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CE QUE LA GRÈCE DOIT AUX AUTRES ARTS

Les éléments étrangers, la Grèce les doit à la transmission héréditaire par ses origines et aux emprunts qu’entraînent __ ses relations historiques, à la fois commerciales et politiques. C’est dans les premières étapes, du début au vi° siècle, que influence extérieure est la plus active; l’art lui est encore docile, n’ayant pas ris nettement conscience de son idéal, élaborant ses thèmes, acquérant sa technique. C’est aussi après la belle période nationale du v° siècle classique, quand la Grèce a repris contact régulier avec l'Orient, surtout à l'époque hellénistique ; c’est aussi vers la fin, quand limagination créatrice cherche à se renouveler, et que l’art grec se fusionne avec celui de Rome.

Si un monde nouveau est né après l’invasion dorienne, il n’y a cependant pasune rupture absolue entre la civilisation égéenneet la civilisation hellénique qui la suit. Soumises aux conquérants,

les vieilles populations du Péloponnèse conservent leurs procédés techniques, malgré la régression qw’entraîne le cataclysme, et continuent à produire pour les nouveaux venus qui leur abandonnent le travail manuel, méprisable à leurs yeux, et qui se réservent, caste peu nombreuse en pays hostile, la force

militaire et le pouvoir civil (1). Certaines régions, protégées par leur situation géographique, restent indemnes, l’Arcadie montagneuse, l’Attique séparée du Péloponnèse par listhme

et sauvée par l’héroïsme du légendaire Codrus. Fuyant devant l'invasion, les Ioniens, qui sont les descendants des Egéens,

traversent la mer Égée et s’établissent sur la côte d'Asie.

La tradition égéenne se maintient, par ces anciens éléments tehniques, vivace dans les contrées où linvasion ne s’est pas fait sentir, Attique et Ionie, et adaptée au nouvel esprit dorien dans le Péloponnèse. Le naturalisme ionien, qui contraste avec

le schématisme continental, ne provient-il pas de cette diffé-

rence d’origine P (2).

Toutes les formes de lactivité spirituelle, matérielle, artistique, en Grèce, dénotent des survivances égéennes. Que de dieux helléniques ont un ancêtre préhellénique ! Tel est Apollon de Delphes lui-même, dont le sanctuaire, omphalos du monde grec, s'élève sur d’anciens établissements. Moins favorisées, certaines divinités déchoient et deviennent des monstres et des démons : le taureau sacré de Crète n’est plus que le Minotaure, et Thésée, son vainqueur dans le labyrinthe qui

rappelle le palais de Cnossos, symbolise la Grèce hellénique qui: a renversé l’empire minoen; le poulpe, dont l’image sans doute.

prophylactique ornait tant de vases et d’objets, est maintenant la redoutable hydre contre laquelle lutte Héraklès. Que de souvenirs dans les rites et les objets du culte, jusqu’en Italie, où le bouclier bilobé, qui décore les gemmes et les fresques égéennes (fresque de Tirynthe), persiste dans les ancilia sacrés

(1) CCXI. — (2) Ci-dessus. p. 142, 187.

des prêtres saliens! Plusieurs éléments du vêtement grec, spécialement le costume ionien et celui du éitharède, ont cette origine. La lyre à sept cordes n’est pas inventée par Terpandre, puisqu'elle paraît déjà sur le sarcophage de Haghia Triada. La langue hellénique conserve une quantité de vocables, de désinences, de racines; la toponymie rappelle en maints endraitsles établissements qui ont précédé ceux des Grecs. Dans la littérature, Homère, qui est un Ionien, trace encore, à des siècles de distance, un tableau effacé du monde disparu.

En architecture, le temple dit « dorique » est la continuation du mégaron mycénien. Que de motifs ornementaux persistent dans la céramique géométrique, orientalisante, ionienne, corin- ‘thienne (1)! Bien plus, la vieille esthétique égéenne n’a pas entièrement disparu. Les proportions élancées, qui subsistent pendant des siècles depuis la Grèce géométrique, s’inspirent encore des tailles sveltes et grêles qu’aimaient les artistes crétois etmycéniens (2). Ceux-ci ont déjà pour la musculature humaine un goût qui devient presque exclusif en Grèce (3); ils affectionnent les grand jeux rituels où les athlètes s’exercent au pugilat, à l’acrobatie, à la course. Héritier direct des Égéens, Part ionien surtout conserve atténué le naturalisme, lamour de la flore, de la faune, de la vie mouvementée, du pittoresque, traits si différents des tendances continentales apportées par les Doriens; il inspire les rares velléités pittoresques que lon trouve parfois en pleine époque classique, et il triomphe de nouveau quand lVart grec reflue vers l'Asie avec les monarchies hellénistiques. De multiples liens rattachent doncles deux civilisations; les survivances égéennes expliquent certains accents de l'art grec.

À ce legs du passé, la Grèce ajoute les influences qu’elle reçoit des pays en relation avec elle. Celle de l'Orient s’exerce indirectement, par tout ce que les Égéens ont déjà emprunté

(1) CXLV, t. Il, p. 487, 558.

(2) Ci-dessus, p. 281. — (3) Ci-dessus, p. 237.

eux-mêmes à l'Égypte, à la Mésopotamie, aux Hétéens, pour le transmettre aux Hellènes. Elle s’exerce directement aussi, pendant l’époque de formation, de la Grèce géométrique à la fin du vi° siècle, et surtout au vu siècle, au point que l’on peut qualifier Part grec de cette époque d? «orientalisant » (4).

Unescience plus nuancée qu’autrefois ne croit plus au «mirage : q

oriental » et ne fait plus des Hellènes les serviles imitateurs de l'Orient, qui leur aurait tout transmis. La vérité est dans un juste milieu, et Pérudit doit discerner les éléments hérités etempruntés de ceux que les Grecs ont trouvés spontanément. On ne songe plus à évoquer l'influence de PInde, qui était jadis un dogme, alors que lon entrevoyait dans cette contrée le berceau de toute civilisation. On sourit en se souvenant que Burnouf a expliqué les caractères énigmatiques des fusaioles troyennes par l’ancien alphabet chinois. On pense que le « panbabylonisme » contemporain n’est qu’une forme attardée du vieux mirage oriental, et l’expression d’une mentalité scientifique qui se refuse à admettre des similitudes, en cherchant partout Vinfluence.

Cependant l’action de POrient ne saurait être méconnue. C’est à Orient que l'artiste grec demande pendant longtemps des procédés techniques, des thèmes, des motifs décoratifs. La céramique géométrique dénote déjà cette influence, qui devient plus.forte dans les vases de style orientalisant, dans les produits des ateliers ioniens, rhodiens, corinthiens. Le décor, qui couvre le récipient comme d’un tapis bariolé, est imité des étoffes orientales; on y voit s’ébattre les monstres créés par l'imagination fertile de l'Asie et de l'Égypte; des caractères cunéiformes y deviennent des ornements (vases rhodiens).

‘érudit détermine la part de chacune des civilisations orientales dans la constitution de Part grec.

La Mésopotamie donne des thèmes mythologiques, que les-

(1) CCXIT ; Karo, AM, XLV, 1920, p. 106.

prit grec déforme, et Ixion sur sa roue enflammée est le dieu solaire de l’Assyrie; des motifs ôrnementaux, telle la tresse qui paraît dès l’Élam et qui se perpétuera jusque dans l’art barbare du haut moyen âge, bien qu’Alexandre lait tranchée dans le nœud gordien (1); Parbre cosmique, la Potnia Théros. Les proportions trapues des personnages ioniens sont imitées de la statuaire assyrienne. L'ordre ionique emprunte le sys- tème de la frise, le tore des bases de colonnes.

Les Hétéens apportent leur contribution. Les Grecs prennent à leur religion la légende des Amazones qu’ils dénaturent, peutêtre le motif de la Chimère, bien d’autres traits encore.

La Lydie (2), à demi hellénisée, maîtresse des cités ioniennes, exerce sur elles une action féconde, en tant qu’agent de transmission entre la côte et l’intérieur.

L'art ionien tout entier, par sa situation topographique privilégiée, recevant par les voies de caravanes et par mer les produits de l’Anatolie, de la Cappadoce, du bassin du Tigre et de l'Euphrate, est tout pénétré d’asianisme, et sert d’intermédiaire entre l’Asie et la Grèce du continent (3).

La part de l'Égypte n’est pas moinsgrande. Ses prêtresdisaient avec raison aux Hellènes : « Vous autres Grecs, vous n’êtes que des enfants. » Au moment où la Grèce se constitue, l'Égypte a en effet derrière elle un long passé d’art glorieux, qui attire l’attention et entraîne l’admiration hellénique. Mais les Grecs ont aussi des visées plus pratiques sur la vallée du Nil; leur commerce s’y implante, des villes sont fondées par eux à Naucratis, à Daphnæ. Des relations amicales s’établissent avec les pharaons philhellènes, Amasis, Psammétique, et c’est un échange perpétuel d'hommes, d’idées et de choses d’une rive à l’autre de la Méditerranée. Le culte de Dionysos et de Déméter à Éleusis emprunte-t-il ses éléments à celui d’Isis et d'Osiris P Héraklès et Atlas qui soutiennent le mondessont-ils héritiers de

(1) Le nœud gordien, REG, 1918, p. 39, 141. — (2) CCXIII. (3) CCIX, CCXIT.

Shou soulevant le cielP En architecture, le goût descolonnades, caractéristique des temples grecs, l’emploi de la pierre au lieu du bois, sont-ils suggérés par la vue des grands sanctuaires de l'Égypte? C’est là que Rhæcos et Théodoros de Samos étudient la technique de la fonte en creux du bronze, appelée à un si grand avenir dans la statuaire. Le Kouros aux poings fermés, à la jambe gauche avancée monotonement, imite-t-il l'attitude égyptienne, ou n'est-il qu’un schéma instinctif, universel? (1). Car, parmi les emprunts que l’on a souvent signalés en grand nombre, les uns sont certains, d’autres sont douteux, Panalogie pouvant s'expliquer par des similitudes spontanées.

Dans cette réunion de protecteurs qui entourent le berceau de l’art grec, il faut donner une place aux Phéniciens. Sans doute le mirage phénicien s’est dissipé comme les autres mirages orientaux; on ne croit plus que ces hardis marins aient tout apporté en Grèce, comme on l’admettait avant les découvertes préhelléniques. La thalassocratie égéenne a fleuri bien avant la leur, et ce sont les Minoens qui ont transmis aux Grecs des éléments qu’on attribuaïit jadis aux Phéniciens, par exemple 4 l'écriture et l’alphabet. Mais, après l’effondrement égéen, ces 4 trafiquants dominent sur la Méditerranée du x° au vu siècle, au moment où la Grèce, à peine sortie des troubles de l’invasion, constitue son art, et où eux-mêmes, refoulés par les Âssyriens à la fin du var siècle, refluent vers leurs comptoirs | occidentaux et partout où ils ont conservé des relations com- | merciales. [s servent d’intermédiaires entre l’Orient et la Grèce, apportent avec leur pacotille une quantité de motifs ornementaux (2).

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L'influence orientale décline à mesure que la Grèce progresse, affirme sa technique et son idéal. Vers la fin du vit siècle, l'onie, cet utile intermédiaire perd son indépendance et

{i} Droxvxa, L'influence égyptienne sur l'attitude du type statuaire debont Parchaïsme grec (Festgabe für ©. Hlümner, 1914, p. 102).

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sa prépondance artistique. Dès 500, l'artiste grec tourne ses regards vers le Péloponnèse et lui demande des conseils artistiques. La tyrannie contre laquelle Sparte a toujours lutté est définitivement abattue en 510, elle qui était d’origine asiatique, conçue à l’exemple du lydien Gygès, et qui nouait des relations avec les monarques orientaux; la guerre médique va rompre les liens. Il y a un réveil du sentiment national, non seulement en politique, mais aussi en art, qui, ayant assimilé les apports extérieurs, repousse désormais toute ingérence étrangère.

Pendant la période classique des v° et 1vf siècles, les éléments étrangers qui pénètrent dans Part sont peu nombreux. Dès le v® siècle cependant, l’Asie et la Thrace importent les divinités des sens, des passions et des mystères, Dionysos,/Cybèle, Atys, Bendis, Sabazios, que les malheurs de la guerre du Péloponnèse font accepter; on leur demande le réconfort de l’âme troublée, que ne contentent plus les dieux officiels. La musique émue et désordonnée des Phrygiens altère la calme musique grecque. L’art pathétique du 1v° siècle peut en quelque purtie être redevable à cet apport. Par leur origine exotique, des artistes, en particulier des céramistes, introduisent dans l’art du v° siècle des dissonances, la répugnance de la nudité, la prédilection pour la draperie, pour les franges.

Toutes les fois que Part grec prend pied sur terre d’Asie, …ül se modifie à ce contact. L'art hellénistique est la fusion de l'esprit purement E !lénique avec les esprits ionien, égéen, asiatique, et dès ce moment le lien est de nouveau renoué avec l'Orient et avec l'Égypte,

L’art grec soumet Rome à sa domination; mais quand le monde antique incline vers la décadence, c’est le triomphe du vieil esprit oriental; le monde gréco-romain est envahi par les cultes et les arts de la Perse, de la Babylonie, de la Syrie, de l'Égypte.

L’art chrétien est un mélange des deux tendances, gréco-

romaine et orientale, et à toute époque on trouve en lui ce double courant, tantôt fusionné, tantôt distinct, par exemple à Byzance où la tradition hellénistique existe à côté de la tradition orientale.

Notre civilisation moderne elle-même présente ce double

aspect, orientale par sa religion, grecque et romaine par sa

science et son art. En celui-ci, Pimage du Crucifié est une conception orientale qu’eût abhorrée le génie grec ; si pathétique que celui-ci soit parfois, il ne connaît pas les dieux qui meurent pour sauver l’humanité, et ne conçoit point pour eux ce rôle intâme d’esclave, cet abaiïissement volontaire dans la souffrance. Mais l’esprit grec impose lentement aux chrétiens, d’abord ennemis des images anthropomorphiques, la traduction plastique de ce corps humain, petit à petit dévêtu pour montrer sa musculature, comme jadis la montraient les dieux helléniques.

Aux origines, comme à la fin de Part grec, se révèle VOrient ; il dirige les premiers pas de Partiste, il linspire lorsque sa force créatrice s’est épuisée et que, lassé de la claire raison hellénique, les esprits inquiets cherchent un nouvel idéal. |

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