CHAPITRE IX
Les caractères précédemment analysés se maintiennent dans toute leur pureté jusqu’au 1v° siècle, et le v° siècle est le plus haut moment de la vie religieuse et nationale glorifiée par l’art. Mais la triste rivalité d'Athènes et de Sparte (guerre du Péloponnèse, 431-404) amène la ruine de l'empire athénien, Vépuisement de la Grèce entière, prépare l'intervention de l'étranger, et la substitution de la monarchie au gouvernement des libres cités helléniques. Ces changements politiques ont leur répercussion sur l’art, sur ses apparences comme sur le rôle qu’il doit avoir désormais. Si l’on constate jusqu’à la fin les inspirations de jadis, elles n’ont cependant plus la même force, la même exclusivité; d’autres tendances 5e font jour, que l’art doit satisfaire. Elles apparaissent dès le 1v° siècle, pour produire leur plein effet aux époques hellénistique et impériale (1).
La Grèce indépendante n’existe plus, et Chéronée en a vu l'effondrement (338). Le pouvoir, jadis entre les mains des citoyens, dans les cités oligarchiques et démocratiques, est maintenant assuré par un seul homme, souvent d’origine étrangère, qui, maître absolu de ses sujets, dispense les honneurs et les peines. Autour de lui se forme une cour brillante qui donne le ton au reste de la société. Pour plaire au
(1) Ci-dessus, p. 73 sq.; VI, t. III, p. 259, 311; LXI, LXV, LXIX; LXII, t. Il, p. 173, 448.
prince et à ses courtisans, l’artiste renonce à ses anciennes aspirations.
L'art quitte le service exclusif de la cité pour s'offrir aux monarques et aux puissants. Phidias immortalisait Athéna et
Zeus Olympien, et Polyclète célèbrait les athlètes vainqueurs. Lysippe (second quart du 1v° siècle, — 300 environ), lui, mul-
tiplie les images d'Alexandre qu’il élève au rang divin; ila le privilège de signer les statues royales, tandis qu’Apelle est seul autorisé à peindre les traits du conquérant, et Pyrgotèle à les graver sur les pierres fines. Voilà quelque chose de très nouveau dans l’histoire de Part grec : l'artiste de cour paraît. On glorifie le prince par ses images, par le récit de ses exploits : la frise de Pergame (vers 180 av. J.-C.) ne commémore-t-elle pas les guerres des princes pergaméniens contre les Galates sous l'apparence mythique de la lutte des dieux contre les géants?
On érige des constructions fastueuses, portiques, stoas, au
nom du monarque. Les caractères que l’art grec avait autrefois évités, luxe, recherche du colossal, du grandiose, emphase, pompe théâtrale (1), surgissent, traits sensibles dans l’art pergaménien. Car, avec l'introduction du nouveau régime, le lien jadis brisé avec l’Orient est renoué, et ses tendances vont influencer de nouveau l’art hellénique.
À la suite des conquêtes d'Alexandre, la Grèce sort d’ellemême : les barrières entre l'Orient et l'Occident sont définitivement tombées, et c’est maintenant un va-et-vient continuel entre les deux régions. Les Grecs se fixent dans les villes nouvelles d'Asie Mineure, de Syrie, d'Égypte, à Pergame, à Antioche, à Alexandrie; ils voyagent dans des contrées jadis hostiles ou inconnues, attirés par leurs intérêts, par le désir de recherches scientifiques, ou en quête d’aventures. Les Orientaux vont en Grèce, font connaître directement leur civilisation. Les relations commerciales de plus en
- (1) Ci-dessus, p. 73.
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plus prospères déversent en Orient les produits helléniques, et en Grèce les produits orientaux. Il n’y a plus de fossé entre Grecs et Barbares ; grâce à Alexandre et à ses successeurs, unissant sous leur autorité des races différentes, l’ère du cosmopolitisme commence. L'artiste, qui dédaignait jadis le barbare, s'intéresse aux races nouvelles avec qui il entre en relation, s’efforce de caractériser les races par leurs traits spécifiques. Les différences d’écoles, si marquées au v° siècle, tendent à s’effacer dès le 1v° siècle. Les maîtres voyagent davantage, Scopas travaille à Tégée, mais aussi au Mausolée d’Halicarnasse (vers 353) et à Éphèse (1). Entre les ateliers, il y a des pénétrations réciproques plus efficaces. L’art acquiert peu à peu ce caractère international qui est la marque distinctive de l’époque hellénistique.
Après Alexandre, il y a dans la société un nivellement des classes. Dans les cités de la Grèce indépendante, pour qu’un homme püût atteindre une situation influente, il fallait qu’il fût citoyen, qu’il jouît de ses droits politiques, et les étrangers étaient écartés comme les esclaves. Maintenant, l’origine des individus importe peu. Chacun fait son chemin par ses propres moyens, et le prince peut élever ou abaisser qui bon lui semble. Aventuriers et parvenus commencent à jouer un rôle important. Les distinctions sociales que lartiste savait rendre par tant de nuances (2) s’atténuent. Les dieux euxmêmes ne craignent pas de prendre les poses nonchalantes et familières que l’on réservait autrefois aux êtres inférieurs. Les peintres de vases gardent au ve siècle le monopole des scènes familières et souvent triviales; voici qu’au 1v° siècle déjà Léocharès représente un marchand d’esclaves, Lysippe une joueuse de flûte ivre, et que tes hellénistiques multiplient les images de ce genre. Le Grec de haute lignée n’accapare plus seul l'intérêt, mais les classes les plus humbles de la
(1) LXIT, t. IL, p. 321, 386 ; CLIX. — (2) Ci-dessus, p. 95. HAS Gi 9
société, le monde des petites.gens, des boutiquiers, des marchands forains, des paysans, des bergers, des pêcheurs, offrent aussi leur variété à lartiste. Les personnages des mimes d’Hérondas sont ceux de la vie familière, entremetteuses, marchands d’esclaves, maîtres d’école; dans le mime des Syracusaines, Théocrite met en scène des petites bourgeoises, et dans ses idylles se meuvent paysans et bergers. La plastique ne méconnaît plus les paysans ridés par lPâge, qui portent leur agneau au marché ou poussent devant eux leur vache, les gamins des rues bruyants et querelleurs (1).
Grâce à cette confusion des rangs jadis distincts, et pour d’autres raisons encore, le réalisme, confiné autrefois dans les types inférieurs, envahit l’art tout entier, et on en verra plus loin les effets.
L’individualisme triomphe, qui, dès le 1ve siècle, cherchait à rompre ses chaînes. Le Grec ne prend plus une part active au gouvernement, comme dans sa cité libre; il se désintéresse donc des destinées de son pays et il se consacre exclusivement à ses intérêts particuliers. Artistes et savants se limitent à leur art et à leur science. Îls s’écartent de la multitude, ils se réunissent dans des cercles, coutume qui reçoit sa forme définitive au Musée d'Alexandrie. Les philosophes fortifient cette tendance; tandis que Platon et Aristote prétendent que seule la vie commune est bonne, leurs successeurs prêchent le désintéressement du monde, de la patrie, de la famille, de tous les liens qui peuvent restreindre la liberté individuelle. L'intérêt personnel est seul désormais en jeu, et il renverse toute idée de solidarité, de patrie. Certains genres littéraires se développent, qui répondent,bien aux tendances nouvelles. Ce n’est plus seulement la vie collective d’une cité, d’un peuple qu’on raconte, c’est celle d’un homme déterminé, et les biographies en particulier deviennent nombreuses. Avant les dieux mêmes, c’est
(1) LXII, t. IE, p. 404.
l’homme qui intéresse, non seulement l’homme héroïque, le combattant qui vainquit les barbares et les monstres, ou l’athlète victorieux, mais l’homme tout simple, qui n’a accompli aucune action d’éclat et qui n’a d’autre mérite que de vivre.
De là le caractère individualiste de l’art. L'artiste se met au service des particuliers. C’est maintenant la recherche de l'accident au lieu du général. On multiplie les portraits; dans chaque genre on insiste sur Île détail caractéristique qui différencie le modèle, sur les divergences de l’âge, des sexes, dés races, des milieux.
L'artiste s’émancipe. Dès le 1v° siècle, il n’a plus uniquement à cœur la grandeur de sa cité, la gloire de ses aïeux et de ses dieux; il n’unit plus modestement ses efforts à ceux de tous les citoyens pour poursuivre un idéal commun. Îl devient
indépendant, et il se préoccupe > davantage de faire œuvre
personnelle que de suivre docilement la tradition. f
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La condition des artistes croît en dignité dès le 1v° siècle ; elle s'élève encore à l’époque hellénistique. On paie leurs œuvres des prix insensés, onles comble d’honneurs. Les princes, qui se les attachent par de grandes faveurs, pratiquent parfois eux-mêmes les arts, tel Attale [II de Pergame (198-133). Les femmes, qui s’occupent de politique, de littérature, de science, s’adonnent à la peinture ; le dessin, qui a pénétré dans les écoles au 1v® siècle, fait partie de léducation et apprend aux enfants à apprécier les œuvres d’art. De !à l'orgueil des artistes, flattés par cet intérêt général, orgueil que leurs œuvres décèlent trop souvent.
Cherchant son bien-être personnel plus que la gloire de {a cité, le Grec n’a plus l’antique simplicité. Si l'État n’entreprend plus de grands ensembles qui révèlent l’âme de tout un peuple, le luxe des particuliers grandit. Les monuments funéraires sont de plus en plus somptueux, et un décret de Démétrios de Phalère (317-307) doit les refréner. Les offrandes officielles abondent toujours, mais témoignent plus
de l’orgueil et de la fortune du vainqueur que de sa reconnaissance envers les dieux. Lisez le vivant tableau des mœurs hellénistiques tracé par Curtius : « Maintenant, on négligeait tout ce qui était utilité publique, on ne bâtissait que pour la commodité ou le faste de quelques citoyens. Les riches faisaient par vanité étalage de leur fortune; Athènes et les environs se couvrirent de maisons semblables à des palais. Des domestiques nombreux, des attelages somptueux, des vêtements et des meubles de prix, voilà ce dont on se glorifiait... »
Détourné des viriles occupations du citoyen libre, le Grec recherche de plus en plus le plaisir. « Les fêtes devinrent l'essentiel de la vie et furent traitées avec le plus grand sérieux, comme étant l'affaire la plus importante de la com-
munauté. Mais on laissa complètement à l’arrière-plan les
idées élevées qui étaient le fond des anciennes fêtes athémiennes, à savoir la glorification reconnaissante des dieux, élévation patriotique des cœurs, et la culture enthousiaste des arts les plus nobles (1). »
Dans cette civilisation élégante et raffinée, la femme joue un grand rôle, inconnu auparavant. On ne la relègue plus à ses fonctions domestiques, dans le gynécée; elle paraît à la cour, elle s’occupe d’art, de science, de littérature, de politique. Surtout, elle domine par sa beauté et son attrait sensuel. Le culte de la femme date de l’époque hellénistique, et c’est alors
qu’apparaissent les premiers exemples de galanterie chevale-
resque.
Cette société hellénistique est voluptueuse. La littérature abonde en écrits érotiques, souvent scabreux, et elle ne craint pas de modifier dans ce sens les anciens mythes. Le fond de la poésie alexandrine, c’est l'amour physique. La femme envahit l’art, et ses formes sont gracieuses. L’Aphrodite de Cnide (milieu du 1v® siècle) est encore trop
(1) CURTIUS, Histoire grecque.
vigoureuse, et sa nudité reste chaste, mais les Aphrodites hellénistiques, les Nymphes et les Ménades des sculpteurs, les jeunes femmes que les coroplastes de Myrina (1) aiment à modeler, paraissent sensuelles, d’une vertu facile, provocantes, un peu semblables aux courtisanes de ce temps, et de leur corps émane un charme troublant de volupté. Pour elles, les gestes masculins se font galants. Persée aide Andromède à descendre de son rocher, comme un jeune seigneur aiderait une belle dame à descendre de son carrosse (2) (pl. V). Les terres cuites d’Asie Mineure sont parfois mignardes, affectées ; une jeune femme coquette regarde sa toilette ; une autre se détourne pour admirer l'effet que produit la traîne de sa robe (3). La femme excite les passions, sa nudité émeut les hellénistiques. |
L’Olympe subit le contre-coup de ce changement dans la mentalité grecque. Aux divinités graves et austères du vesiècle, on préfère les dieux des senset des passions, Aphrodite et Éros, Dionysos et son cortège, les Satyres et les Ménades, ceux qui permettent d’exalter sans retenue la volupté du corps de la femme et de l’éphèbe, et de susciter les passions. Aphrodite est une mortelle plus courtisane que déesse, dont l’unique préoccupation semble être de faire valoir ses charmes en feignant de les cacher. Les Nymphes se laissent surprendre par les Satyres; les Hermaphrodites couchés s’agitent dans un rêve voluptueux ou contemplent avec complaisance leurs formes ambiguës.
On aime toujours le corps fortement charpenté de l’athlète, mais non plus exclusivement. Au lieu de viriliser comme au v® siècle enfants et femmes, on effémine maintenant au contraire les dieux juvéniles, on leur donne une beauté frêle et tendre. Déjà Praxitèle conçoit ainsi Apollon, Éros, les Satyres, et les hellénistiques renchérissent encore. Les figures de prédilection de la poésie hellénistique, ce sont celles des jeunes
(1) CXII. — (2) L'XIT, t. II, p. 571. — (3) CX-CXII.
gens délicats, à la peau blanche, aux joues roses, aux boucles longues et soyeuses. Apollon se rapproche d’Hermaphrodite, Éros et Dionysos deviennent androgynes dans les terres cuites de Myrina.
L’art du v° siècle tendait à ramener à l'idéal éphébique les divers âges de la vie: enfants, vieillards, comme la femme, participaient à sa vigueur. Maintenant que le réalisme a conquis ses droits, non seulement on s'intéresse aux classes sociales les plus humbles, aux étrangers, à la femme dont on sait noter les traits spécifiques, mais on cherche aussi à caractériser les divers âges de la vie, et les enfants, les vieillards, acquièrent dans Part hellénistique les apparences qui leur sont propres.
Les malheurs de la guerre du Péloponnèse ont fait perare
aux Grecs la confiance en leurs dieux qui n’ont pu les sauver.
Sous la poussée du scepticisme qui trouble les âmes, comme dans toutes les périodes de bouleversement social, ils se tournent vers les divinités nouvelles qui émeuvent les senset les passions. La religion officielle paraît froide et impuissante ; le scepticisme grandit et le respect des dieux s’en va avec la croyance. De plus en plus, les mythes deviennent pour les artistes des thèmes propres à exercer leur virtuosité et leur esprit; ils se vident de leur sens primitif, et, avec les hellénistiques, ils n’offrent plus guère qu’un vaste répertoire où les artistes et les poètes puisent en virtuoses, sans se donner la peine d’approfondir ce qu’ils ne comprennent plus. Les allégories, jusque-là symboles graves, sincères et religieux, sont des thèmes gracieux sans portée, où lingéniosité, la subtilité, le raffinement de l'esprit hellénistique se donne libre jeu.
Déjà rapprochés de la terre par le iv siècle, les dieux descendent davantage encore de leur hauteur idéale. Hermès enduit son visage de cendre pour effrayer les enfants désobéissants de ses collègues. La petite Artémis, âgée de trois ans, visite latelier d’Héphaistos, elle s’assied sur les genoux de Briarée, et arrache de la poitrine velue une poignée de poils.