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emprise surnaturelle (1). L’image dressée sur la tombe ne sert d’abord pas tant à commémorer le mort, qu’à ofirir à son âme le support nécessaire, comme en Égypte; celle-ci y est attachée par la force magique de la ressemblance figurée, par les rites qui consacrent l'effigie. Les gens d’Orchomène le savent, quand, pour délivrer leur pays que dévaste l'âme vagabonde d’Actéon, ils en font une figure de bronze, et la fixent au rocher par des crampons de fer. Pierres brutes ou taillées, statues, stèles, sont autant de demeures matérielles pour l’âme du défunt. Parmi les nombreuses figurines en terre cuite, ou en pierre, déposées dans les tombes, beaucoup le sont à cette intention. C’est l’âme du mort, comme en Égypte, cet oiseau à tête humaine, parfois barbu et casqué, tel le guerrier qu’il rappelle. C’est le mort, ce cavalier si fréquent dans les tombes des vine-vn£ siècles, ou ce personnage étendu sur un lit de banquet (2). Vivant par la force de l'image dans l’obscurité de la tombe, le défunt y est entouré d’une troupe de serviteurs, qui préparent sa nourriture, exécutent les mille actes nécessaires à son entretien et à son divertissement. De là ces statuettes d’argile qui semblent être des scènes de genre (3), mais dont l'intention est profondément religieuse, cuisiniers devant leur fourneau, laveuses à la fontaine, pétrisseuses de pain, femmes pilant le grain dans un mortier, coiffeurs, qui rappellent les images analogues ensevelies dans les nécropoles de l'Égypte, où elles ont le même rôle. Tous ces êtres sont réellement vivants et font réellement les actes représentés, car l’image équivaut à la réalité, oblige celle-ci à se produire. Le mort est ainsi assuré de sa survie dans la tombe, croyance qui persiste confusément pendant toute l’antiquité, même après que la notion plus récente de l’Hadès s’est greffée sur elle. Elles sont nombreuses dans l’archaïsme, ces figurines de femmes ou d'animaux
(1) CLXXXVIIT ; LXIIL, p. 3 sq. ; CXCIX. — (2) LXIIT, p. 9 sq. (3) Pbrrrer, BCH, 1900, p. 510 ; LXIIT, p. 18.
que l’on dépose auprès du mort, ou que l'on offre au dieu en ex-voto. Elles aussi décèlent, dans les plus anciens temps, cette croyance magique. Elles veulent, par la vertu de l’image, obliger la femme à être féconde, et à perpétuer la race, le foyer hellénique ; les animaux à se multiplier pour le plus grand bien de leur propriétaire. Si les images masculines sont rares au contraire, c’est que l’homme, maître de la femme et du bétail auquel elle est jadis assimilée, veut éviter cette mainmise sur sa propre personne (1).
Ne faut-il pas se défendre contre les puissances malfaisantes qui rôdent autour du vivant et du mort? On recourt aux amulettes, aux talismans de tout genre : statues, reliefs, figurines, peintures, qui représentent le dieu protecteur ; images prophylactiques, œil, phallus, Gorgones hideuses (pl. [), êtres grotesques et laids qui font éclater de rire l'adversaire et le désarment. On en garnit les tombes, on en orne la demeure, les murs et les places des villes, on les porte sur soi. Car ces armes magiques sont aussi efficaces que des armes réelles.
L’idole, la statue, ne sont-elles pas le siège (ë50ç) de la puissance divine P ne retiennent-elles pas celle-ci, comme la statue funéraire retient l’âme du mort, assurant ainsi la présence réelle de la divinité au milieu de ses fidèles P ;
Ces croyances fétichistes et magiques, vivaces aux origines de la civilisation grecque, ont inspiré mainte légende et maint mythe. Pygmalion n’est pas le seul à croire à la vie de la déesse qu’il a formée. Les statues d’or placées devant le palais d’Alkinoos parlent: celles que taille Dédale marchent ; Athéna apprend aux Rhodiens à fabriquer des images que l’on ren. contre errant par les chemins ; celle de lathlète Théagenès, œuvre de l’'Éginète Glaukias, insultée, tombe sur l’agresseur et l’écrase de son poids ; condamnée par les Thasiens comme une personne vivante, elle est jetée à la mer.
(1) CXI, p. 16.
Tenons compte de ces croyances en étudiant l’art grec. Elles expliquent en partie la genèse de certains genres, les images divines, mortelles, leur emploi, leurs apparences. Sur une des portes de l’enceinte de Thasos, au premier quart du ve siècle (1), Héraklès agenouillé tend son arc contre l’ennemi : il protège la cité, prêt à décocher la flèche contre celui qui du dehors voudrait apporter le mal. Mais tout près, Dionysos et son cortège, se dirigeant vers l’intérieur de la ville, lui amènent abondance et la prospérité. Au sommet de l’Acropole d'Athènes, Périclès fait dresser par Phidias, vers 448, la statue d’Athéna qui, en armes, portant le casque, la lance et le bouclier, défend sa cité. Ce ne sont pas seulement des symboles, ce sont, encore à cette époque, des réalités. Incarnée dans son image, la divinité est présente parmi ses adorateurs et les protège. C’est un sacrilège que d’attenter à la majesté de ces statues ; c’en est un, pour un mortel, que de vouloir, comme le fait Phidias, unir son portrait à celui de la déesse (2)
Comment comprendre ces milliers de figurines en terre cuite (3) qui remplissent les sanctuaires, les demeures privées, les tombes, pendant toute l’antiquité grecque, si l’on ne songe pas à ces idées d’origine très primitive qui leur ont donné naissance ? Sans doute, avec le temps, elles se sont obscurcies, et les thèmes, dénaturés, ont évolué. Il semble qu'entre la charmante jeune femme de Tanagra (4) ou de Myrina (5), drapée dans sa tunique aux petits plis, et les grossières tigurines archaïques en bec d’oiseau, en planche (6), il y ait un abîme, non seulement esthétique, mais spirituel. L'artiste du ive siècle ne donne plus guère un sens profond à ces images, mais il prend plaisir à reproduire des visions qui l’ont charmé ; toutefois, en maintenant l’usage, ilse montre le docile continuateur des vieux rites (7).
(1) RA, XIE, 1908, p. 25 sq. — (2) REG; 1920, p. 291 sq. — (3) CV-CXIV. (4) CVII. — (5) CXII. — (6) CXI, pl. V. — (7) CX, p. 263 sq.
C’est peut-être la crainte superstitieuse qui retarde si longtemps l’apparition du réalisme dans le portrait individuel (1).
Mais, indépendamment de la magie et de la superstition, l'art grec est encore le docile serviteur de la religion officielle. Ce caractère, qui prime aux origines tous les autres, il le conserve pendant son entière existence, même après que des tendances nouvelles de laïcisation se sont fait jour. 11 sert les dieux et les morts.
En architecture, la création typique du génie grec n’est pas une construction civile, mais un édifice religieux. Le temple (2), voilà vers quoi converge tout l'effort artistique, depuis que les constructeurs, après l’invasion dorienne, ont emprunté à leurs ancêtres mycéniens le type du mégaron, palais du dynaste, pour le transformer en demeuredivine, jusqu’au moment où, les longues recherches des vif et vi‘ siècles ayant abouti, il trouve sa forme définitive sur lAcropole du v° siècle, avec le Parthénon dorique (3). Les ruines de la Grèce sont surtout celles de ses temples.; L’Acropole d'Athènes (4), Delphes (5), Olympie (6), sont autant de sanctuaires. La ville commerçante de Délos (7) se développe sous la protection d’Apollon, le dieu de île sainte. Les autres édifices, publics ou privés, s. n’ofirent que des vestiges plus rares, et notre connaissance de la maison hellénique (8) à l’époque classique est avant tout fondée sur les textes, les peintures de vases. Bâties en matériaux légers, les voleurs peuvent aisément en percer les murs;
(A) VI, t. I, p. 199; II, p. 368; VIT, p. 51. — (2) XX XVI sq.