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moment où l'individu cherche à se libérer des entraves de la collectivité (1).
Au 1v° siècle, l'artiste s’émancipe. Il n’a plus uniquement à cœur la grandeur de sa cité, la gloire de ses dieux; il n’unit plus modestement ses efforts à ceux de tous les citoyens pour atteindre un idéal commun. Il devient indépendant, il n’obéit plus qu’à lui-même, et il se préoccupe davantage de faire œuvre personnelle que de suivre la tradition. Il n’a plus la foi robuste qui animait son ancêtre du v® siècle et il ne se croit plus appelé à une mission; il cesse de chercher uniquement ses aspirations dans la vie nationale, patriotique et religieuse. Avant les dieux, c’est Phomme qui l’intéresse, non seulement l’homme héroïque, le combattant qui vainquit les barbares et les monstres, ou l’athlète victorieux, mais l’homme tout simple, qui »’accomplit aucune action d'éclat, qui n’a d’autre mérite que de vivre, et il le prend jusque dans les classes les plus basses de la société, alors que pendant longtemps les peintres de vases gardaient le monopole des scènes familières et souvent triviales.
L'art qui s’humanise de la sorte tend à quitter le service exclusif des dieux pour se consacrer à celui des hommes et il se laïcise. Phidias immortalisait avant tout la gloire d’Athènes; Lysippe multiplie les portraits d'Alexandre; il devient, comme Apelle et Pyrgotèle, un artiste de cour (2). Si PÉtat n’ent-eprend plus la construc ; 1n de grands ensembles où se révèle l’âme de tout un peuple, en revanche le luxe des particuliers grandit. Les monuments funéraires qui deviennent de plus en plus somptueux, et les offrandes officielles, qui abondent,
. témoignent plus de Porgueil que de la reconnaissance envers
les dieux.
Les différences d’école, si marquées au siècle précédent encore, tendent à s’effacer. Les maîtres voyagent; Scopas tra-
\1) Ci-dessus, p. 129 sq. — (2) Gi-dessus, p. 130.
vaille à Tégée et au Mausolée d’Halicarnasse; £raxitèle à Mantinée comme à Athènes, et ils forment un peu partout des élèves. D’un atelier à l’autre, les influences sont plus fortes ; l’art attique et l'art péloponnésien s’empruntent réciproquement, et de leur union naît ce style éclectique fréquent dans
les œuvres du 1v° siècle. On s’achemine vers ce caractère
international de Part qui sera la marque distinctive de l’époque hellénistique.
Les dieux descendent de leur hauteur idéale et deviennent de simples mortels. Aphrodite, déesse chaste et austère au v° siècle, est une vraie femme dont on exalte le charme voluptueux et la beauté, et ses formes, jadis viriles, s’alanguissent. Avec son vêtement, l'Aphrodite de Cnide (1) a dépouillé la majesté divine; ce n’est guère qu’un beau corps de femme. Apollon est un jeune garçon qui taquine un lézard (2), Artémis une jeune fille qui ajuste son manteau (3). Les sujets religieux confinent maintenant au genre qui commence à revendiquer sa place.
L’orgueil hausse au contraire les mortels au niveau divin. Apelle est le premier peintre qui déguise les hommes en dieux, et Lysippe montre Alexandre, appuyé sur sa lance, regardant le ciel d’un air de défi. « Le héros de bronze, dit une épigramme, lève les yeux vers Zeus comme pour lui dire : La terre est à moi; toi, Zeus, ;.gne dans POlympe. » On multiplie les statues honorifiques, autre effet de la vanité humaine.
La note dominante et vraiment originale de Partau 1v° siècle est la recherche de l’accidentel, de Pindividuel, en un mot l’évolution de l’idéalisme au réalisme. « Il faut par conséquent, disait Socrate, que les yeux des combattants expriment la menace et que la joie selise sur les physionomies des vainqueurs? — Sans doute. — Il faut donc que la statuaire exprime par
(1) LXIT, t. IL, p. 276. — (2) Ibid, p.287. — (3) Ibid., p. 288.
la forme toutes les impressions de l’âme (1). » L’art du v* siècie évitait cependant cette peinture des passions et des émotions que le philosophe recommande au sculpteur. Mais maintenant, les visages des dieux et des mortels perdent leur sérénité surhumaine. La recherche de l’expression est une des conquêtes du 1v° siècle : tout, attitudes, gestes, draperies, visages, s’unit pour révéler ce qui agite le cœur. Deux tendances expressives très distinctes se font jour : le sentimentalisme de Praxitèle, le pathétique de Scopas. D’humbles prédécesseurs parmi les céramistes du v® siècle, et le bronzier Pythagoras de Rhégion, réaliste avant l’heure (2), avaient déjà entrevu les ressources du pathétique, mais il était réservé à Scopas (3) d'engager la sculpture dans une voie de violente émotion, de rendre la douleur physique ou morale qui renverse la tête (pZ. XIX), qui lève les yeux au ciel, qui entrouvre la bouche comme pour gémir (têtes de Tégée) (4). Praxitèle (5), lui aussi, mêle au marbre les passions de lPâme, pour répéter les termes des anciens, mais autrement que Scopas. Ses éphèbes et ses dieux sont perdus dans une rêverie voluptueuse et douce, avec un peu de mélancolie romantique, parfois avec un léger sourire.
Aucun visage maintenant ne demeure indifférent. Celui de la Déméter de Cnide (6), cette Mater dolorosa antique, d’une tristesse adoucie, regarde dans le lointain, comme ceux des personnages des stèles funéraires attiques (7), dont la résignation discrète nous émeut plus qu’une violente douleur. Asklépios est un dieu plein de compassion et de bonté. Zeus luimême, que Phidias le premier avait montré humain et compatissant, s’adoucit davantage encore et songe. Contre cette invasion croissante du sentiment, Lysippe (8) essaie de réagir par
(1) XÉNOPHON, Mémoires sur Socrale.
(2) CLXIV, p. 126. — (3) CLIX, CLXX. — (4) LXII. t. II, p. 239. (5) CLIX, CLXII-IIT, CLXXII. — (6) LXIT, t. Il, p. 862.