CHAPITRE I
Les Grecs, dit-on volontiers, ont été un peuple d’artistes ; chez eux, le goût du beau et son appréciation délicate ne sont pas réservés à une élite, mais sont communs à tous. « Aucun objet exhumé du sol hellénique n’est dépourvu de cette fleur d'élégance, de ce sentiment exquis et sobre de l’harmonie, qui donnent l’impression d’une race excellemment douée pour les arts (2). » Dans les monuments les plus humbles de Part industriel, on sent que l’ouvrier est sensible au galbe d’un vase, à la juste adaptation de son décor, tout autant qu’un grand peintre où qu'un grand sculpteur. On ne doit cependant pas exagérer cette pensée, comme on la fait parfois, et l’on évitera ces généralisations hâtives, ce manque de nuances et du sentiment de la complexité, qui déparent tant de travaux sur l’art grec. Si la moyenne de la production artistique est en Grèce bien supérieure à celle des autres pays, reconnaissons franchement que bien des objets exhumés dans! les fouilles ne justifient pas ladmiration béate. Mais admettons volontiers, car c’est l’évidence, que nulle part ailleurs il n’existe un lien aussi étroit entre les œuvres du « grand art » et celles des «arts mineurs », un souci aussi général de la beauté des formes, indépendamment de la valeur et de la destination de l’objet.
Est-ceun doninstinctifdela race grecque, oule résultat de conditions sociales spécialement favorables? L’éternel problème se
pose ici comme en toute science : caractère inné ou caractère
acquis. Mainttrait, mainte anecdote attestent chez les Grecs une
(1) CLXXXVI-VIIL — (2) CX, p. I.
54 LE BUT DE L'ART. L'ART ET LA CITÉ f
sensibilité esthétique plus affinée que partout ailleurs, qui leur a précisément permis de dépasser de loin les autres peuples antiques moins bien doués sous ce rapport, et d’imposer à ceuxci leurs propres conceptions, toutes les fois qu’ils ont été en contact avec eux, avant de les imposer à Rome, et, par elle, au monde moderne,
Toutefois, l’expression du sentiment esthétique a été facilitée par le rôle que les Grecs reconnaissent à l’art: Il n’est pas pour eux un superflu, laissé à la jouissance de quelques rares privilégiés; la beauté ne revêt pas exclusivement quelques objets de luxe. L'art est une nécessité; il est associé à l’existence de la cité et de l'individu; il les accompagne dans leurs actes, des plus petits aux plus grands. La beauté n'existe pas pour elle-même, en soi, elle a toujours quelque préoccupation d’ordre pratique. Ce principe, dont on constate les effets dès les plus anciennes productions, qui se maintient plus ou moins clair pendant toute la durée de l’art grec, les philosophes l'érigent en doctrine, et Socrate confond volontairement le bien, le bon, le vrai, le beau. Est beau, pour lui, ce qui est utile, et tout objet pratique qui répond exactement à sa destination est beau. « Crois-tu donc qu’autre chose est le bien, autre chose le beau? Ne sais-tu pas que tout ce qui est beau pour une raison est bon pour la même raison? La vertu n’est pas bonne dans une occasion et belle dans une autre; les hommes aussi sont appelés bons et beaux de la même manière et pour les mêmes motifs; ce qui dans le corps des hommes fait la beauté apparente, en fait également la bonté; enfin, tout ce qui est utile aux hommes est beau et bon relativement à l’usage qu'on en peut faire. — Comment? un panier à ordures est donc aussi une belle chose? — Oui, par Zeus, et un bouclier d’or est laid, du moment que lun est convenablement fait pour son usage, et l’autre non... De même,. lorsque Socrate disait que la beauté d’un édifice consiste dans son utilité, il me semble qu’il enseignait le meïlleur prin-
cipe de construction. » Une cuirasse est belle quand elle se conforme aux proportions du corps qu'elle doit protéger et qu’elle permet le jeu aisé des membres (1). Ce que les Grecs admirent dans le corps humain tel que le représente la statuaire, ce sont assurément les lignes, les contours, les rythmes des attitudes et des gestes, mais c’est aussi son parfait développement physique adapté à la fonction du citoyen qui doitlutter dans les exercices de la palestre, dans les grands jeux nationaux, pour être prêt à lutter contre l’ennemi de la patrie. La beauté de ces corps d’athlètes, c’est la correspondance harmonieuse entre leurs formes, leurs muscles en mouvement, et l’acte qu'ils ont à accomplir; elle varie de l’un à l’autre, « comme un homme habile à la course diffère d’un autre homme habile à la lutte; comme la beauté d’un bouclier fait pour la défensive diffère complètement de celle du javelot, fait pour voler avec force et vitesse » (2). Un vase, sans aucun décor, mais bien tourné, d’une cuisson parfaite, d’un vernis sans défaut, d’une forme harmonieuse, est une œuvre d’art comme une statue; les potiers le signent volontiers, au même titre qu’une pièce précieusement décorée (3).
© En admirant les vases grecs (4), la finesse de leur dessin, leurs contours élégants, nous oublions parfois qu’ils ont contenu des liquides, des huiles, des vins, et que ce fut là leur vraie fonction, avant de chercher à charmer les yeux. Le Grec n’a cependant jamais oublié que le premier rôle de Part industriel est son utilité. Jamais il n’aurait conçu, comme artisan moderne, un mobilier que son décor surchargé, ses lignes contournées rendent impropre à l’usage, et qui encourt le reproche adressé par Cochin à ses contemporains, quand il leur demande « de ne pas changer la destination des choses, de se souvenir qu’un chandelier doit être droit et perpendiculaire, pour porter la lumière; qu’une bobèche doit être con-
(1) XENOPHON, Mémoires sur Socrale. — (2) Ibid. (3) CXLIV, t. IX, p. 353 sq. — (4) CXXIX sq.
cave pour recevoir la cire qui coule et non pas convexe pour la faire tomber en nappe sur le chandelier ». En Grèce, le décor ne 5e surajoute pas à l’objet comme un placage inutile; il en fait partie intégrante, et il a souvent lui-même un but pratique. Le beau vernis noir des vases, hérité des Mycéniens (1), envahit de plus en plus la surface du récipient, avec la technique à figures rouges ; le céramiste l’apprécie pour la finesse du dessin, qu’il permet mieux que l’incision précédente, pour ses qualités picturales, pour ses nuances du noir au jaune clair, qui, suivant qu’il est plus ou moins délayé, indiquent les détails de la musculature, de la draperie, de la chevelure, pour ses chauds tons olivâtres. Mais sa vogue, son emploi séculaire, ce vernis les doit avant tout à ses qualités techniques, à la solidité qu’il acquiert à la cuisson, à l’imperméabilité dont il recouvre la surface du vase. Il se peut que le remplacement de la figure noire par la figure rouge, dans la seconde moitié du vie siècle, résulte, non de raisons esthétiques, mais de raisons pratiques, du désir de donner au récipient une plus grande imperméabilité, et de restreindre les parties de terre nue. La couleur plus rouge des vases attiques, obtenue par le mélange d’ocre rouge avec l’argile, n’est elle-même pas tant une recherche de polychromie, que la volonté de diminuer la porosité de la terre, et de donner meilleur goût au vin. Le triomphe de la céramique attique, qui évince à la fin du vi® siècle sur tous les marchés les céramiques rivales, par exemple celle de Corinthe, ne tient pas seulement à la beauté de ses formes et de son décor, mais avant tout à ces raisons commerciales : elle conserve mieux les liquides et leur donne meilleur goût (2).
D'autre part, une statue, une peinture, ne sont pas pour le Grec des produits d’un art entièrement désintéressé. Elieë ont toujours quelque but : représenter la divinité et attacher
(1) CXLV, t. IL, p. 666. — (2) CXLV, t. IL, p. 610, 646; CXLIX.
à son temple ; honorer en lui offrant des ex-voto ; commémorer le mort par son image et par l’énoncé de ses actes; raconter et enseigner les grands faits de la religion et de la vie nationale. « Chez les anciens, le beau n’est que la saillie de Putile » (Stendhal). Toutesleurs œuvres n’ont droit à l'existence que par leur rôle dans la vie sociale. La théorie de « l’art pour l’art»,
peut-être en germe dans les écrits des littérateurs hellénis- s
tiques (1), eût été incomprise d’un Phidias, d’un Polyclète et de leurs contemporains. Mais, à aucune époque, même pas quand l’art est devenu plus individuel, s’est détaché davantage de la vie sociale, la préoccupation pratique ne cède entièrement le pas à la préoccupation exclusivement esthétique et émo-
tive. On l’a souvent dit: « le fondement de l'esthétique
grecque est le beau au service de lutile » (Pottier).
Il n’y a pas encore de divorce‘entre l’utile et le beau, entre le « grand art » et les « arts mineurs ». Du vase en terre unie, sans décor, qui renferme de lhuile et du vin, à la sculpture de Phidias, il n’y a pas pour le Grec un abîme, iln”y a qu'une différence entre le dosage de beauté et d'utilité que tous deux contiennent étroitement associés. Sachant que toutes les techniques ont leur rôle dans la vie sociale, le même artiste ne croit pas déchoir, pas plus que les artistes de la Renaissance encore, en ornant une œuvre industrielle. Sans doute Isocrate déclare qu’on ne peut comparer Phidias à un coroplaste, Zeuxis et Parrhasios à des peintres d’ex-voto. Il y a une hiérarchie de valeurs. Mais, des humbles artisans aux grands maîtres, il n’y a cependant pas cette scission qui sépare de nos jours lun potier d’un peintre, un tailleur de
pierres d’un sculpteur. Les anciens, dureste, n’ont jamais dis-»,
tingué nettement entre les artistes et les artisans; tous font partie de la classe des travailleurs manuels. Ils sont primitivement méprisés, mais ce préjugé disparaît avec le temps,
A) VI, t. III, p. 338.
sauf dans certaines cités doriennes, comme Sparte, où il est interdit à un citoyen de gagner sa vie par un métier. Solon oblige les Athéniens à prouver leurs moyens de subsistance; Périclès vanteile travail : « Il n’est honteux pour personne d’avouer sa pauvreté; il l’est plutôt de ne pas travailler à en sortir (1). » Socrate recommande à Aristarque ce sain labeur : &« Quels sont donc les hommes les plus sages, de ceux qui restent dans loisiveté, ou qui s'occupent de choses utiles P les plus justes, de ceux qui travaillent, ou qui, sans rien faire, délibèrent sur les moyens de subsister P »
Il est de toute nécessité, si lon veut comprendre le caractère fondamental de lart grec, de noter cette perpétuelle pénétration de deux éléments qui paraissent aux modernes indépendants l’un de l’autre, parfois même antagonistes C’est une erreur d'étudier la céramique antique en attribuant à ses auteurs des pensées surtout esthétiques, alors qu’ils furent préoccupés de problèmes pratiques, techniques et économiques. { ! C’est une erreur analogue d’étudier Part des grands sculpteurs en faisant abstraction de la destination de l’œuvre, de l’idée qu’elle renferme, religieuse ou civile, en un mot, en éliminant les éléments anesthétiques. En Grèce, la beauté n’a pas sa fin en soi, elle n’est qu’un moyen pour parvenir au but.
Elle n’est pas négligée pour cela; lartiste ne s’est pas laissé subjuguer par les besoins de la vie sociale au point de les laisser seuls maîtres du terrain. Son œuvre n’est pas uniquement utile au culte des dieux, des morts, à la glorification de la cité, elle est en plus revétue de beauté. C’est précisément ce qui distingue l’art grec de tant d’autres arts, ceux de l'Égypte, de la Mésopotamie, où la préoccupation esthétique a été inférieure à la préoccupation sociale. Et cette importance secondaire attachée à la beautéest une des causes, — on en verra d’autres, — qui ont empêché ces arts de parcourir les
(1) TaucvDipe, II, 40.
mêmes stades que celui de la Grèce, de se libérer comme lui des vieilles conventions qui les ont régis despotiquement jusqu’à leur fin.
Grâce à son essence profondément utile, l’art demeure en Grèce, si admirable qu’il y soit devenu, ce qu’il fut toujours et partout à ses débuts, une écriture figurée, un langage, un moyen d'expression des pensées et des besoins humains, cette communion entre les hommes que Tolstoï réclame de lui. Les pensées qu’il matérialise dans les formes visuelles sont très diverses, mais elles y sont toujours encloses; il appartient à Parchéologue de les comprendre, de les y lire. Quelles sontelles? Ce sont les nécessités de la cité grecque : sa religion, sa constitution politique, ses rangs sociaux, ses événements historiques, ses mœurs.