CHAPITRE VII
Un même thème, répété de siècle en siècle, montre clairement les modifications de l’idéal qu’on vient de noter. Le Tireur d’épine a inspiré jusqu’à basse époque une quantité de répliques (1). Au ve siècle qui le crée, ce n’est pas un sujet de genre, mais un type de la statuaire athlétique et religieuse, l’image du jeune vainqueur dont la blessure au pied n’a pas ralenti la course. Les formes juvéniles sont grêles et sèches, un peu schématisées; toute gaucherie n’a pas encore disparu, car les cheveux soigneusement peignés ne suivent pas comme ils devraient la direction de la pesanteur, et le raccord du thorax au bassin garde quelque souvenir de l’ancienne ankylose frontale. Le bronze de Rothschild montre un robuste gaillard, à la physionomie expressive, aux sourcils froncés, à la chevelure pittoresque, à la musculature puissante : c’est le réalisme naissant du 1v° siècle. Plus tard encore, le coroplaste de Priène (2) transforme le gracieux enfant de l'archaïsme en un vulgaire gamin des rues, qui, à peine vêtu d’un petit manteau, casquette sur la tête, fait une plaisante grimace de douleur : c’est le réalisme aigu, un peu
trivial des heilénistiques, sa prédilection pour les classes infé-
rieures de la société, sa transformation des sujets graves et religieux d’autrefois en sujet de genre.
Œuvre d’un artiste éclectique du 1° siècle après J.-C., le groupe funéraire de San Ildefonso (3) réunit les formules de
(1) LXIL, t. I, p. 416. — (2) WiEGAND, Priene. — (3) LXIIL, p. 339.
- Re Un
trois siècles d’art. La petite idole rappelle le vie siècle : elle relève comme les Corés sa draperie aux plis réguliers et schématiques. L’éphèbe de droite est une adaptation du Doryphore de Polyclète, celui de gauche a un rythme tout praxitélien ; l’un évoque le v° siècle, l’autre le 1v°. Enfin, l’autel placé entre eux est dans le goût romain. Il ne manque qu’un motif hellénistique pour que tous les schémas de l’art grec depuis l’archaïsme jusqu’à sa fusion avec l’art romain soient représentés.
L'évolution peut être considérée comme terminée vers le r°’ siècle avant notre ère. À la formation spirituelle et technique (vi siècle) a succédé le moment où l'artiste, libéré des dernières maladresses, réalise l'idéal entrevu auparavant, dont les marbres du Parthénon donnent l’expression la plus achevée (ve siècle). Mais le réalisme commence (1v° siècle), pour triompher à l’époque hellénistique. Il ne peut être dépassé. L’inspiration va-t-elle alors se renouveler, trouver des formules inédites P [l semble que non, que cette évolution est complète, et que l’art ne peut qu’osciller entre les deux tendances extrêmes, idéalisme et réalisme, qu’il a connues successivement, et tantôt préférer l’une à l’autre, tantôt les admettre simultanément (1).
L’imagination créatrice offre déjà chez les hellénistiques des symptômes d’épuisement. On copie beaucoup, on combine entre elles les conceptions antérieures pour créer des types en apparence inédits ; on transpose à un autre sujet le mouvement et attitude d’une statue célèbre, on rajeunit les motifs en les traitant au goût de l’époque, l'invention ne paraissant que dans l'agencement des morceaux disparates. Ces procédés dénotent souvent une réelle ingéniosité qui ne dissimule cepen. dant pas les trop nombreuses réminiscences (2). Dans la littérature, l’érudition remplace l’imagination ; on voit naître l’histoire de l’art et la critique d’art, qui témoignent aussi d’un
(1) VE, t. I, p. 318. — (2) VI, t. IL, p. 450.
appauvrissement analogue. Et l’on substitue ainsi la théorie à l’action, la science à l’émotion, le souvenir du passé à l’avenir et au progrès. |
Arrivé à cette impasse, l’art grec retourne volontiers vers
son passé. Les néo-attiques et les archaïsants (1) reprennent les |
thèmes et Les styles des vif, v® et 1v® siècles, et l’on voit mainte-
nant coexister tous les idéaux qui s'étaient succédé depuis le
viê siècle. Dans la Rome du 1ff siècle après J.-C., peuplée d'œuvres grecques, on peut étudier le développement de la
plastique depuis les statues de Boupalos et d’Athénis (vif siècle)
dans le temple d’Apollon Palatin élevé par Auguste, jusqu'aux formes les plus réalistes de l’âge hellénistique. Et les artistes d’alors s’inspirent indifféremment des unes et des autres. L'art s’épuise en vaines redites, mais il est déjà l’art gréco-romain.
Cette évolution n’est pas particulière à la Grèce, elle se retrouve toute semblable dans le christianisme, dont Part suit la même marche, des débuts du moyen âge au xvi® siècle, avec un rythme analogue. De part et d'autre c’est une période de formation, soumise aux mêmes conventions techniques, comprenant le vi® et le xu® siècle; l’idéalisme domine aux v® et xinie siècles; puis naît le réalisme aux 1v® et xIv® siècles, qui donne tous ses fruits à l’époque hellénistique et aux xv®- Xvi siècles (2).
Si original qu’il soit, si profonde qu’ait été son influence, l’art grec a en effet en commun avec d’autres arts certains traits, non par emprunt ou par filiation, mais par nécessité spirituelle et technique. Filiation et emprunts d’une part, coïncidences de l’autre, art par contact et art spontané, ce sont les deux formules qui expliquent les analogies en pays et en temps différents (3). De prétendues influences exercées par la Grèce ne sont en réalité que des similitudes spontanées. Pour ne citer que peu d'exemples : dans l'Amérique
(1) LXIXT, t. I, p. 631, 643; XCIT. — (2) VI, t. III. — (8) VE, t. IL
PC g — à
précolombienne la présence dé la « grecque », ornement pour-
tant universel, sur des vases péruviens; certains motifs de l’art maya; un être semblable à la Gorgone classique sur les objets du trésor de Cuenca, ont fait supposer une communication chimérique entre l’ancien et le nouveau monde. On pourrait montrer par de multiples exemples qu’une quantité d’apparences matérielles et spirituelles de l’art grec se retrouvent partout, non seulement à ses origines, au temps où il subit les conventions primitives qui sont générales, mais même plus tard, dans ses périodes évoluées. Par cette constatation, l’art grec n’est pas amoindri. Perdant ce qu’il peut avoir d’absolument unique, l’artiste hellénique n’est plus un être d’exception, mais un homme qui, soumis aux mêmes nécessités psychologiques et matérielles que tous les hommes, a cependant su réaliser mieux que d’autres lPidéal commun, parce qu’il.était doué supérieurement pour sentir et pour exprimer la beauté.
Pour bien comprendre l'originalité de l’art grec, il faut noter comment il a réagi vis-à-vis des nombreuses influences qui se sont exercées sur lui au cours de son existence, et comment à son tour il a exercé la sienne. Recevoir, adapter à son propre tempérament avec plus ou moins de personnalité, puis
donner soi-même à autrui, est la loi de tout art.