CCX
se dressent encore, hautes de plus de 17 mètres. Œuvre princière, commencée par Antiochus IV Épiphane de Syrie, en 174 avant Jésus-Christ, achevée en 129 après Jésus-Christ sous Hadrien, ses dimensions surpassent ce que l’on connaît jusqu’alors. Mais elles révèlent aussi combien l’esprit a changé depuis le temps où Périclès élevait à la déesse Poliade le Parthénon, dont on aperçoit de là ia fière silhouette, et ne pensait pas que la majesté des dieux, la piété des fidèles, se mesurent à la grandeur matérielle de leurs sanctuaires.
Les statues plus grandes que nature sont rares, et encore ne
représentent-elles que des dieux, dont la taille dépasse celle des mortels : au vi° siècle, l’Apollon des Naxiens à Délos, et les deux Kouroi du cap Sounion, sans doute les Dioscures (1); au ve siècle, le Zeus colossal d’Olympie, œuvre de l’Éginète Anaxagoras, dédié par les combattants de Platées (479); le . Zeus de Phidias (de 437-432), haut d’environ 14 mètres, et son Athéna Parthénos (438) d'environ 12 mètres. Le Zeus de Tarente et le colosse de Rhodes sont les plus grandes statues grecques, puis vient le Zeus d’Olympie d’'Hadrien. Mais il n’est pas permis à un mortel de consacrer son effigie plus grande que nature.
Le colossal, a-t-on dit, est asiatique. C’est en effet dans la Grèce d’Asie, et avec le retour ottensif de l’esprit oriental aux temps hellénistiques, que les dimensions des œuvres augmentent. Les statuettes de terre cuite ne dépassent pas 0,38 à Tanagra ; comparées à celles de la Grèce propre, les figurines d’Asie Mineure, surtout dans la fabrique de Smyrne, sont parfois de petites statues, et quelques-unes atteignent jusqu’à 0,90 de haut (2). Les écoles hellénistiques de sculpture (Pergame, Rhodes) ont aussi le goût du colossal.
Cependant, jamais on ne trouve en Grèce cet excès auquel se complaît l’esprit vague et indolent de l’Extrême-Orient :
(1) LXVIII, p. 134. 191. — (2) LXVI-VII.
Bouddha couché de Pegu en Birmanie (62 mètres de long); Bouddha de Longmen, dressé contre un précipice rocheux, aux flancs de la montagne, et si grand, qu’un arbre poussé accidentellement sur sa tête ressemble à une spirale de sa chevelure. Œuvres aussi démesurées que les empires euxmêmes de Orient, embrassant à un moment donné d’infinis territoires, mais s’écroulant aussi rapidement qu’ils s’étaient formés. Rien de pareil non plus aux colosses de l'Égypte pharaonique. Et c’est bien pour glorifier un monarque dont le pouvoir éphémère a uni un moment la Grèce et l’Asie, qu’un artiste propose à Alexandre de tailler le mont Athos à son image.
Même constatation dans l’art funéraire. Après l'invasion dorienne, on n’élève plus les grandes tombes à coupoles des chefs égéens. Dans la cité grecque plus égalitaire, une demeure funèbre aussi vaste et luxueuse eût choqué les égaux autant que les inférieurs, tous soupçonneux du mort autant que du vivant. Aussi, dans l’//rade déjà, Achille recommande à ses compagnons de ne point lui dresser une tombe trop haute, mais simplement convenable. Ces restrictions, la législation les impose plus d’une fois. Solon interdit trop d’apparat aux funérailles : pas de lamentations où l’on célèbre les gloires des
- ancêtres, pas de sacrifice d’un bœuf entier, pas d’immense cortège, pas plus de trois vêtements donnés au mort. Plus tard, au temps de Démétrios de Phalère (317-307), on défend les tombes dont la construction demande à dix ouvriers plus de trois jours de travail. A Nisyros, on défend même de dresser sur le mort un monument quelconque, interdiction trop absolue qui ne peut être respectée. La tombe grecque et son décor ne peuvent donc être que très simples, et ce caractère est général, quelles qu’en soiïentles variantes (1). Les plus grandes groupent dans la mort une collectivité de
(1) LXXXIV, t. VIL p. 58, 6; LXIII, p. %.
citoyens : tumulus de famille de Vourva et de Vélanidezza (vi siècle), soros des guerriers de Marathon (490) (1); cependant elles n’égalent pas les tombes à coupoles mycéniennes, demeure d’un seul, et jamais, sous la butte de terre, ce n’est cette grande construction appareillée.
Les monuments funéraires de dimensions considérables et de luxueux décor, c’est encore la Grèce d’Asie qui les offre, dans les petits États des dynastes hellénisés. En Lycie, l’héroon de Trysa développe dans une vaste enceinte ses frises sculptées sur une longueur totale d'environ 108 mètres (fin du ve siècle) (2); Xanthos élève à la fin du v® ou au début du iv® siècle le monument dit des Néréides en lhonneur d’un autre chef lycien (3). Au milieu du 1v° siècle, Mausole (377- 3958), le puissant prince de Carie, reçoit un «tombeau immense, tel que jamais mort n’en a eu de plus splendide » (Lucien) (4). Ce sont des œuvres grecques sans doute, mais adaptées aux idées asiatiques, et c’est le luxe de l'Orient qui les a commandées.
Alors que l’Orient recherche la pompe, l'éclat, les riches broderies, les ornementations chargées, qui paraissent révéler la puissance et la richesse, toutes les fois que le génie grec se manifeste dans sa pureté, délivré des influences, il rejette ce luxe et cette surabondance, et préfère la simplicité. L’archaïsme, jusqu’à la fin du vie siècle, instruit par l'Orient et l'Égypte, influencé par leur intermédiaire l’Ionie, cède quelque peu à cette tendance étrangère. Le peintre de vases, le sculpteur de Corès (5), au vif siècle, aiment les vêtements couverts de broderies, les patients arrangements capillaires, les bracelets, les boucles d’oreille, tout le luxe de la parure humaine; ils accumulent sur chacun de leurs vases (6) les motifs, comme s'ils avaient horreur du vide, comblant même
(1) LXXXIV, t. VIL, p. 68; LXIII, p. 32. — (2) LXIT, t. Il, p. 201.
(3) LXII, t. IL, p. 215. — (4) LXIT, t. Il, p. 321. (5) LXXVITI-LXXX ; LXXXIV, t. VIII, p. 574. —(6) CXLIV, 1. IX.
les champs de détails superflus. Mais, dès 500, après la rupture avec l’Orient, après la réaction nationale, en art comme en politique, et jusqu’au temps des monarchies hellénistiques qui renouent ce li2n et déterminent un retour offensif de l’orientalisme, la simplicité hellénique triomphe : le péplos dorien sévère remplace le costume îionien plus élégant ; on rejette tout ornement superflu et la technique dédaigne les minuties (1).
D’un côté la force, le nombre, le colossal, l’exagération, le luxe. De l’autre la mesure, la simplicité, la sobriété. Ces qualités helléniques peuvent être instinctives, car les monuments qui suivent immédiatement l’invasion dorienne témoignent déjà (époque géométrique, vases du Dipylon atiique) (2} d’un esprit tout autre que celui des Égéens: elles peuvent avoir été favorisées par le pavs, et par sa configuration, où tout est petit, où rien n’est exagéré, n’écrase la vue et n’accable la pensée ; elles l’ont été par la prépondérance de la conception anthropomorphique qui ramène tout à l'échelle humaine. Mais elles l’ont été aussi par le milieu social, par la constitution politique de la cité.
Ce fut un grand bienfait pour l'artiste grec que d’avoir céagi contre l'esprit oriental. La beauté, il ne la voit pas dans la grandeur matérielle et dans la richesse, mais dans la mesure et la simplicité. Plutôt que d’aimer les matières rares et clinquantes, or, argent, pierres précieuses, de tailler des colosses, d’édifier des architectures immenses, de couvrir les images de somptueux ornements, les artistes cherchent, dans des matériaux simples, à leur portée immédiate, l’harmonie des attitudes, des lignes, des proportions, des rythmes; 1ls demandent la beauté à leur capacité esthétique, et non à des moyens extérieurs trop faciles, Et c’est pour cela qu’ils s’imposent à l’admiration universelle.
(1) LXXVIIT, p. 353.
(2) CXLIV, t, VI p. 154: CXLV, t. I, p. 212.