CHAPITRE III
L'Art ornementaire et decoratif.
LA question des debiits de l'art ornementaire ou decoratif Gcneralites. est une des plus difficiles a resoiidre et, en meme temps, une de Celles a laqnelle il semble que les critiques d'art se soient le moins attaches '. Depuis quelques annees, cependant, les ethnographes ont apporte de nombreux Clements qui permettent d'entrevoir une Solution. Suivons donc les voies tracees et voyons quels sont les resultats qui paraissent le plus solidement acquis :
« Le trait caracteristique de l'art decoratif des peuples primitifs, dit Deniker, est celui-ci : Tous les motifs sont inspires par des objets reels ; il n'y a pas de traits purement et volontairement ornementaux ni, ä plus forte raison, de figures geometriques comme on a cru jusqu'ä ces derniers temps. Toutes les pretendues figures de ce genre sont des dessins simplilies d'animaux, et des objets, etc. Les motifs les plus frequents sont inspires par les animaux (motifs zoomorphes), par la figure humaine (motifs anthropomorphes), quelquefois par les objets fabriques (skemnorphes) ; ceux qui
sont tires des plantes (phitomorphes) sont excessivement rares
Souvent l'objet entier se transforme en ornement et devient impropre ä l'usage auquel il a ete destine... II est interessant de
^ II faut neanmoins citer deux ouvrages importants sur la matiere : Semper, der Stil i7i den technischen und tektonischeti Künst€7i. München, 1878-1879, 2 vol., el RlEGL, Stilfragen. Grundlegungen zu ciiicr Geschichte der Ornamentik. Berlin, 1893.
Transformation d'un motifnaturel
en motif geometrique
noter qiie plus im peiiple aime rornement, moins il est apte a faire du dessin proprement dit » '.
Voilä comment on decore les objets; pourquoi las decore-t-on ? Ceux qiii se sont occiipes du probleme nous apprennent que Ton decore les objets et il faut ajouter le corps, pour des motifs divers : dans un but artistique, dans un but d'information, dans le but de se procurer du luxe ou le pouvoir, enfin dans un but religieux ou magique -.
Voila les principes etablis; avant de passer a leur application chez les primitifs eg3^ptiens, je crois qu'il est necessaire, pour la clarte de l'expose, d'entrer dans quelques details complementaires sur ces considerations generales et de donner quelques exemples qui en feront saisir plus aisement la portee.
Voyons, d'abord, comment une representation graphique d'un animal peut se transformer en un motif geometrique ; cela nous permettra de decouvrir les lois qui president ä la stylisation des modeles naturels.
Un des exemples les plus interessants a ce point de vue est fourni par l'importante etude de Holmes sur l'ancien art de la province de Chiriqui dans la Colombie •*.
Le theme principal est l'alligator qui, de deformation en deformation, de simplification en simplification, finit par se transformer en une serie de motifs geometriques absolument reguliers. La figure zS montrera plus clairement que tous les commentaires les phases successives de cette transformation qui s'explique assez logiquement par deux grands principes qui dominent toute la question. Le premier est le principe de simplification en vertu duquel le primitif, comme l'enfant, cherche ä donner aux animaux et aux choses qu'il represente une forme fixe et facilement reconnaissable se simplifiant de plus en plus — ne fut-ce que par la paresse du dessinateur — et s'eloignant, par consequent, de plus en plus du modele primitif ''.
^ Dexiker, les Races et tcs peuples' de la icrre. Paris, 1900, pp. 237-240.
2 Haddox, Evolution in Art as illustrated hy the Life-histories of dcsigns. Londres, 1895, pp. 4 et 5, le tableau de la p. 8 et le developpement des idees exposees pp. 4 et 5 dans les pp. 200-306.
^ Holmes, W. H., Äncient Art of the provitice of Chiriqui, Colombia, dans le Sixth A7inual Report of the Bureau of Etlmology, 1884-85. Washington, 1888.
Je cite le travail d'apres le livre de Haddon mentionne ä la note precedente.
•' Grosse, les Debüts de l' art , pp. 107 et 119.
Le second principe, qui s'unit etroitement au precedent, est le principe de l'ordre rythmique qui, comme le dit Grosse, « domine l'art des peuples les moins civilises de la meme fagon que celui des nations les plus avancees». « Nous pouvons donc dire, continue le meme auteur, que le r3'thme produit partout le meme plaisir a
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Fig. 28.
Evolution DE LA REPRESENTATION de l'Alligator dans l'ancie.n Art coi.ombien. D'apres Holmes.
riiomme. Le rythme consiste en la repetition reguliere d'une unite quclconque : d'un son, d'un mouvement ou, comme dans le cas present, d'une figure » \
Et, si nous cherchons ä nous rendre compte de l'origine de ce goüt du rythme chez les primitifs, Grosse nous en explique nette-
' Grojse, /oc. cit., p. 113.
ment la genese : « Si noiis attribuons ä cet ordre rythmique, si frequent dans l'art decoratif des peuples chassears, ime importance esthetique, nous ne pretendons par la nullement que son origine soit du meme ordre. Nous sommes, au contraire, convaincus que l'artiste primitif ii'a pas invente le principe regulier, mais qu'il l'a trouve, et qu'il l'a trouve dans l'art du vannier qui est oblige d'arranger ses materiaux d'une fagon reguliere. II est probable que c'est par habitude et non par plaisir esthetique qu'on a d'abord imite les dessins textiles ; ce n'est que peu ä peu qu'on s'est apergu de leur valeur esthetique et qu'on a commence ä combiner et enrichir les series regulieres. II serait naturellement difficile de dire oü l'imitation mecanique cesse et oü commence le travail esthetique. En tout cas, on a tout aussi bien le droit de pretendre que c'est l'arrangement regulier qui a procure le plaisir qu'on eprouve a observer la regularite que de pretendre que c'est ce plaisir qui a provoque l'arrangement regulier » \
En d'autres termes, les motifs inspires par les objets fabriques (skeiomorphes) ont impose leurs procedes egalement aux motifs inspires par des choses naturelles. Cela deviendra plus clair dans un instant.
Ainsi dans notre exemple il y a d'abord copie de l'alligatorque l'on reduit ensuite ä ses traits les plus caracteristiques, et bientöt, du moment que ces traits fondamentaux, ces lignes generales peuvent se reconnaitre, on combine symetriquement les representations de l'animal en les adaptant ä l'espace ä decorer, en carre, en bandes, en cercles. Le principe de l'ordre r3^thmique amene ici la repetition successive des memes figures, de fagon ä orner tout l'objet de la meme fagon et, sous l'influence de ces deux facteurs principaux, les motifs geometriques les plus divers naissent d'une seule et meme representation de l'alligator.
Un autre exemple, emprunte a l'art polynesien (fig. 29), montre clairement la deformation de la figure humaine, suivant les memes principes -.
Les idoles en pierre des lies de la mer Egee en offrent une preuve
1 Hein, pp. 1 1 4-1 15.
^ Haddon, Evolution m Art, fig. 124, 12s, 127, 128, pp. 271 et 273. Voir un autre exemple dans Collier, Premiers Principes des beaux arts. Paris^ Alcan (Bibliotheque utile), fig. 5. Serie de pagaies, p. 19 (actuellemenl dans la Pitt- Rivers CüUection, University Museum, ä Oxford).
encore. A cote des figurines oü la representation humaine est assez parfaite, on rencontre les idoles « en forme de violon » '.
Pour les transformations siiccessives d'iin motif floral, il suffira de citer le cas da lotus, etudie admirablement par Goodyear -, pour qu'il ne soit pas necessaire d'insister davantage siir ce point.
Quant aux motifs inspires par les objets fabriques, les deux cate- Motifsncsde gories les plus importantes a mentionner sont les suivantes : latcchniquc.
Motifs nes du lien qui primitivement sert ä unir deux objets et motifs nes de l'imitation des procedes de la vannerie. Tous deux