VIII AVANT=PROPOS
À tous ses degrés, la vie travaille, — vie individuelle et vie collective, dans leurs combinaisons infiniment variées et de plus en plus complexes. La vie travaille pour se maintenir, — c'est-à-dire pour se réparer (car elle s’use) et pour se protéger (car lout vivant est plus ou moins menacé par le milieu physique et par les autres vivants). La vie travaille aussi pour s’accroîire st — comme nous l'avons posé dans les volumes précédents — elle est essentiellement une tendance, un élan, un nisus. Elle s'accroît par la lutte et par lPunion.
Le travail a un but d’intérét pratique, d'utilité. Mais le progrès de la vie, obfenu par le travail même, la soustrait au pressant besoin, crée des possibilités de loisir, libère des énergtes pour le jeu. Travailler, c’est entretenir la vie. Jouer, c’est jourr de la vre (1).
Toute l’organisation, tout le progrès de la vie tendent à Paffranchir de plus en plus du besoin immédiat, à lui procurer le loisir — non pas seulement passif, de détente, de repos, de sommeil, mais actif, pour la jouissance.
Dans le loisir, dès lors qu’il y a des énergies disponibles (le malade est de loisir, mais ne joue pas), ces énergies tendent à s’employer pour le plaisir de s’employer, pour le soulagement de se dépenser (2). Le trop-plein d’énergie comporte une activité de jeu. Et comme il y a des besoins primordiaux qui sont l'expression de la vie élémentaire, des besoins de luxe qui sont l’expression de la vie accrue et perfectionnée, il y a des besoins de jeu qui résultent de l’affranchissement méme du besoin et qui sont par excellence le luxe de la vie.
Il faut remarquer, d'ailleurs, que cefte oppostiton théorique du travail et du jeu ne se réalise de façon absolue que dans le cas du besoin immédiat ef pressant. Le travail et le jeu,
(1) Travail, de tripalium, instrument de torture à trois pièces. Travail-. ler = torlturer, tourmenter, façonner, — faire un effort continu. Loisir, de licere, avoir permission de, être libre.
(2) Cf. la xäbapoic d'Aristote.