif, s'irrita de ce qu'il ne travaillait pas. Il lui semblait qu'un artiste est comme un ouvrier, et il disait : « Nous payons Léonard, il ne « doit pas plus quitter son pinceau que mon jardinier sa bêche. » Léonard n'en tint pas compte. Mais le prieur fit tant de cris et bourdonna tellement aux oreilles de Louis-le-Maure, le duc de Milan, que le duc fit venir Léonard et lui ordonna d'achever son ouvrage. Léonard, reconnaissant là les stupides insinuations du prieur, et sachant aussi la finesse et le bon sens du duc, ne répondit pas directement et se mit à causer d’art, avec ce charme et cette verve particuliers qui faisaient qu'il peignait en parlant. Puis, le duc une fois conquis, Léonard lui dit que les artistes ne travaillaient jamais tant que quand ils paraissaient ne- rien faire, que les grandes pensées se formaient dans le laboratoire du cerveau et non pas seulement sur la toile, et que souvent un peintre peignait bien plus ayant
l’art en anecdotes
les bras et les jambes croisés que le pinceau à la main; puis il ajouta que s’il ne terminait pas son tableau, c’est qu’il lui manquait deux têtes, d’abord celle du Christ dont il ne pouvait pas chercher le modèle sur la terre, et puis celle de Judas, car il ne savait où trouver une forme pour représenter celui qui, après tant de bienfaits reçus, avait eu l’affreux courage de trahir son maître et le créateur du monde. « En tout cas, « ajouta-t-il en riant, si je ne trouve pas cette figure, celle du « prieur ne me manquera pas. » Le duc se mit à rire et fit dire au prieur de s’occuper de son jardin, et non pas du tableau de Léonard. » E. Ferriez.
Si toutefois les peintres et sculpteurs n’ont d’autre atout que le recueillement pour attendre l’inspiration, il faut avouer que les musiciens — ceux du siècle dernier, tout au moins — eurent des modes d’entraînement plus originaux. Ainsi, si l’on en croit les auteurs, Gluck avait coutume de se placer au milieu d’un beau paysage; et là, un piano devant lui, une bouteille de vin de Champagne sous la main, il écrivit son Iphigénie , son Orphée , etc.
Sarti, au contraire, voulait une chambre sombre, à peine éclairée par une petite lampe suspendue au plafond; et, durant les heures silencieuses de la nuit, il attendait venir l’inspiration musicale. Cimarosa se plaisait, au contraire, à voir beaucoup de monde autour de lui pour composer; de même Chérubini aimait écrire sa musique en société. Si l’inspiration paraissait rebelle, il empruntait un jeu de cartes à ceux qui jouaient auprès de lui, et le couvrait ensuite de caricatures et de croquis plus grotesques et plus bizarres les uns que les autres; car son crayon était toujours aussi facile que sa plume, quoique bien différemment éloquent.
Sacchini ne pouvait écrire une phrase musicale si sa femme
Fig. 34. — La Femme couchée, par Titien. (École idéaliste.)
qu'il aimait beaucoup n'était pas auprès de lui, et si un chat dont il raffolait ne gambadait pas dans sa chambre.
Paesiello composait dans son lit. C'est blotti entre ses draps qu'il écrivit notamment le Barbier de Séville , et la Meunière.
Zingarelli dictait sa musique à ses élèves après avoir lu un passage des Pères de l'Eglise ou de quelque classique latin. Haydn, solitaire et sombre, après avoir mis à son doigt la bague que lui avait envoyée Frédéric II et qu'il disait lui être nécessaire pour évoquer l'inspiration, se plaçait devant son piano, et, après quelques instants, prenait, suivant son expression, son essor dans les chœurs des anges.
« Claude Gelée, dit le Lorrain, en Italie, se promenait pendant des journées entières, dans la campagne ou sur les rivages de la mer. Il ne dessinait point, il ne parlait point; il regardait. De retour à son atelier, il prenait sa palette et faisait apparaître comme par enchantement, sur sa toile, le tableau que dans ses silencieuses contemplations il avait peint au fond de son âme. Et certains biographes de s'écrier avec un naïf étonnement : « que Claude ne peignait point d'après nature ! »
JW
Une anecdote à propos du tableau de Prud'Hon (fig. 32) : La Justice poursuivant le crime. Un jour que Prud'Hon dînait à la table de M. Frochot, préfet de la Seine, ce magistrat exprima le désir que Prud'Hon peignît un tableau qu'on voulait suspendre dans la salle où se tenaient les assises de la cour criminelle, et, en parlant de l'effet à produire sur les accusés, il laissa tomber ces vers d'Horace :
Raro antecedentem scelestum
Deseruit pede pœna claudo.
Il est rare que la peine boiteuse N'atteigne pas le criminel qu'elle poursuit.