CHAPITRE XIV
anges fripons, avec les soulignements habituels aux réminiscences et les exagérations communes aux attitudes imitées '. Mais, un jour, il a su manquer de mémoire, et alors il a peint une œuvre originale, curieuse, bien espagnole, qui lui a fait une immortalité. Je veux parler du retable de la sacristie de FEscorial, connu sous le nom à'el Cuadro de la Forma, et ainsi nommé parce que le tabernacle de l'autel qu’il orne devait contenir une hostie miraculeuse (forma), rapportée, dit-on, de Hollande, où des sacrilèges l’avaient profanée. Le premier maître de Coëlîo, Francisco Rizi, devait l’exécuter, et déjà il en avait terminé le dessin, lorsqu’il mourut; Coëllo, chargé de l’achever, modifia la composition tout entière, et, comme elle devait avoir précisément pour sujet la représentation de cette translation, il eut l’idée d’accorder la perspective de son tableau avec celle de la sacristie même. Celle-ci, grâce à cette illusion d’optique adroitement combinée, semble prolongée au delà de l’autel et doublée d’étendue. Dans ce prolongement imaginaire, défile en grande pompe la procession qui porte l’hostie miraculeuse dans le tabernacle choisi; l’instant est solennel; le prêtre, portant l’hostie dans un ostensoir d’apparat, s’avance entre une rangée compacte de seigneurs à genoux et une rangée de cierges, droits, qui s’étend jusqu’au dernier plan du tableau. Presque toutes les figures sont des portraits. La facture est grasse, ferme et savante; la coloration, sombre et riche, rappelle les belles harmonies graves des vieux maîtres de l’école de Madrid. Et l’œuvre a, dans son ensemble, du caractère et de l’effet.
Ce fut le chant du cygne de l’art espagnol. Bientôt après, Claude Coëllo lui-même mourait, frappé dans son amour-propre et dans ses illusions, frappé au cœur comme cet art dont il avait recueilli l’adieu suprême et définitif. Sa patrie venait d’appeler à elle, pour la sauver, un étranger, un Italien, Luca Giordano, qu’elle avait reçu avec des honneurs tout à fait extraordinaires. Ce sauveur providentiel, qui avait étonné déjà ses compatriotes par son insolente facilité, allait étonner
i. Voir, au musée du Prado, la Vierge présentant l’Enfant Jésus à l’adoration des fidèles. (N°7or.) Un des principaux adorateurs, Saint Antoine de Padoue, est presque identique au héros du tableau de Murillo, de la cathédrale de Séville.
L’ART ESPAGNOL
l’Espagne à son tour; après avoir accablé l'une du nombre incalculable de ses productions, il se disposait à faire peser sur l'autre le poids d’une éerale g-énérosité. Enfin, le culte du beau et du orrand allait renaitre ! Et Giordano, acclamé, fêté, sacré immortel de son vivant, couvrait les murs de l'Escorial et des palais royaux de ses gigantesques et audacieuses banalités, pillant sans merci tout le monde, Raphaël, Michel-Ange, Guido Reni, Ribera, Véronèse, crevant les yeux par des débauches de dessin et de couleurs, exécutant avec une prestesse sans pareille, en un rien de temps, les machines les plus ébouriffantes et aussi les plus molles qu'on eut jamais vues... Et Claude Coëllo mourait, devinant la fin de tout dans cette dépravation irrémédiable du goût public acoquiné aux trompeuses caresses du savoir-faire superficiel, du tape-à-l'œil malsain et de l'habileté, vide de toute émotion.
Oui, c’était bien la fin de tout, cette apparence d’art, fabriquée de recettes et de formules apprises. L'Espagne, énervée, s’y était préparée elle-même peu à peu, depuis que, vieillie et lasse tout à coup, ne s'inquiétant plus de renouveler son inspiration épuisée, elle avait laissé fuir derrière elle la jeunesse de son cœur. Elle en était arrivée à ce point de la vie des siècles artistiques, correspondante à la vie des individus, où l’esprit fatigué, trouvant une somme de traditions toutes faites, croit cette somme suffisante pour reconstruire exactement, mathématiquement, les œuvres de l’âge en fleur, et ne s’aperçoit point qu'il lui manque une chose essentielle, celle-là même qui donna la vie à ces œuvres, et que rien ne pourrait remplacer : la fraîcheur, la sève. Maintenant, le coup de grâce était donné, et cet étranger, dont le pinceau avait l’éclat clinquant d'un sceptre, était le châtiment. 'Fout le bruyant étalage de prestidigitation de Luca Giordano, avec ses trucs, ses tours de force et ses trompe-l’œil, ne valait pas une parcelle de la naïveté touchante des œuvres simples. Rien là dedans qui mît l'âme du peintre en communication avec l’âme du spectateur; rien qui révélât qu'en travaillant, le peintre, ému lui-même, avait souhaité verser en son œuvre sa propre émotion. Ni enthousiasme, ni foi, ni amour, ni colère, dans cette mise en scène écrasante et sceptique, où