CHAPITRE V
Serviteur de la cité, l’art en commémore les événements importants, entreprises guerrières ou pacifiques, faits heureux ou malheureux, fêtes nationales, tout ce qui préoccupe le citoyen. Qu'il s'agisse d’une victoire, de la conclusion d’un traité, d’une calamité naturelle, comme la peste, tout devient prétexte à l’œuvre d’art, qui est à la fois un document historique et un acte de remerciement ou d’expiation envers les dieux. Comme la religion, l’histoire se reflète dans le miroir de l’art, et dans les grands sanctuaires où s’entassent les offrandes, Olympie, Delphes, Délos, Dodone (1), Acropole d’Athènes, le visiteur peut la lire à chaque pas, comme dans un livre de pierre et de métal, et s’instruire de son passé.
Modernes, pour qui l’art s’est détaché de la vie nationale et n’y participe qu’en de rares occasions, artificiellement, nous négligeons trop de noter, quand il s’agit du passé, le fait social qui a permis à l'artiste de créer son œuvre, et qui donne à celle-ci son apparence déterminée. Une sculpture, un tableau, ne sont plus guère pour nous que l’expression de la fantaisie individuelle, de l'émotion ressentie par l'artiste et communiquée par lui au spectateur. L’art qui illustre la vie nationale est froid, officiel, didactique plus qu’esthétique ; il n’émeut pas, parce qu’il ne répond pas, dans l’Ââme du créateur, à une
émotion sincère. Combien pauvres d’inspiration les œuvres qu'a suscitées un événement immense par ses actions et- par ses conséquences, la guerre de 1914-18 ! Voyez au contraire
(1) CARAPANOS, Dodone el ses ruines, 1878.
combien les guerres médiques (490-449) — aussi décisives pour l’existence de la Grèce indépendante que la guerre récente le fut pour l’existence de l’Europe, désireuse d'échapper à la domination d’un seul, — ont exalté l’imagination de l'artiste, lui ont inspiré ses chefs-d’œuvre. C’est qu’en Grèce lart fait partie intégrante de la vie nationale; utile, il doit exprimer celle-ci; V’artiste lui-même est un citoyen qui contribue par ses œuvres à la gloire de son pays.
L’art grec du v® siècle demeure incompréhensible, si on ne le relie pas aux guerres médiques et à celle du Péloponnèse (431-404) en qui se résume toute l’histoire de cette époque. A peine vainqueurs à Marathon (490), les Athéniens élèvent leur trésor (1) dans l’enceinte delphique (pl. IH), avec la dîime du butin (entre 490-480). Sur les métopes, l’Héraklès dorien et le Thésée attique accomplissent leurs exploits, et, sous cette forme mythique, ce sont les Athéniens qui luttent contre les Perses. L'armée grecque n’occupait-elle pas dans la bataille une position défensive près d’un sanctuaire d’Héraklès, et Thésée n’a-t-il pas pris part en personne au combat? A Delphes, c’est, un autre ex-voto de Marathon, le groupe de bronze dédié par les Athéniens entre 465-460, sans doute avec le butin de l’'Eurymédon ; on y voit, entouré d’Apollon, d’Athéna et de héros mythiques, le triomphateur Miltiade (2). Le projet du premier Parthénon est peut-être suscité par l’avènement de la démocratie, qui vient de renverser le tyran (constitution de Clisthène, vers 508), et celui du deuxième Parthénon encore par la victoire de Marathon, entre 490 et 480 (3). Sur les monnaies, Athéna, victorieuse, ceint maintenant son casque d’une couronne de lauriers. Au Pœcile d'Athènes, Micon peint les péripéties de la bataille. C’est, en trois sections, l’entrée en ligne des Platéens et la mêlée générale, la fuite des Perses dans les marais et la poursuite, les Athéniens
(1) Fouilles de Delphes, IV ; BOURGUET, Les ruines de Delphes, p. 96. (2) BOURGUET, p. 40, — (3) XXXIX.
cherchant à les empêcher de monter sur leurs navires.
Salamine (480) entraîne la construction du temple d’Aphaia à Égine (1), en souvenir du rôle glorieux de la marine épinète, et l’ornementation des frontons, où les Grecs mythiques luttent contre les Troyens, sous l’œil bienveillant d’Aihéna
Hérodote ne dit-il pas que la prise de Troie est l’antécédent
des guerres médiques, l’origine de la haine séculaire entre les deux nations ? Les héros, Ajax et Télamon, qui paraissent dans les frontons, ont combattu à Salamine, invoqués par les Grecs, et un vaisseau envoyé par ceux-ci à Égine en a ramené les esprits d’Éaque et des Éacides.
Après Platées (479), Delphes reçoit le triple serpent de bronze (2); acte de reconnaissance à Apollon, il est aussi le témoignage de l’union réalisée contre l’ennemi commun, et il est consacré par tous les alliés dont il porte les noms.
En même temps qu’à l’est les Grecs repoussent les Mèdes, à l’ouest, en Grande-Grèce et en Sicile, ils vainquent d’autres barbares et ce sont de nouvelles occasions de créations artistiques : ex-voto des Tarentins à Delphes, œuvre d’Hagéladas d’Argos, pour commémorer leur victoire sur les Messapiens et les Peucétiens, trépied d’or offert par Gélon de Syracuse es par ses frères Thrasyboulos et Polyzalos, en souvenir de celle
d’'Himère sur les Carthaginoïs (480) (3), bien d’auires encore
Cependant, la paix est conclue entre Athènes et la Perse (449). L’Athéna Lemnia de Phidias, offerte vers 450 par lee colons athéniens de Lemnos, l’annonce. Sans bouclier, nutête, le casque en main, la lance inutile dans la main gauche, la déesse personnifie la cité qui maintenant peut se reposer de ses rudes travaux belliqueux et se consacrer aux œuvres pacifiques. Mais l’Athéna « Promachos », élevée vers 448 entre les Propylées et l’Erechtheion, rappelle que la paix doit être vigilante : lance en arrêt, bouclier au bras, elle symbolise
(1) FURTWAENGLER, Ægina, 1906. — (2) BourGuEr, p. 160. (3) BOURGUET, p. 54, 155, 172. .
la force militaire d'Athènes, sans cesse accrue par les victoires, et toujours prête à Paction. L’aigrette de son casque, la pointe de la lance, brillant au soleil, et qu’on aperçoit de loin, attestent à tous que la cité saura défendre chèrement sa liberté.
Comprenez ainsi l’Acropole de Périclès (1). Sanctuaire des dieux locaux, elle est aussi le miroir des grands faits de l’histoire attique. Les guerres médiques, après avoir détruit les anciens temples, ont, par la victoire, apporté la richesse, et permis de les reconstruire plus beaux que jadis. Dans les frontons du Parthénon (2), Athéna sortie tout armée de la tête de Zeus, dispute à Poseidon la possession de lAttique : c’est la naissance fabuleuse de la cité, sa domination progressive sur les petits États de l’Attique, réalisée par le synoïkismos de Thésée. Sur les métopes, les Lapithes luttent contre les Centaures, les Grecs contre les Amazones et les Troyens, les dieux contre les géants : ce sont tous les Athéniens, qui, au cours de leur long passé, ont lutté contre l’ennemi pour sauver leur indépendance et qui viennent de la consacrer définitivement (3). Sur la frise de la cella, le peuple athénien, en une longue procession qui le symbolise tout entier, vient rendre grâce aux dieux de leur protection, et s’exalte lui-même dans son succès. Car, lors de la consécration du Parthénon en 438, Athènes, libre de tout ennemi, à la tête d’un immense empire maritime, riche, attirant de toutes part les rommes illustres dans les sciences et dans les arts, est parvenue au faîte de sa puissance.
Visions de gloire et de noble fierté! Mais aussi visions de tristesse. La Niké de Pæonios de Mendé s’élève à OArrapis sur à (1)CLXV-VI. — (2) XXXIX, XLIV, CLXVI. |
(3) Certains érudits — ils ont tort, à mon avis, — ne voient jé les thèmes si souvent répétés des Centauromachies, des Amazonomachies, etc., aucun symbole national, aucun sens profond; l’artiste les aime au seul point dé vue esthétique, parce qu’ils lui permettent de varier sans cesse les attitudes, les groupements, la composition. TARBELL, Centauromachy and Amazonomachy in
Greék art; the reasons for their popularity (Amer. Journal pi arch., 1920, XXIV, p. 226).
son haut piédestal triangulaire (1), descendant du ciel pour apporter la victoire. Nous ne voyons plus guère en elle qu’un admirable morceau de sculpture, où le problème du mouvement et celui des draperies transparentes et agitées, abordés déjà au vi* siècle, surtout par les Iloniens, trouvent leur plus belle solution. Mais quelle ne devait pas être lamertume des Spartiates en l’apercevant dans l’Altis, s’il est vrai qu’elle rappelle le succès remporté lors de laffaire de Sphactérie par les Messéniens, ieurs irréductibles adversaires, alliés des Athéniens (425)j! Jour de déshonneur pour Sparte, qui, pour la première fois, a vu ses soldats ne point mourir jusqu’au dernier, comme jadis Léonidas et sa poignée de braves aux Thermopyles, mais se rendre honteusement. « De tous les événements de cette guerre, ce fut pour les Hellènes le plus inattendu. Car on croyait que ni la faim, ni aucune autre extrémité ne pourrait obliger les Lacédémoniens à livrer leurs armes, mais qu'ils mourraient sans les abandonner, et en combattant jusqu’à toute extrémité; on ne pouvait croire que ceux qui avaient rendu les armes fussent semblables à ceux qui étaient morts (2). » Ce fait annonce en effet la décadence morale de Sparte, et la triste histoire du 1v° siècle. Elle incarne, cette belle Niké, non tant une victoire momentanée que les horreurs de cette guerre civile du Péloponnèse, qui ruine la Grèce, et amène la perte prochaine de son indépendance (3). Voici la revanche pour l’orgueil blessé de Sparte. A Delphes encore, en face de l’ex-voto de Marathon, une solide fondation supportait trente-sept statues de bronze : celles des dieux inspirateurs du triomphe, de Lysandre couronné par la victoire, des amiraux qui ont commandé l’escadre. C’est l’ex-voto d’Aegos Potamos (405) (4). Quel contraste entre ces deux monuments
(1) Olympia; L'XIT, t. I, p. 457. — (2) THucyDipE, IV, 40.
(3) DEONNA, L'élernel présent. Guerre du Péloponnèse (431-454) et guerre mondiale (1914-1918), 1923.
(2) BourRGUET, Les ruines de Delphes, 1914, p. 11.
voisins, dont l’un inaugure avecgloire le v® siècle, que l’autre clôtavec tristesse ! L’un célèbre la victoire d’Athènessur le Pefse, son union patriotique avec les Hellènes qui vontse dresser contre l’envahisseur, prédit son grand essor politique, la création de son empire, sa puissance militaire, commerciale, spirituelle, artistique de la seconde moitié du v° siècle ; l’autre rappelle la défaite d'Athènes, la cité livrée à l’ennemi, l'abandon de ses territoires, la fin de sa gloire politique, et les odieuses luttes fratricides entre les Grecs. Ce devait être, pour les Athéniens qui passaient le long de la Voie Sacrée, un douloureux rappel au passé. | |
Ces belles œuvres, édifices, sculptures, sont donc autant de documents historiques, de témoins qui jalonnent la route de la cité. En leur présence, n’admirons pas leur seule beauté, si merveilleuse soit-elle; voyons en elles aussi ce que les Grecs y voyaient, dans cette perpétuelle association du beau et de l’utile : la vérité historique. La déesse, vêtue du sévère péplos dorien, sceptre dans la droite, tient sur son bras gauche le petit enfant Ploutos (groupe de Munich) (1). Celuici approche d’un geste caressant sa main du visage d’Eiréné, qui le regarde avec une tendresse toute maternelle. Œuvre pleine de charme, qui annonce déjà la grâce de Praxitèle et qui marque une date importante dans l’évolution artistique, par un sentiment nouveau d’humanité, par une conception plus réaliste du corps de l'enfant trop longtemps négligé. Mais comment comprendre cette sollicitude de la déesse pour enfant, le geste mutin de celui-ci, la corne d’abondance qu’il tient, si l’on n’interprète dans leur sens exact les noms des acteurs, si l’on ne sait que la Paix porte la Richesse, qu’elle doit sa protection à ce petit enfant faible et nuP Symbole pacifique, ce groupe rappelle cependant les maux innombrables de la guerre. Chabrias a remporié la victoire
(t) LXII, t. H, p. 180.