RÔLE SOCIAL DE L’ARTISTE
qu’elle a apportée au patrimoine de l’humanité. Sujets à grandeur et à décadence, les États disparaissent, mais la science et la beauté demeurent éternellement. |
De cette conception de l’art découle le rôle que l'artiste est appelé à jouer dans la société grecque. Il n’est pas exclusivement « artiste », comme de nos jours, désintéressé le plus souvent du sort de l'État. Citoyen, il participe à la vie de la cité, où il a sa place nécessaire. On n’en est pas encore au temps où Protogène, absorbé par son art, continue tranquillement à peindre son Satyre, pendant que Démétrius Poliorcète assiège Rhodes. « Chez nous seuls, dit Périclès, le citoyen qui demeure étranger aux affaires du pays ne passe point pour ami du repos, mais pour inutile (1). » Au contraire, & on voit parmi nous les mêmes hommes administrer à la fois leurs propres affaires et celles de la république, et les artisans posséder assez à fond la connaissance des intérêts de l’État (2). Comme Socrate à la fois soldat et philosophe, Thucydide à la fois stratège et historien, combien d'artistes ont été acteurs dans les grands événements des guerres médiques, et surent les célébrer avec enthousiasme! Au rv° siècle, Képhisodote est triérarque, au 1m° siècle Euboulides est proxène et épimélète à Athènes. On accorde volontiers aux artistes étrangers le titre de citoyen; les hommes d’État ne craignent pas de s’allier avec eux, et Phocion le stratège épouse la sœur de Képhisodote. Parce qu’ils exaltent par la beauté la vie nationale, les cités les assurent souvent de leur reconnaissance; si Phidias est malheureux, persécuté par les ennemis de Périclès, d’autres sont honorés, et, comme le peintre Nicias, ont une sépulture publique sur la route de P Académie.
Dans les cités doriennes, leur rôle social est moins évident qu'à Athènes. Le préjugé séculaire des Doriens guerriers interdit à tout citoyen libre de gagner sa vie par le travail
(1) TaucxDipe, Il, 41. — (2) Zbid., 40.
manuel, et la pratique de Part est réservée aux périèques, aux étrangers. Sans doute, à Athènes même, quelques philosophes craignent que l'art ne détourne le citoyen de ses premiers devoirs, et excluent lartiste d’une cité utopique. Platon — et Aristote est de son avis — désire que les astynomes réprimandent les citoyens qui veulent devenir artisans, et qui se détournent ainsi de la préoccupation essentielle, la vertu et l'État. Mais il ne peut méconnaître la puissance éducatrice des œuvres d'art, et ce ne sont là du reste que des protestations isolées,