CE QUE LA GRÈCE A DONNÉ AU MONDE ANTIQUE ET MODERNE
S1 la Grèce reçoit beaucoup, elle ne copie pas servilement. Il y a des arts antiques qui subissent docilement des impulsions étrangères, dont les qualités natives ne sont pas assez puissantes pour transformer leurs emprunts en nouvelles créations de beauté, marquées du génie de leur race. Tel est celui de Chypre, reflet des vicissitudes politiques de Vile, incapable d'autre chose que de copier avec négligence et lourdeur, sans avoir la moindre imagination originale, tour à tour égyptien, assyrien, hellénique. :
Ce n’est pas le cas de la Grèce. Son originalité native est
telle qu’elle transforme, au point d’en faire de nouvelles créations, tout ce que létranger lui donne. « Tout ce que nous autres Grecs empruntons aux Barbares, nous le transformons pour en faire quelque chose de plus beau » (Platon). L’Égypte peut fournir la technique en creux du bronze ; immédiatement le Grec entire des effets insoupçonnés de l'artiste égyptien, qui ne lui a jamais demandé de grandes statues, qui n’a pas su comprendre la liberté des attitudes permises par cette matière, qui n’a pas su apprécier les qualités artistiques de ce métal, différentes de celles de la pierre. Le sphinx, lâme-oiseau modifient leur sens et leur forme en passant en Grèce ; l'oiseau à tête humaine devient la Sirène symbolique qui se lamente sur la tombe, et le sphinx d’Égine, à la belle tête phidiaque, ne rappelle que de loin les monstres androcéphales de l'Égypte et de la Mésopotamie, même le sphinx égéen. Quand lPadaptation est impossible, et choque le bon sens et le sentiment esthétique, l’emprunt est éliminé petit à petit. Ainsi disparaissent au cours du temps certains motifs archaïques, hippalectryon, monstre humain à tête de lièvre, animaux à double corps pour une seule tête.
S1 la suture existe avec le monde égéen, c’est cependant un monde nouveau qui surgit, révélateur, dès ses premières œuvres encore naïves, de promesses fécondes. Seul de tous les arts antiques, celui de la Grèce dépasse le point auquel sont parvenus ses rivaux. La rupture de la frontalité, la connaissance du raccourci, de la perspective, la compréhension de la beauté humaine, de la musculature, de la draperie, des attitudes, des rythmes, de la composition, toutes ces innovations sont essentiellement helléniques, et lartiste pour les réaliser n’a pu demander secours qu’à son propre génie. Elles ouvrent à la Grèce la voie du progrès; elles lui permettent de dominer rapidement tous ceux qui l'ont précédée et coexistent avec elle, et de devenir pour les anciens déjà un maître incontesté de beauté, de lêtre encore pour les modernes.
Cette ascension est due à de tout autres causes qu’au temps. Ce n’est pas une longue durée qui assure à la Grèce cette prédominance. Combien informes les premières manifestations artistiques ! Idoles du Dipylon, scènes de funérailles que le peintre attique trace vers le 1X° siècle au flanc des grands vases d'argile, tout cela dénote un art dans l’enfance, soumis à toutes les conventions des débutants. Aucune comparaison possible encore avec les images souvent fort belles que lÉgyptien taille depuis des milliers d'années, avec celles de la Chaldée de Tello, celles des Égéens prédécesseurs immédiats des Grecs sur leur propre sol, ou celles que lAssyrien crée à ce même moment.
Et pourtant, parti de ces essais naïfs, l’artiste grec va surpasser en un très court espace de temps ceux qu’il pouvait considérer comme ses maîtres. Vers le milieu du v® siècle avant notre ère, il n’a plus guère à apprendre. Sa période d'éducation artistique est achevée, il possède sa technique et son idéal. Combien rapides ces progrès ! Combien rapide aussi l’évolution entière de la Grèce, puisqu’elle s'inscrit en quelque huit cents ans, du 1x° au 17 siècle à peu près, c'està-dire de la barbarie primitive de l’époque « géométrique » à l’épuisement. Si la maturité est prompte, la décadence lest aussi.
L’Égypteet l'Orient mésopotamien comptent aucontraire leur vie artistique par milliers d'années, Les œuvres des premières dynasties pharaoniques, celles de l’Élam et de la Chaldée sont aussi avancées que bien des siècles plus tard. Ces pays ont évolué, et lon ne saurait plus admettre l’immobilité de l'art égyptien. Mais leur évolution n’a pas le même caractère qu’en Grèce : il y a changement sans doute, nuances de style suivant les époques, non pas progrès au sens habituel du mot, c’est-àdire modification graduelle vers le mieux, par des essais qui aboutissent ensuite.
L'art grec, sil a reçu, a surtout beaucoup donné au
monde (1). Pourquoi, partout où ses produits sont parvenus, a-t-il modifié les traditions indigènes, séculaires, amenant d’un bout à l’autre du monde Indiens et Gallo-Romains à la compréhension d’un idéal tout autre que le leur P Est-ce un effet du hasard historique, de circonstances qui lui sont extérieures ? Non, c’est par ses qualités innées, par son éclatante supériorité esthétique et technique.
Son action se substitue à celle des Égéens, qui s’était étendue sur tout le bassin méditerranéen, en Égypte, en Palestine, en Italie, même en Espagne, et qui avait pénétré peut-être jusqu’en Extrême-Orient. L'art grec accomplit sa mission civilisatrice depuis le moment où le commerce maritime des Ioniens, des Corinthiens, des Attiques, exporte partout ses produits et initie les populations barbares, et il fait briller au loin le reflet de Pintelligence et de la claire beauté hellénique. Au nord, les rives de la mer Noire et même de la mer d’Azov attestent leur colonisation par les fragments de vases ioniens qu’on y trouve (2); au sud, l'Égypte ouvre ses portes au commerce grec, avec Amasis et Psammétique, et l’art saïte déjà témoigne de qualités qui ne sont plus uniquement égyptiennes, mais aussi helléniques. En Asie Mineure, la Lycie, la Carie s’adressent dès le vif siècle à-des art'stes grecs et continuent à le faire aux siècles suivants. Ce sont eux qui taillent aux v£ et 1v£ siècles les magnifiques sarcophages destinés aux princes de Sidon, dont les plus anciens ressemblent par leur forme anthropoïde aux caisses à momies égyptiennes, et par leurs visages aux statues grecques de la première moitié du ve siècle (3). Ce sont eux, sans doute des [oniens, qui taillent à la fin du v° et au commencement du 1v° siècle les sculptures de l’héroon de Trysa et du monument des Néréides à Xanthos, au profit de dynastes lyciens. En Perse, les constructions grandioses de Darius et de Xerxès empruntent des éléments hellé-