CLXVII
parce que la Grèce indépendante n’est plus, que la vie poli-
tique s’est déplacée vers l'Orient avec les monarchies d'Alexandre et des diadoques. Plus tard encore, la sève créatrice est tarie en Grèce, lartiste vit sur son passé glorieux, parce que la Grèce a perdu davantage son apparence de liberté et qu’elle est devenue docile sujette de Rome.
Le choix même des thèmes, dénotant une modification de
l'esprit grec, dépend parfois des circonstances politiques.
Athènes glorieuse exalte la victoire donnée par les dieux, qui lui fournit les possibilités de tant d’œuvres d’art. C’est Athéna Parthénos portant la Niké sur sa main; c’est la balustrade où les Nikés font cortège à la déesse. Au début du1v° siècle, les circonstances ont changé. Athènes, vaincue en 404, a vu s’écrouler son empire. Les citoyens, remplis d’amertume, sont las de la guerre; leurs richesses et celles de l'État sont épuisées ; tous aspirent à la tranquillité. On essaie cependant de ressaisir lhégémonie perdue, en profitant des dissensions entre Thèbes et Sparte, et la paix de 371 permet le second empire athénien, d’une durée éphémère (371-356, guerre sociale). Pour la célébrer, on commande à Képhisodote son groupe statuaire. Mais l’artiste ne choisit plus, comme ses prédécesseurs, la Niké belliqueuse, ou Athéna guerrière : c’est un thème pacifique, qui annonce à tous le calme et la richesse désirés. L'idéal esthétique et ses vicissitudes sont en une certaine mesure tributaires des faits historiques. Aux vu-vr siècles, grâce à sa prospérité matérielle, llomie a en art le rôle prépondérant (1). C’est en cette terre grecque d’Asie que se constituent et se développent les techniques du bronze, du marbre, que artiste se pose le problème de la draperie. La Grèce d'Europe, en particulier Athènes dès 560 environ, accepte son influence bienfaisante (2). Mais, vers 500, l’art rend une autre note (3). Au sortir des minuties, de lélégance, de la
() LXXXIV, t. VII, p. 252 ; LXXVEIT, p. 168; CXLV, t. II, p. 486. (2) LXXVIIL, p. 188; 335. — (3) Jbid., p. 353.
recherche ioniennes, il devient épris de simplicité, de sobriété, clairement perceptibles à Athènes dans la Coré d’Euthydikos, la tête de l’Éphèbe blond, antérieures à 480 (1). Les longues robes traînantes, couvertes de riches ornements, que lon avait empruntées aux Îoniens, et qui trahissent, plus que le goût mesuré de la Grèce, le goût du luxe asiatique, n’ont plus la faveur d’autrefois ; on préfère le vieux vêtement national, le péplos dit dorien aux. plis très simples et réguliers ; on remplace les coiffures s’étalant en longues nappes sur le dos, détachant leurs boucles régulières sur les épaules, avec des volutes, des tire-bouchons, des complications sans nombre, par des chevelures demi-longues, ou courtes, traitées de plus en plus simplement. Cette nouvelle tendance est d’origine continentale ; c’est celle de l’art péloponnésien d’alors, héritée en ligne directe du vieil esprit dorien, que révèlent déjà au vie siècle les Kouroi de Polymédès d’Argos ou les métopes de Sélinonte (2). Pourquoi ce changement ? Est-ce que les artistes, saturés d’ionisme, ayant pris de lui tout ce qui pouvait leur être profitable, s’en détournent naturellement ? est-ce une évolution nécessaire de l’art P Certains érudits se refusent en effet à mettre ce fait en relation avec les circonstances historiques. Cependant, n’y a-t-il pas, au même moment, changement de l’orientation politique ? L’Orient est menaçant. Darius songe à conquérir Europe, et commence son plan par la Thrace, s’établissant ainsi aux portes de la Grèce. La Lydie (546) et l’Ionie indépendantes, ces intermédiaires naturels entre la Grèce d'Europe et l’Asie, n’existent plus, et leur action ne compte plus dès 510. Révoltée, l’Ionie est écrasée à la bataille de Ladé (495) et Milet succombe (494). Les malheurs de leurs frères d'Asie sont douloureusement ressentis par les Hellènes occidentaux, et Phrynichos est condamné à une amende pour avoir ravivé ce triste souvenir, dans son
(1) LXXVIIE, p. 353, 362. — (2) LXXXIV, L VII, p. 456.
drame la Prise de Milet. C’est expédition malheureuse de Mardonius au mont Athos, la demande d'hommage de la terre et de l’eau (491), enfin ce sont les hostilités ouvertes, le débarquement des Perses à Marathon (490), et les luttes héroïques des Thermopyles, de Salamine (480), de Platées (479).
Faut-il croire qu’en Grèce, où l’art est si étroitement uni à vie de la cité, ces événements aient laissé l’artiste indifférent, ne lui aient suggéré que des occasions de créer, sans avoir une répercussion sur son sentiment esthétique lui-même, sans l’orienter autrement, le détsurnant de lest, pour le diriger vers l’ouest, vers cette terre dorienne où vivent de grands artistes, Callon et Onatas d’Egine, Gorgias de Laconie, Hagéladas d’Argos P N'est-ce pas de cette contrée que les armées des confédérés péloponnésiens viendront s’unir aux forces attiques pour repousser d’un commun effort l’étranger P N’y a-t-il pas en art, comme dans la politique, une conscience nouvelle du sentiment national el des qualités purement helléniques que représentent au plus haut degré les Doriens du Péloponnèse P Les guerres médiques ont non seulement enrichi le répertoire des thèmes artistiques, fourni l’occasion de splendides monuments, affirmé la prépondérance artistique d’Athènes, elles ont aussi confirmé cette nouvelle direction de l’art dès le début du v° siècle. Peut-être que, sans cette rupture, l’orientalisme et l’ionisme auraient continué à exercer leur action sur la Grèce continentale, au détriment de cette force robuste et saine, de cette simplicité mesurée, de cette grâce sans mièvrerie, qui vont être les traits dominants de la belle période classique. On s’est souvent demandé ce qu’il en serait advenu si la tyrannie avait pu se maintenir dans les cités grecques au lieu d’être définitivement renversée à la fin du vi® siècle avec l'expulsion des Pisistratides (510) ; on a pu supposer que ces tyrans, fastueux et orgueilleux, imitant en petit les rois de Lydie, les monarques de l'Orient, auraient préparé la victoire mède, l’acceptant sans révolte, et laissant réduire la Grèce en
province perse. On peut poser des questions analogues pour l’art, et se demander si, les relations étant maintenues avec une Jonie toujours prospère, porte ouverte de l’Orient sur la Grèce, l’art n'aurait pas différemment évolué et persisté dans la même voieP
À la fin du v° siècle, c’est un nouveau changement. Encore peu sensible dans l'art figuré, il est très net dans d’autres domaines. Le noble idéal presque surhumain, qui a inspiré l'artiste au lendemain des victoires grecques, fléchit ; on s’intéresse davantage à la realité. Euripide ne chante plus, comme Eschyle et Sophocle, la force divine dirigeant le monde, ou la volonté de l’homme supérieur. à ses destinées; il décrit les passions qui troublent le cœur humain; il met en scène les humbles, les enfants, les mères, et la variété de la vie courante. La musique devient plus émotive, plus nuancée. Il y a maintenant, dans l’âme grecque, une note nouvelle de réalisme et de sentiment, qui, dans l’art figuré, trouve son expression au 1v° siècle, note pathétique etsentimentale avec Scopas et Praxitèle, et inclinant le portrait au réalisme individuel. Une évolution naturelle entraîne-t-elle l’art vers des ressources nouvelles, où y a-t-il effet des circonstances politiques? L'évolution de l’art chrétien présente un rythme analogue, déterminé par des faits sociaux analogues à ceux de la Grèce (1). Que s’est-il passé en Grèce à la fin du v° siècle P La guerre du Péloponnèse se termine par l’effondrement de la puissance athénienne (404); elle met le monde hellénique à feu et à sang; elle ruine les États vainqueurs et vaincus; elle démoralise les Grecs, affaiblissant leur foi jadis confiante dans les dieux traditionnels, et elle les incline vers la recherche de la passion et du mysticisme ; elle détourne aussi de la vie commune de la cité, dont les malheurs développent Pindividualisme égoïste ; elle encourage le luxe, détruit lantique
(1) VE, t IL, p. 281 sq.
simplicite (1). Le réalisme, le pathétique, la volupté, la mollesse, qui se manifestent dans l’art au 1v° siècle déjà, pour atteindre leur point culminant aux temps hellénistiques, ont leur germe dans les malheurs politiques du v° siècle finissant.
On montrera plus loin encore que la conception monarchique, impusée par les Macédoniens et leurs successeurs, introduit dans l’art des caractères tout autres qu’au temps de la Grèce indépendante.
Étudier en Grèce l’évolution de l’art, c’est en étudier l’histoire; l’archéologue et l’historien d’art doivent de toute nécessité être aussi historiens.
(1) DEONNA, L'élernel présent, Guerre du Péloponnèse et guerre mon diale, 1923.