‹ L'art en Grèce, avec 67 figures dans le texte et 20 planches hors texteChapitre 68 sur 124 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Îl faut camper l’être humain, lui donner une attitude quelconque, tracer ses contours extérieurs, sa silhouette générale, avant de songer à rendre sa musculature, ses draperies, avant de le grouper avec ses congénères.

Les idoles en ivoire trouvées dans les tombes du Dipylon d’Athènes (rxc-vme siècles) et les grossières statuettes d’argile, en forme de cloche, de la Béotie, sont les plus anciennes œuvres de la plastique grecque (1). Leur barbarie étonne, quand on sait que, plusieurs siècles auparavant, les artistes égéens savaient déjà rendre le corps humain avec vérité et hardiesse, en des attitudes mouvementées, dans la ronde bosse (acrobate de Cnossos), dans le relief (vase aux lutteurs d’Haghia Triada) et dans le dessin (fresques) ; qu’ils notaient déjà avec exactitude l’anatomie (torse de Cnossos) et des détails tels que les veines et les ongles (acrobate de Cnossos).

L’invasion dorienne a replongé l’art dans la barbarie native, l’a fait rétrogader de plusieur: milliers d'années, le ramenant presque au point où en étaient les néolithiques (avant 3000). Y a-t-il une grande différence entre les statuettes du Dipylon attique et celles qu’ont livrées les couches néolithiques de Phaestos et de Cnossos, ou les idoles énéolithiques des Cyclades P Le corps n’est qu’une silhouette, sans aucun détail intérieur, il est rigide et sans vie, les bras s’allongent, collés aux cuisses, les jambes sont jointes. Ce schéma est celui de tous les arts à leurs débuts, antiques et modernes. Les plus proches parentes

(1) LXXXIV, t. VII, p. 142.

des premières sculptures grecques, ce sont les statues des populations actuelles de l'Afrique ou de l’Océanie. Partout l’art subit les mêmes contraintes, les mêmes conventions ; parti de l’'uniformité grossière, petit à petit seulement il différencie ses produits suivant les races et les pays. Ce sont pourtant ces informes poupées qui annoncent la perfection en (Ag. 20).

Que veut l'artiste en traçant cette apparence P Son attentio :

n’est pas de montrer le corps hu-

su »:

main tel qu’il est en réalité, dans

1) ) Ÿ à * v) la vérité de sa musculature, de sa

R 2 draperie, de son expression, dans EN F3 \ÈE/ FX la variété de ses attitudes. Ce sont

Se F ee Je là des problèmes non seulement mn & | À trop difficiles à résoudre pour sa FAR ENS TE science rudimentaire, mais qui ne A SOUS À l’intéressent pas. L’art commence partout par être une écriture ;

RU Hodde ctatitee l’image n’est pour lui qu’un idéod'Analatos. Détail. vire siècle. gramme du corps humain. Il suffit que le spectateur reconnaisse l'idée très simple qu’elle veut exprimer. C’est la notion de la divinité recevant les hommages, protectrice des humains, présente dans son sanctuaire où se dresse la statue, dans la tombe où l’on a déposé la figurine ; celle du fidèle qui offre sa propre effigie en ex-voto. C’est la notion de la déesse qui, les mains aux seins, ou tenant un enfant dans ses bras, accuse son caractère fécond et maternel.

L'image semble dire à celui qui la contemple : je suis le Lot je suisle fidèle, je suis le mort. Point n’est besoin pour cela d'attitudes compliquées et de détails précis; une silhouette inerte, des gestes très simples, un schéma en un mot, suffisent à évo quer idée.

Les types sont indéterminés. Une même apparence sert indit

féremment aux dieux et aux mortels, aux vivants et aux morts. L’intention du donateur décide @u sens qu'aura l’image, statue de culte, statue de défunt, ex-voto d’un adorant.

Jusqu’à la fin du vi° siècle, les Koüroi (1) et les Corés (2) répètent le même type et, seuls, des détails extérieurs, les circonstances de leur découverte dans un sanctuaire ou sur une tombe, les inscriptions, permettent de les dénommer avec quelque précision, Apollon ou défunt, Aphrodite ou adorante. Cette indétermination générale aux origines persiste encore partiellement au ve siècle (3).

Une grande loi technique régit inflexiblement tous les arts primitifs, et celui de la Grèce ne saurait lui échapper. C’est celle de la « frontalité » (4). Elle oblige le sculpteur à concevoir sa statue pour être vue exclusivement de face, à figer le corps en une attitude rigide, de telle sorte qu'un plan vertical le partageant en deux moitiés symétriques, et passant par la racine du nez, la bouche, le nombril, les organes sexuels, ne subit de déviation ni dans un sens ni dans l’autre. Il n’y a aucune flexion, aucun mouvement de torsion, aucune inclinaison du tot: si

Fig. 21. — La frontalité, Kouros de Ténéa.

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