CHAPITRE III
Si florissante que soit l’Ionie, le Péloponnèse possède du vire au vifsiècle des ateliers prospères (2), dans les grandes cités de Corinthe, sous les Bacchiades et les Cypsélides (627-629), d’Argos, de Sicyone, de Sparte, qui jouent un rôle politique important, rivalisant, sauf Sparte, avec le commerce ionien, fondant au loin des colonies, et exportant les produits de leurs arts industriels, en particulier leur céramique et leurs métaux ouvrés. Corinthe et Sicyone s’enorgueillissent même à tort d’avoir inventé la peinture et d’avoir vu ses premiers progrès, au temps de Craton, de Cléanthès, d’Arégon.
Si l’on peut discuter la justesse relative des termes & art ionien » et « art dorien », en tant qu’expression de deux groupements ethniques, on ne saurait constater que les œuvres de la Grèce archaïque relèvent, suivant leur provenance, de deux tendances très distinctes. Le champ d'expansion de l’ionisme est la Grèce d’Asie, les îles, et les contrées fréquentées par le commerce ionien; en revanche, les œuvres des terres soumises aux Doriens, Péloponnèse, Crète, Sicile, Grande-Grèce, présentent entre elles d’indéniables affinités, et de tout autres caractères : torse d’Eleuthernes, déesse de Prinias, figurines de Præsos, pour la Crète; torse de Tégée, statue d’Agemo, relief de Chrysapha, Kouroide Polymédès d’Argos, pour le Péloponnèse; métopes de Sélinonte pour la Sicile(3),s’opposent aux
(1) CCXL. — (2) LXXXIV, t. VI, p. 436; CXLIV, t. IX, p. 569.
(3) Pour ces fmonuments, LXXZXIV, t. VILU, p. 431, 439, 450, 452, 483 ; CCXII, p. 161.
statues des Branchides et de Samos, aux Kouroïi et aux Corés insulaires. La peinture de vases de la Grèce continentale diffère par des traits spéciaux de celle de la Grèce orientale, même quand elle s'inspire de celle-ci, comme c’est le cas à Corinthe (1).
Les envahisseurs doriens sont-ils responsables de ces différences? On leur faisait jadis une part trop grande, et les découvertes de la civilisation égéenne, montrant un tout autre esprit, accentuaient encore les divergences entre le monde préhellénique et le monde hellénique constitué par la conquête. Üne étude plus attentive a permis de constater les nombreuses sutures qui unissent une période à l’autre (2), et d’affirmer que les nouveaux venus n’ont pu faire entièrement table rase du passé. Les textes ont rappelé que les Doriens, peu nombreux, caste guerrière qui méprisait le travail manuel, ont dû abandonner aux anciennes populations, asservies et ramenées par eux à la barbarie, la pratique des arts et des industries, et utiliser les produits créés par les sujets à leur usage. La prédominance artistique et spirituelle des Ioniens, qui sont précisément les continuateurs des vieilles populations égéennes, n'est-elle pas pas aussi un argument? On s’est donc demandé sil existait vraiment un art « dorien », et l’on à parfois conclu par la négative, ce qui est exagéré. [1 n’v a pas d’art dorien en tant que pratiqué par les conquérants eux-mêmes, mais il y a un art fait pour eux, qui, tout en maintenant des techniques et des motifs dégénérés par Îles ruines de linvasion et les grands troubles qui la suivent, est obligé, pour leur plaire, de se plier à leurs tendances, de porter la marque de leur esprit, tout autre que celui de la Grèce égéenne et ionienne. |
Bien avant la conquête définitive, le changement spirituel se prépare. Les Doriens sont les derniers venus de ces migrations descendues de l'Europe centrale pour conquérir la pénin-
(H) CXLIV, t IX p. 569; CXLV, t. Il, p. 416- — (2) CCXI.
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