RÔLE SOCIAL DE L’ARTISTE
plastiques, Lapithes terrassant les Centaures, Grecs légendaires vainquant les Amazones et les Troyens, Thésée ou Héraclès triomphant des monstres, semblent répéter à chacun les conseils de vaillance que le vieux Tyrtée donnait aux Spartiates : & Il est beau pour un brave de mourir au premier rang en combattant pour sa patrie... Que chacun, bien campé sur ses deux jambes, les pieds rivés au sol, mordant sa lèvre, demeure immobile, les cuisses, les jambes et les épaules bien couvertes par le ventre du large bouclier. Que dans sa droite se dresse une forte lance; que sur sa tête s’agite la terrible aigrette. Pied contre pied, bouclier contre bouclier, l’aigrette froissant l’aigrette, le casque heurtant le casque, que les poitrines se pressent, et que les guerriers se choquent, du tranchant de l’épée et de la pointe de la lance. » Devant le groupe d’'IHarmodios et d’Aristogeiton, sur leur Agora, les Athéniens songent à tous ceux qui ont sacrifié leur vie pour rendre Athèses libre, et en chantant la célèbre scolie des Tyrannoctones, ils font vœu de porter eux aussi le glaive dans le rameau de myrte. Les nombreuses œuvres d’art qui commémorent l’histoire glorieuse ou tragique de la Grèce sont autant d’appels à leur vertu. À les voir, ils acquièrent une conscience toujours plus nette de leur propre valeur; ils s’enorgueillissent de leur race supérieure aux barbares méprisables. Les monuments confirment les paroles de Périclès : « Lorsque vous serez frappés de sa grandeur, rappelez-vous alors que nous eh sommes redevables à des hommes qui, par leur courage, le sentiment du devoir, et la crainte de la honte, guidèrent dans les combats, et qui, lorsqu'ils se croyaient abondonnés par la fortune, au lieu de priver aussi la patrie de lPappui de leurs bras, lui payaient largement cette contribution sacrée. En faisat à la république le sacrifice de leur vie, ils recevaient chacun en particulier d’immortelles louanges, et trouvaient la plus illustre sépulture, moins dans le tombeau qui renferme leurs cendres, que dans le souvenir que la pos-
térité conservera de leur gloire, toutes les fois qu’il s’agira d’exploits à raconter ou à accomplir (1). »
Images d’éphèbes s’exerçant sur les vases, statues d’athlètes dans les sanctuaires, confirment au Grec la nécessité de déve-
lopper et d’entretenir sa vigueur corporelle, pour la mettre au service de la patrie, d’être prêt à défendre celle-ci en danger,
comme l'ont fait jadis les ancêtres, les héros et les dieux.
Expression du sentiment national, par une action en retour, l’art continue à maintenir ce sentiment et à l’exalter.
L'artiste qui crée les formes figurées, le peuple qui lui en fournit l’occasion, savent qu’ils ne travaillent pas seulement pour eux-mêmes et pour le moment présent, mais pour la gloire à venir de leur race et de leur cité. Tout autant que les grands exploits politiques, les monuments sont ces « éclatants témoignages » qui, dit Périclès, « nous assurent l’admiration de nos contemporains et de la postérité. Nous serons dans les temps à venir, comme nous le sommes déjà maintenant, objet de l’admiration du monde » (2). Le plan d’embellissement d'Athènes, conçu par Périclès, est un programme esthétique, mais aussi un programme politique. Athènes doit s'imposer autant par la beauté que par son commerce et sa force guerrière. Le peuple le comprend. Des mécontents peuvent trouver les dépenses exagérées, blâmer que lon emploie à des constructions de luxe les tributs des alliés, qui devaient jadis assurer la défense commune contre le Perse; Périclès leur répond : « qu’il faut employer ces richesses à des ouvrages qui, achevés, produiront une gloire immortelle » (3). L’avenir lui a donné raison. Sila Grèce antique vit encore dans notre pensée et dans notre cœur, elle ne le doit pas à ses exploits guerriers, car les belles victoires nationales sur l’étranger rappellent aussi le souvenir des luttes civiques et fratricides; elle le doit à la contribution spirituelle et esthétique
(1) THUCYDIDE, II, 41. — (2) Ibid. — (3) PLUTARQUE, Périclès.