XXXIX, XLIV. — (4) XI-XII
(5) Fouilles de Delphes (1892-1901) ; BOURGUET, Les ruines de Delphes, 1914.
(6) Olympia. Die Ergebnisse der von dem deutschen Reich veranstalieler Ausgrabunzg, 1890-97, 5 vol., fol. et 5 atlas.
(7) Exploration archéologique de Délos. — (8) XXXVIX, LVII.
simples, elles ne visent point encore au luxe. La vie au grand air, sur l’agora, le climat clément, expliquent en partie cette simplicité. Mais c’est aussi parce que la demeure divine retient encore toute l’attention. Au 1ve siècle et surtout aux temps hellénistiques, quand le sentiment religieux aura fléchi, quand l’homme revendiquera ses droits, on construira des palais, des maisons durables et somptueuses, dont les ruines subsistent à côté de celles des temples, dans les villes hellénistiques et gréco-romaines de Délos, de Priène (1), de Pergame (2).
Tout le luxe, toute la beauté sont réservés d’abord aux dieux. C’est pour eux que l'artiste emploie successivement, à mesure que sa main s’affermit davantage, le bois et la pierre tendre facile à travailler, puis le marbre, afin que les dons soient éternels (3). C’est pour les honorer que larchitecte étudie patiemment les meilleures proportions à donner à son édifice, le galbe des colonnes, les formes du chapiteau; que le sculpteur travaille aux tympans, aux métopes, aux frises ; que le peintre couvre de grandes fresques les parois des édifices affectés au culte. Les plus grands maîtres sculptent pour la cella la statue sacrée; on entasse à l’intérieur les ex-voto précieux. Au dehors, dans le téménos, c’est, en hommage de la cité et des particuliers, une forêt de statues, qui sont les images des dieux ou de leurs adorateurs, celles des victimes offertes. Les gens aux modiques ressources achètent aux coroplastes les figurines d'argile qu’ils apportent dans le sanctuaire comme gage de leur foi. Pendant longtemps, statuaire, peinture, architecture, se développent sous l’égide de la divinité.
Les thèmes de l’art sont longtemps exclusivement religieux. La statuaire modèle le corps de la divinité, celui des mortels qui offrent leur image. Les peintures et les reliefs racontent les aventures divines et héroïques, perpétuent les actes de culte, les scènes d’offrande. La peinture de vases elle-même, pourtant
(1) WiEGAND, Priene. — (2) Allertümer von Pergamon. (3) LXXVIIL, p. 3, 21, 101; LXXIX. p. 5.
éminemment utilitaire, illustre la mythologie dès l’instant où, abandonnant le répertoire primitif du style géométrique, puis le décor oriental, elle s’attache de préférence à la représentation de la figure humaine (1). Mais auparavant, bien des motifs qui couvrent les vases ont une valeur religieuse et talismanique. |
Tout acte important de la vie individuelle est inspiré par la divinité et s’accompagne d’un hommage. Par des offrandes, on lui demande le succès: on la remercie, celui-ci obtenu. Les vainqueurs aux concours de tous genres, dramatiques, musicaux, qui sont des actes de culte, lui consacrent les prix qu’ilsontobtenus, et érigent des monumentscommémoratifs ; les athlètes victorieux dans la lutte dressent leur propre image dans le sanctuaire. Les fidèles y placent la leur, qui leur assurera la protection divine, par cette éternelle présence plastique auprès du dieu, par cette perpétuité de l’offrande.
Les dieux dirigent la vie des cités helléniques ; ils les protègent, et ils en reçoivent la récompense artistique. Les guerres médiques ont permis à Athènes de devenir forte et puissante, de constituer son grand empire maritime : ce sont les dieux qui, ayant donné la victoire, en recueillent le fruit. Leurs temples dévastés par les Perses en 480 sont rebâtis par Périclès plus beaux que jamais, sur l’Acropole, dans la ville, dans la campagne attique, et leur décor exalte la divine puissance. Athéna, la déesse poliade, reçoit ce merveilleux hommage qu’est le Parthénon (inauguré en 438) (2). On l'y voit, à peine née de la tête de Zeus, affirmer sa suprématie sur Poseidon, et posséder l’Attique; puis, sur la frise, recevoir le don rituel que la population athénienne entière lui apporte en une longue procession. Elle-même, chet-d’œuvre de Phidias, se dresse au centre de la cella (Athéna Parthénos, 438) ; dehors, elle tient en main le casque et la lance devenus
(1) CKLV, t IL, p. 447, 511. — (2) KXXXIX ; XLIV,
inutiles (Athéna Lemnia, vers 450), et tout près, elle veille, en armes (Athéna Enoplos, dite Promachos, vers 448). Sur la balustrade du temple d’Athéna Niké, la foule joyeuse des Victoires lui fait un cortège triomphant, dresse son trophée, lui offre le sacrifice d’action de grâce (vers 408).
Vue dans le miroir de l’art, l’histoire grecque devient une histoire mythique, celle des dieux et des héros qui ont
combattu pour l’Hellade ; les faits humains sont transposés en
exploits divins. Peu d'événements réels avant l’époque hellénistique, au contraire de l’Assyrie et de Rome ; maïs des luttes entre Lapithes et Centaures, entre Grecs héroïques et Amazones ou Troyens, des exploits de Thésée et d'Hérakiès. Sous ces apparences, ce sont les Grecs eux-mêmes, vainqueurs de leurs adversaires, les Barbares, les Perses. Ils auraient pu s’enorgueillir, en se montrant dans ces actions glorieuses ; ils préfèrent en reporter l’honneur à leur dieux et à leurs héros nationaux. Car la victoire, ils ne l’ont obtenue que par assistance des Immortels, qui ont vraiment lutté avec eux. Ne les a-t-on pas vus prendré part en personne à la mêlée ? Avant la bataille de Marathon, Pan n'est-il pas apparu au messager athénien sur le chemin de Sparte, et Thésée n'a-t-il pas combattu avec les héros attiques dans les rangs des Athéniens ?
Ainsi l’art n’est longtemps qu’une forme du culte. Il est un acte de foi, une prière. La frise des Panathénées en est la claire vision. Elle déroule sur la cella du Parthénon la longue procession du peuple athénien, dans sa diversité et son unité; devant les grands dieux assemblés, prêtres, magistrats, ambassadeurs, vieillards, métèques, jeune filles, éphèbes, viennent remettre à la déesse qui incarne la patrie, le péplos brodé, jaune et violet, et là remercient de sa protection.
Les morts que leur passage dans l’au-delà rapproche des dieux et élève au rang des héros, réclament aussi la vénéra-
tion des vivants. Ils continuent dans la tombe une existence k
effacée, ou bien, ombres pâles, ils errent dans l’Hadès, dans les Champs-Elysées, dans les îles de Bienheureux, ou encore, damnés, ils sont soumis aux supplices du Tartare. Ces notions sont contradictoires, mais la croyance ne se préoccupe pas de logique. Îl faut donner au défunt une demeure, la tombe ; il faut entretenir cette existence affaiblie, par les sacrifices, les libations, les offrandes de tout genre déposées auprès de lui ; il faut fournir à l’âme et au corps son support, les protéger contre les puissances malfaisantes. Il faut aussi, quand les vieilles idées animistes se sont obscurcies, commémorer le défunt, rappeler son souvenir par une effigie, dresser sur sa tombe un sua. L'art funéraire répond à ces besoins. Il construit les tombes dont les formes varient suivant les temps et les régions, où l’on dépose le mort entouré du mobilier, des armes, des vases, des figurines. Il dresse sur elles un signe : c’est une image symbolique de sphinx ou de sirène; c’est la statue (1) du défunt sous ses traits ou sous ceux d’un dieu; ce sont les stèles (2) qui le montrent tel qu’il était dans sa vie, guerrier revêtu de son armure, enfant jouant au cerceau, campagnard tendant une sauterelle à son chien, jeune femme regardant les bijoux dont elle ne se parera plus ; ou tel qu’il est dans l’au-delà, vu en gloire, héroïsé, trônant comme un dieu et recevant le culte des survivants. L'art trouve dans le culte funéraire une source d’inspiration non moins importante que dans celui des dieux, et ces défunts qu’il glorifie auront eux aussi leur part de beauté.
La religion pénètre même les arts industriels de destination essentiellement pratique. Il paraîtrait étrange aujourd’hui de peindre des scènes de la Bible, Dieu, Jésus, la Vierge et les saints, au flanc de vases (3) contenant des parfums ou des
(1) LXIIT.
(2) LXII, t. 1 p. 375; Il, p. 139; LXIV; CurTius, Das griechische Grabrelief, 1919.
(3> CXXIX et suiv.
vins. Les céramistes grecs ont cependant décoré leurs récipients non seulement de thèmes laïques, banquets, luttes éphébiques, intérieurs de gynécée, mais des exploits divins et héroïques. La préoccupation religieuse, comme le souci esthétique, pénètre les objets les plus utiles, parce que tous peuvent être consacrés au culte des dieux et des morts. Les dieux, qui ont été les premiers artisans, qui ont créé toutes les techniques, continuent à les protéger, à en être les patrons, et il est tout naturel qu’on leur en offre les produits. Ne sont-ils pas du reste conçus à l’image des hommes dont ils ont tous les besoins? Sur le relief de l’Acropole (avant 480) le maître potier, en tenue de travail, tient dans chaque main des vases, qu’il vient de tourner et qu’il offre à Athéna, protectrice de son labeur (1). Les sanctuaires ne reçoivent pas seulement des statues et des reliefs votifs, mais des objets mobiliers, trépieds, chaudrons, cuirasses,armes, vaisselle de terre et de métal, vêtements, tout ce que l’industrie grecque sait ouvrer, tout ce qui peut servir à monter la maison divine, conçue à l’image de la maison humaine (2). La religion inspire aussi l’esprit dans lequel l'artiste traite les thèmes et qui change en même temps que la croyance. A suivre l’histoire artistique d’un type divin, on perçoit les vicis-
situdes du sentiment religieux dont il est l'expression. Qu’on
voie le changement survenu avec'les siècles dans les formes et les traits d’Apollon, de Dionysos, d’Aphrodite, d’Eros. Qu’y a-t-il de commun entre l’Eros du v® siècle, jeune et grave éphèbe, et les amourets de l’époque alexandrine P entre l’Aphrodite du ve siècle, femme forte et chastement vêtue, et la déesse nue, voluptueuse et mièvre des temps hellénistiques ? entre le Dionysos barbu et vêtu de l’archaïsme et le jeune dieu nu et efféminé des Gréco-RomainsP entre l’A pollon viril d’autrefois et l’éphèbe équivoque de PraxitèleP entre le calme et l’impas-
()LXX VIII, p. 365. — (2) CLXXXV, s. v. Donarium.
sibilité de ces êtres divins au v® siècle, et l’expression rêveuse, pathétique, douloureuse même que leur donnent les hellénistiques P Inversement, l’art réagit sur la religion. En revêtant les croyances d’une apparence visuelle, en prêtant aux dieux un corps matériel, en racontant leurs aventures, l’art les précise, en fait prendre une plus claire conscience. «On ne saurait surfaire l’action des arts iconographiques et plastiques sur la vie de l’âme; on peut affirmer que la vie spirituelle tout entière d’un peuple se transforme du moment où il aura fixé et rendu sensibles par l’image les traits pleins de douceur dont est composé son idéal, le regard souffrant du martyr patient, l’expression de la sainteté résignée » (Darmesteter). Essentiellement anthopomorphique, l’art grec peuple le ciel de dieux qui ont toutes les forces et les faiblesses de l’homme, et il crée un monde divin qui est le décalque du monde terrestre. L’évolution de ce dernier entraîne celle du premier, et les dieux modifient comme les hommes leurs caractères, leurs fonctions. Phidias, disaient les anciens, avait « ajouté à la religion », parce qu’en montrant ce qu’étaient la majesté et la beauté divines dans son Zeus Olympien, il avait caractérisé excellemment le rôle du maître du ciel ; on reconnaissait en lui, suivant Dion Chrysostome, « Le dieu de paix, suprêmement doux, dispensateur de l’existence et de la vie et de tous les biens, le commun père et sauveur et gardien de tous les hommes ». Ses traits, comme ceux d’Asklépios, vont être désormais empreints de bonté ; à les voir, les fidèles prennent une nouvelle conception de leur divinité. La tendance générale qui, dès le 1v® siècle, entraîne les esprits vers le réalisme, l’affaiblissement de l’esprit religieux, inspire aux artistes des dieux plus proches encore de l’humanité qu’autrefois ; à l’époque hellénistique, Olympe n’est plus un lieu inaccessible, les divinités y participent aux occupations les plus humbles de la vie mortelle. + L'art a contribué pour beaucoup au changement de la religion
grecque, car l’image modifie FE à petit l’idée que l’homme se fait du ciel.
Si pénétré qu’il soit de religion, l’art en Grèce n’a toutefois jamais été entravé par elle, comme il le fut en Égypte et en Orient, où le dogme non seulement fournit les occasions de créer, détermine les thèmes, mais oriente aussi la conception esthétique, fixe immuablement des formes, autorise ou défend des procédés techniques. Est-ce parce que la Grèce ne connut jamais de théocratie, de caste toute-puissante de prêtres, intervenant dans les affaires politiques, jaloux de leurs prérogatives, et parce que le service des dieux se confond avec celui de la cité libre, assumé par les citoyens? Mais c’est aussi parce que l’esprit rationaliste des Grecs n’a jamais sombré dans le mysticisme, et qu’il s’est au contraire libéré petit à petit de la tutelle surnaturelle. Dès le vie siècle, la raison revendique ses droits au détriment de la croyance, et l’esprit de libre critique pénètre les sciences et la littérature; alors naît l’histoire, qui va de plus en plus chercher la vérité par la psychologie, et non plus par l’intervention surnaturelle. L'artiste grec, lui aussi, conçoit. l’art comme une œuvre de raison. Épris de vérité et de réel, il se libère des dogmes étroits et tyranniques ; il affirme son indépendance de créateur. Le conservatisme, la routine, n’ont que de rares effets en Grèce. Les amphores panathénaïques (1) gardent jusqu’au nm siècle l’image archaïque de la déesse, telle que l’a conçue lartiste au temps de Pisistrate, et les procédés de la figure noire, mais ce sont des produits autant industriels que religieux, régis aussi par des lois économiques. Jamais le vrai artiste en Grèce ne se croit obligé de donner à ses divinités des apparences immuables ; il cherche à les modifier par d’incessants progrès; chez lui, le sentiment esthétique l’emporte sur la nécessité du dogme, et le caractère des types divins dépend moins de la
(1) BRAUCHITSCH, Die Panathenaïsche Preisamphoren; CXLIV ,p. 128 sq.; XCII, p. 70 sq.
tradition rituelle que des exigences artistiques de l’époque; c’est ce que l’on constate en étudiant les transformations de P'Athéna de Lindos (1) ou de la déesse de Sardes (2). N’estelle pas caractéristique, la lutte que Périclès soutient contre la routine religieuse qui s’oppose à ses projets de transformation de lAcropole, et son triomphe n’est-il pas celui de l’art même, puisque nous lui devons la floraison attique de la seconde moitié du v® siècle et les chefs-d’œuvre de PhidiasP
(1) BLINKENBERG, L'image d’'Athéna Lindia, Kgl. Danske Videnskabernes
Selskab. Hist. fil. Meddelebser, 1917.
(2) RADET, REG, 1904 p. 318; 1925, p. 206; Cubébé, 1909, p. 104.