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vêtement entraîne avec soi, par son indivision même, une idée de grandeur propre à rendre celui qui le porte plus majestueux et plus imposant?
Voyez les peintres. Pour faire saillir la majesté d'un souverain, s'ils ne vont pas toujours, comme ils y sont allés bien souvent, jusqu'à le transformer en empereur romain, ils le drapent dans le fameux manteau d'hermine.
Et les statuaires? Leur œuvre, faite pour être vue de loin et dans l'immensité écrasante du plein air, a besoin du secours de toutes les illusions d'optique : aussi cherchent-ils, par tous les moyens possibles, à masquer notre rapetissant costume moderne par quelque manteau ou quelque draperie, amoindrissant, sinon détruisant l'effet désastreux de la division.
Cette grandeur optique et morale, ajoutée par l'indivision à la figure humaine, trouve encore une augmentation dans l'ampleur.
Un petit fait de la vie courante nous montre cette illusion dans tout son jour. Il a trait à l'époque du carnaval. Par ennui, lassitude de gens blasés ou conscience plus profonde de la dignité humaine, nous ne nous masquons presque plus ou nous nous déguisons très peu. Néanmoins, ce très peu suffit pour nous conduire à remarquer combien une femme paraît diminuée lorsqu'elle se travestit en homme et combien un homme paraît grandi lorsqu'il revêt un costume féminin. Au demeurant, l'illusion saisie par notre vuesentiment s'accorde avec la réalité perçue par notre vuesensation.
Géométriquement, en effet, l'oblique est plus longue que la perpendiculaire. En face d'un homme en pantalon notre regard parcourra la perpendiculaire abaissée de la ceinture jusqu'au sol où ses pieds reposent; en face d'une femme de même grandeur et en jupon, notre regard parcourra l'oblique menée tangentiellement au jupon depuis la ceinture jusqu'au sol.
Ce second parcours étant plus long que le premier, l'erreur d'optique et l'illusion de sentiment en naîtront.
Rapprochez ce phénomène de la taille de la femme assise il y a quelque trente ans sur le trône de France, vous aurez de prime coup l'explication complète de la fameuse crino-
LE PORTRAIT
line. Toutefois, cet effet esthétique de l'ampleur consistant à procurer le sentiment d'agrandissement ne saurait être illimité. Cette même crinoline l'a démontré. En augmentant sans cesse le rayon de ses cerceaux, on en est arrivé à dépasser le but, à écraser au lieu d'élever. La femme écrasée a écrasé la crinoline.
Physiquement, l'homme étant en hauteur approximativement cinq fois plus haut qu'il n'est en largeur, présente une silhouette dont la dominante reste franchement l'élévation. Pour concourir à cette élévation, l'ampleur ne doit donc pas altérer la configuration naturelle du corps humain. Or, en exagérant l'ampleur, cette altération aura lieu. L'excès produira l'impression d'étalement. Il faudra, pour y remédier, agir sur le sens de la hauteur, à la manière des dames du xvm° siècle qui surélevaient leur coiffure pour contrebalancer l'élargissement produit par les paniers et les bouffants.
Le véritable photographe, désireux de faire œuvre d'art, ne saurait, pas plus que le peintre, ignorer, méconnaître, ou perdre de vue ces illusions d'optique. Elles appellent d'une façon toute spéciale son attention sur le costume de ses modèles. Dans l'arrangement d'un groupe, dans la composition d'un sujet de genre, il devra les avoir constamment présentes à fa pensée. Sans donner d'entorse à la nature ni à la vérité, elles lui aideront à corriger un défaut, à mettre en valeur une qualité, à contre-balancer de trop grands contrastes, à détruire une parité trop monotone. En un mot l'optique du costume, bien entendue, le mènera à une grande délicatesse d'expression.
Il me reste encore à considérer un point très important dans l'étude du portrait, c'est la simplicité.
« 0 jeune homme, ne pouvant la faire belle, tu Tas faite riche1, »
Cette exclamation navrée, lancée par Apelle à l'un de ses élèves qui avait peint Hélène parée d'une quantité de bijoux, ne revient-elle pas souvent à votre esprit ou sur vos lèvres devant bon nombre de portraits? J'entends, de véritables portraits représentant le sujet au moins jusqu'aux genoux
1. Saint Clément d'Alexandrie : Le Pédagogue, livre II, chap. xn.
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et non de ces simples têtes sur fond, dits en vignette, qui ne demandent pas au photographe grand effort artistique, en dehors de l'éclairage de la tête. J'admets que celui-ci vaille qu'on le compte. Toutefois, lorsqu'il ne s'adresse qu'à la tête en vignette, il se simplifie étrangement. Tout autre est l'effort du portraitiste quand il doit envisager non seulement cet éclairage, mais encore la position de l'ensemble, la tenue des mains, l'arrangement des draperies, le choix des accessoires. Aussi est-ce dans le portrait en trois quarts de la hauteur du sujet que toute sa science se développe, que tout son art se fait jour. C'est un critérium certain de ses connaissances esthétiques.
Que doit être un bon portrait? La ressemblance d'une personne en même temps qu'une page d'histoire contemporaine. Yoilà ce que la logique indique et en même temps ce que prouve l'étude des grands maîtres du portrait.
Pour ne citer que trois noms de maîtres, mais trois noms inoubliables, prenons le Titien, Léonard de Vinci et Holbein.
Le Titien s'occupe peu des détails. Le clair-obscur l'attire et il en fait grand usage. Il accuse nettement ses lumières et ses ombres. Afin de bien juger ses portraits, il faut ne les voir qu'à une certaine distance. Us apparaissent alors dans un relief puissant qui les fait saillir hors du cadre. Ce trait tout particulier des portraits du Titien constitue une des caractéristiques du talent du maître. Caractéristique tellement saisissante qu'elle a sauté aux yeux de ses contemporains, qui nous l'ont signalée. Témoin cette lettre de Marie de Hongrie au sujet d'un portrait de Philippe II envoyé à Marie Tudor : « Si est-ce qu'elle (la reine d'Angleterre) verra assez par icelle sa ressemblance, la voyant à son jour et de loin, comme sont toutes les peintures dudict Titien que de près ne se recognoissent1. »
Des détails, Léonard de Vinci s'en préoccupe moins encore. Ce qu'il cherche, c'est l'enveloppement de son personnage dans une sorte d'ombre mystique étonnamment faite pour adoucir les reliefs,, fondre les contours, harmoniser l'ensemble. Pour lui, l'œil est tout. La vie y réside.