‹ L'art en anecdotesChapitre 4 sur 24 · EXPRESSION · texte numérisé non relu

EXPRESSION

Aussitôt Prud'Hon se lève et demande la permission d'aller tracer à la plume le tableau tant désiré, dont toute l'ordonnance s'est présentée à son imagination. Avec les yeux de sa pensée, il a vu le criminel en fuite, antecedentem scelestum; et la Justice lui est apparue, non pas claudicante, comme la représente le poète, mais fendant les airs d'un vol rapide et accompagnée d'une autre figure ailée, la Vengeance divine. Prud' H on transfigurait l'image écrite, en lui donnant, au lieu de béquilles, des ailes. (Barberot.)

L'inspiration est souvent le fruit du hasard. Ainsi, A. Falguière, qui était aussi un excellent peintre, rentrant en retard à son atelier, aperçoit son modèle-femme qui l’attendait. Ce modèle, une Italienne, avait pris, en s'adossant au mur, une pose tragique qui suggéra au maître son tableau intitulé : Eventail et poignard.

Le bon statuaire E. Peynot nous révéla aussi qu'en un moment d'humeur, ayant jeté à terre avec violence une planche, à côté de son modèle-femme prêt à se rhabiller, ce dernier eut un geste de frayeur soudaine qui révéla au maître le geste délicat de sa : Surprise!

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On sait que la qualité dominante de l'excellent peintre Henner (fig. 33) ne fut pas l'imagination. Voici, à ce propos, un bon mot d'Edouard Pailleron. L'auteur du Monde où l’on s’ennuie , se promenant avec un ami sur les quais, voit venir à lui le vieux maître alsacien, tête baissée, l'air pensif. « Qu'a donc Henner ? remarque l'ami. — Il compose ! » répond froidement Pailleron.

A propos d'expression, on raconte qu’un matin le jeune Gainsborough dessinait un espalier, à l’abri du soleil, au fond

d'un groupe d'arbustes. Tout à coup, paraissent sur le mur la tête et le bras d'un paysan, qui, ne se croyant pas exposé à être vu, se met à cueillir en toute hâte les fruits mûrs. L'artiste ne jette aucun cri, ne fait aucun mouvement, frappé seulement de ce qu'il y a de saisissant dans la figure du maraudeur1 vivement éclairée par un rayon de lumière, et il la reproduit fidèlement.

Le portrait était si ressemblant, que le père Gainsborough reconnut le maraudeur : « Eh ! C'est Tom Peartree ! » et le maraudeur ne fut pas moins surpris d'avoir été ainsi découvert.

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On raconte que Le Dominiquin (fig. 30) avait coutume de jouer pour ainsi dire le rôle de toutes les figures qu'il voulait représenter, en accompagnant sa mimique des paroles appropriées. Lorsqu'il peignit le martyre de saint André, L. Carrache le surprit comme s'il était en colère, parlant d'une voix terrible et menaçante; il cherchait à ce moment les expressions d'un soldat qui menace le saint. Mais il y a mieux dans l'anecdote suivante qui nous montre Holbein au sortir d'une orgie ', ouvrant en titubant la porte de son logis où sa pauvre femme et ses trois enfants, les yeux rougis de larmes et le ventre creux, attendent le délinquant.

Il contemple, en entrant, le groupe silencieux et froid comme la pierre... Un cri s'échappe de sa poitrine : « Sublime ! » Il cherche un crayon, ses pinceaux ! « Ne bougez plus ! Paix ! vous dis-je. Pas un mouvement ! pas un geste ! Quel tableau ! » Et il saisit son album, et copie fiévreusement.

1. Au temps de l’illustration de la première édition de Y Éloge de la Folie llolbein avait dessiné sur. certaine page un Erasme tout jeune. Erasme, en voyant le dessin, s’écria « Ohé! ohé! Si Erasme était si jeune, il se marierait tout de suite Puis, pour répondre du tac au tac au peintre qui ôtait son ami, U choisit un dessin représentant un jovial viveur, tenant d’une main la dive bouteille et de l’autre la tendre Gretchen, et écrivit subrepticement au dessous : « Holbein ». Cette plaisanterie, dans l’esprit de son auteur, n’avait certainement que la portée d’un badinage. Cela n’a pas empêché quelques historiens, d’en prendre texte pour nous présenter Holbein comme un artiste buveur et débauché, cette anecdote en est la preuve.

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