LJ O
tf
WKÊ
Wyty ■
fMMipâ-'.&ï
L'ANIMATION
saisis en plein mouvement. Au demeurant, que cet engouement vienne de ceci ou de cela, peu importe. Il existe. Donc il s'impose à notre examen.
Au point de vue esthétique, il est grand temps déjà de crier : holà ! La manie d'une mise au point absolue de tous les plans d'un sujet a jeté, dès le début, un grand discrédit sur la photographie. On lui a nié, à bon droit, la possibilité d'être un art. Aujourd'hui on est revenu de cette erreur. On peut et l'on sait faire œuvre d'art avec la photographie. Cependant, pour peu que cela continue, l'instantanéité détruira cette conquête. Elle la détruira par son abus, alors qu'elle pourrait l'agrandir, au contraire, par sa limitation.
« Dans le monde plastique comme dans le monde moral, écrit très justement M. Robert de La Sizeranne, le mot « Nature » est un splendide pavillon qui couvre des marchandises de bien des sortes. La nature prise en bloc et sans discernement aucun — c'est le cas de la chronophotographie — contient tout : le meilleur et le pire, le significatif et le banal, le sable d'or et le minerai de fer, ce dont l'art ne saurait se passer et ce qu'il doit éviter à tout prix. Elle a des fleurs pour toutes les hyperboles, des fruits pour tous les appétits, les plus nobles comme les plus gracieux. C'est pour cela qu'elle est si passionnante, si poursuivie par les esthètes; pour cela, qu'à toute heure ils l'observent, ils l'épient, ils la dévorent des yeux, se demandant jusqu'à qu'elles limites il faudra croire en elle, l'aimer et lui obéir...
« Il faut lui obéir toujours, disent les réalistes. Courbet, peignant dans les champs avec ses camarades, prétendait ne pas choisir sa place : « C'est toujours la nature, disait-il, « donc c'est beau ! » C'est la vérité mathématique, répètent les chronophotographes ; donc l'art ne peut que gagner à la suivre. D'ailleurs, ajoutent-ils, si certaines attitudes, certaines formes, révélées par la science, vous paraissent disgracieuses, c'est qu'elles sont nouvelles. Introduisez-les dans les représentations plastiques, dans les tableaux, dans les statues, laissez l'œil se familiariser avec elles et vous verrez qu'on les estimera bientôt à l'égal des poses antiques les plus vantées. De sorte que le beau serait, d'après ces logiciens, ce qu'on a coutume de voir tous les jours, et le laid, ce qui frappe, ce qui étonne, ce qu'en un mot on voit rare-
^u>vv ■MB -»,"ifov"«,*^v f!^vv
ment. Voilà bien le plus étrange paradoxe qu'on puisse proférer sur l'esthétique ' ! »
Oui, c'est bienl à, en effet, un paradoxe étrange ! Ceux qui ne le profèrent pas en des théories parlées ou écrites nous le rendent saisissable par l'accumulation des épreuves instantanées dans leurs albums. Ils ne cherchent point à savoir ce qu'il y a de contraire ou de conforme à l'art dans chacune de ces épreuves. Elles sont instantanées, cela suffit. Leur excellence doit inéluctablement découler de cette suffisance. Eh bien ! non, mille fois non! L'excellence, loin de découler de cette suffisance, se trouve noyée par elle. On ne saurait décemment admettre qu'un album d'art contînt n'importe qu'elle épreuve instantanée. Beaucoup n'ont rien d'artistique, sont anti-artistiques même. Très curieuses, très intéressantes, en tant que documents concernant la physiologie du mouvement, elles demeurent nulles ou compromettantes pour l'esthétique du mouvement. Il faut une limitation. Il faut de la récolte de la journée anéantir impitoyablement ou classer dans un album, n'ayant rien à voir avec l'art, tout ce qui n'est que vérité mathématique.
Avec sa virtuosité de dessinateur, Ingres se permettait des tours de force étonnants. D'un coup de crayon net et alerte, il enlevait l'esquisse d'un modèle placé dans une attitude bizarre, impossible à conserver. Fort de cette virtuosité, il voulait qu'un peintre pût tracer les lignes principales du mouvement d'un couvreur tombant du toit d'une maison élevée1. L'objectif du photographe donne plus et mieux. Œil idéal braqué sur le corps en chute, il l'embrasse d'un regard parfait, susceptible de retenir l'image du corps entier et dans les différentes positions qu'il peut prendre entre le toit et le sol de la rue. Il nous en donne même les grandes ombres et les grandes lumières, sinon encore le modelé parfait. Ressuscitant en cette fin de siècle, Ingres serait certainement ravi. En va-t-il de là qu'il accueillerait tous ces mouvements pour des impressions d'art? Que non ! Il en choisirait un ou deux. Peut-être aucun. Sa qualité de dessinateur lui permettant d'interpréter, il établirait un mouvement intermédiaire, présentant toutes les qualités esthétiques dési-
1 . La Photographie et l'Artiste. « Revue des Deux Mondes» du 15 février 1893.