CHAPITRE IV
Les cités grecques, grandes ou petites, puissantes ou non, oligarchiques ou démocratiques, isolées ou unies à quelque fédération, ligue péloponnésienne, empire athénien, se ressemblent toutes cependant par certains points. Petites, on ne peut les comparer aux grands empires de l'Égypte et de Orient ; libres, elles confient leurs destinées à un groupe de citoyens ou au peuple entier, et chacun s’intéresse à la vie de l’État ; elles ne sont pas soumises contre leur volonté à un despote qui les régit par son bon vouloir, et même au temps des monarchies macédoniennes, elle conservent un semblant d'indépendance politique que ne connurent jamais les villes d'Orient. Dans une cité grecque, il n’y a pas d’individu qui seul concentre le pouvoir. L'autorité même des rois de Sparte, - derniers survivants de l’antique principe monarchique, est plus nominale que réelle, surveillée par les éphores et par le sénat. Ailleurs, c’est tantôt l’oligarchie, dont les membres se tiennent mutuellement en respect, tantôt, comme à Athènes et dans ses villes sujettes ou alliées, la démocratie, où le peuple est souverain et craint toujours qu’un seul ne s'élève au-dessus de tous. Les tyrans, imitateurs du Lydien Gygès, dont on ne saurait cependant méconnaître l’action bienfaisante en art — qu’on se rappelle l’Athènes des Pisistratides, — ont disparu avec l’expulsion d’Hippias, en 510.
De cette ronception politique découlent des traitscaractéris- #
(1) CLXXXIX-CLXC.
tiques, qui opposent l’art de la Grèce hellénique à celui de | l'Orient, et même à celui de la Grèce égéenne.
Dans une monarchie, l'artiste obéit aux princes et aux grands ; il raconte leurs exploits, il flatte leur vanité, et l’art de cour, officiel, le plus souvent faux et froid, lui impose ses nécessités. Il se met aussi au service des particuliers. Mais il ne saurait s'intéresser sincèrement à la vie nationale, puisque lui-même et les citoyens auxquels il s'adresse n’y participent pas activement. Quand les monarchies d'Alexandre et de ses successeurs mettront fin à la Grèce indépendante, on verra naître cet art officiel qui a rompu le lien avec les aspirations de la communauté. Mais, jusqu’à cette date, Part grec est le fidèle reflet de la vie nationale, et, grâce à son passé glorieux, il conservera ce caractère, bien qu’atténué, jusqu’à sa fin; jamais il ne s’asservira à la monotone et servile glorification du monarque et de sa suite, que révèlent l'Égypte, la Chaldée, l’Assyrie, la Perse.
Il exprime l’âme collective de la cité, ses aspirations et son orgueil. Périclès se justifie devant le peuple athénien des travaux d’embellissement que certains estiment exagérés : « Eh bien! ce sera donc à mes dépens, et non plus aux vôtres ; mais je serai le seul qui mettrai mon nom à la dédicace de ces ouvrages dont vous vous plaignez. » À ces paroles, le peuple, soit qu’il admirât sa magnanimité, soit que, plein d’émulation, il ne voulût pas lui céder la gloire de ces excellents ouvrages, se prit à crier plus fort encore et à lui ordonner de prendre au trésor de quoi fournir à tous les frais nécessaires, sans rien épargner (1). » Les Athéniens ne veulent pas abandonner à un seul homme la gloire d’avoir élevé sur P'Acropole ces chefs-d’œuvre de larchitecture et de la sculpture, qui illustrent sa religion et son patriotisme. S’ils reprochent comme une impiété à Phidias, dit la légende, d’avoir
(1) PLUTARQUE, Périclés.
sculpté son portrait et celui de Périclès sur le bouclier de la déesse Parthénos, c’est qu’Athéna personnifie la cité qu’elle a conduite à la victoire et qu’elle protège toujours; c’est que hommage plastique lui est rendu par tous et que la protection divine doit s’étendre sur tous. En unissant étroitement ces images individuelles à celle de la déesse, Partiste n’a-t-il pas voulu détourner à son profit et à celui de son maître, non seulement le renom futur, mais surtout la bénédiction céleste (1) P
« Les processions, les offrandes n’étaient qu’une occasion pour le peuple de se glorifier dans ses souvenirs, de s’admirer dans la beauté de ses éphèbes et de ses vieillards, de promener au soleil des corps robustes, agiles, exercés, capables de bien défendre la patrie (2).» La frise des Panathénées, c’est Pévocation de la cité entière, représentée par ses magistrats, ses prêtres, ses jeunes filles, ses éphèbes, ses cavaliers, ses ambassadeurs, ses métèques. « Quelle devait être la fierté du peuple athénien, à regarder cette noble et splendide image de lui, que renvoyait à ses yeux une sorte de miroir idéal, et à pouvoir s’y reconnaître légitimement, tel qu’il avait été, tel qu’il aurait voulu être aux plus hauts moments de son existence nationale ! » (3).
. Les monarchies orientales, au pouvoir despotique, aux territoires immenses, ont le goût du grandiose, du colossal. Les temples et les palais couvrent de vastes surfaces, en des ensembles compliqués aux salles nombreuses. De longues suites de reliefs les ornent, et l’on y voit le dieu et le roi, son représentant sur terre, dans leurs occupations habituelles de la guerre, de la chasse, des plaisirs. Même caractère dans la Grèce égéenne, où les palais crétois offrent une complexité si étrangère à l’esprit
(1) DEONNA, Le portrait de Phidias sur le bouclier de l’Athéna Parthénos, REG, 1920, p. 291.
(2) BouTMY, Philosophie de l'architecture en Grèce.
(3) LECHAT, CLXV, p. 107.
hellénique, qu’elle lui a inspiré la légende du Labyrinthe, où les demeures des princes achéens de l’Argolide ressemblent à des châteaux forts du moyen âge féodal ; sur leurs murs aussi, des fresques attestent la puissance du monarque, et des serviteurs lui apportent leurs otfrandes.
£n Grèce, tout est plus restreint, et les constructions ne peuvent rivaliser par leurs dimensions et leur éclat avec celles de l'Orient ou du monde minoen. Les ressources financières des îtats sont moindres : la main-d'œuvre v est plus rare, car on ne dispose pas pour ces travaux de la horde sans cesse accrue des prisonniers de guerre et des esclaves, et on ne peut y soumettre despotiquement le citoyen. Les particuliers eux aussi sont moins riches, et comme dans les cités indépendantes chacun, par crainte de la tyrannie, surveille son voisin, qui lui paraît devenir trop puissant, ils ne peuvent nine désirent afficher un luxe insolent, que retrénerait l’État.
Le temple grec, création suprême de l'architecture, est modeste ; harmonie de ses proportions, le soin du travail, la beauté du décor en font la grandeur. La société divine, qui se modèle sur la société humaine, obéit, il est vrai, à un chef suprême, Zeus, mais l’autorité de celui-ci est limitée par celle des autres dieux qui le jalousent et se jalousent entre eux, qui favorisent telle ou telle cité et les opposent les unes aux autres, et il ne saurait être question de donner à lun plus qu’à un autre des demeures démesurées. Il n’y a pas, à époque classique, de temples colossaux en Grèce propre : ils apparaissent à une époque tardive seulement, ou aux confins du monde hellénique, où l'esprit grec est contaminé par les mœurs étrangères; en Sicile (Agrigente, Sélinonte), en Asie Mineure (Éphèse) (1), leurs dimensions excitaient l’étonnement des anciens. Combien difiérent le goût de l’empire romain pour le colossal ! Au pied de l’Acropole, près de lIlissos, les colonnes de lOlympieion