CHAPITRE XV
Goya.
cette heure d'irrémédiable crise, après un long siècle de trouble et de néant, alors que l'art espagnol, vidé de tout son sang et de toute sa moelle, semblait désespérément fini, apparaît Goya1. C’est comme une lumière subite qui jaillit, éclairant les ténèbres, comme un suprême afflux sanguin versant un peu de vie encore dans la sénilité moribonde où l’Espagne se débat. L'entrée en scène de Goya est celle d’un effronté et turbulent jouvenceau qui se moque de tout ce qu’on a jusqu'alors adoré, tire la langue à l'Académie, renverse les
dieux et les déesses de carton des olympes galantes, enlève irrespec¬
tueusement le bout de jupe que la « mère des Grâces » peut avoir conservée, donne un grand coup de poing dans les vieilles perruques enfarinées, fait le diable à quatre. Aventureux et remuant, toute discipline lui est à charge ; il met l'atelier de son professeur, Lujan Martinez, à Saragosse, sens dessus dessous ; il travaille quand il peut,
bataille quand il veut, plus souvent la guitare au poing que la brosse à la main; a des fièvres de besogne, suivies d’escapades violentes; roule dans sa cervelle des idées folles de liberté; va, vient, fait
l'amour, joue du couteau, échappe à l'Inquisition qui le cherche, s'enfuit à Madrid... Tel est Goya à vingt ans; tel il restera pendant à peu près toute son existence.
De Madrid, il part pour l'Italie, où il ne change pas. Toujours l’amour. Il se bat, bat les autres, est battu lui-même; il s’amuse beaucoup, il étudie peu; il regarde, admire, mais ne peint pas, et ne copie rien. La paresse est bonne à quelque chose : elle le sauve. 11 n'a rien fait à Saragosse, il n’a rien fait en Italie... Il revient à
i. Francisco-Jose Goya y Lucientes, né à Fuendetobos en 1746, mort à Bordeaux en 1828.
L’ART ESPAGNOL
Madrid avec, dans les yeux, l'éblouissement des chefs-d'œuvre entr'aperçus, qui se mêle aux visions de Velâzquez, de Murillo, de tous ceux au milieu de qui il a grandi. Son ami Bayeu le présente à Mengs, qui le reçoit à bras ouverts : — « Ah ! jeune homme, vous avez vu chez eux Raphaël, Titien, Corrège... Soyez le bienvenu! » Mais le bagage que rapporte Goya n’est pas lourd, et les glaces de Mengs ne le refroidissent pas. 11 a près de trente ans, l'âge où l'on est assez fort pour être soi, et alors seulement il commence à produire. Jusqu’à présent, personne ne l'a soumis : personne ne le soumettra plus. Il ne sait pas grand'chose, c’est vrai; mais, du moins, le peu qu'il sait, il le doit à lui-même. Il n'a pas eu le temps d'être gâté par ses modèles, auxquels il ne s'est, du reste, guère appliqué. 11 a passé près de deux ans sans s’y fixer ; il les a aimés, il les aime, mais platoniquement, et n'a retenu d'eux que juste ce qu'il faut pour en garder le souvenir. Le péril que Velâzquez avait su braver et vaincre par la seule fermeté de son caractère et la seule puissance de sa volonté, Goya l’a vaincu par inconstance et scepticisme ; il s'est fait une force de son indiscipline.
L’explication vraie du talent de Goya est là tout entière, et elle nous donnera la clef de la plupart de ses qualités et de ses défauts. Singulier mélange de séductions et de faiblesses, de finesse et de brutalité, d’exquisités et d'ignorances, il n’est pas d’artiste qui ait jamais mérité tant de sympathie et tant de blâme ; il n'en est pas chez qui l’abondance des dons naturels soit plus riche et plus mal équilibrée, le tempérament mieux trempé pour la lutte et, avec cela, plus irrésolu et plus facile à surprendre. Peut-être, si plus d’ordre et de mesure avaient existé en ce chaos de choses bonnes et mauvaises, celles-ci auraient-elles perdu de leur saveur; l’esprit, plus posé, mais n'ayant pas pour guides la volonté et la résistance inébranlables des génies, se serait laissé enchaîner, et alors tout ce qu'il y a en lui de spontané, de vif, d'original, tout ce qui fait son charme, on l’aurait vu s’éteindre doucement dans la paix somnolente de la médiocrité.
Laissons donc tout d’abord de côté ces inégalités choquantes, pour ne considérer que la physionomie générale de l’artiste dans le milieu
GOYA. — - LE GARROx VIL Fac-similé d’une eau-forte.
L’ART ESPAGNOL
où on la voit surgir inopinément. Ce qui la rend par-dessus tout intéressante, c'est qu'elle est bien de son temps et bien de son pays. Goya est, des pieds à la tête, Espagnol, — enfin ! — et Espagnol de l'Espagne du xvme siècle, vicieuse, corrompue, dégénérée à l'énervant contact des éléments divers, venus de toutes parts, qui s'y rencontrent. 11 a, dans ses veines d'artiste, du sang de Velâzquez et de Murillo mêlé à du sang français et à du sang anglais. Boucher et Reynolds ont passé par là. On sent en lui toutes les influences, sans qu’aucune d'elles l’absorbe complètement ; il se les est appropriées, par un travail sans doute inconscient, et, de toutes ensemble, il s'est formé une personnalité, qui a son cachet très accusé et très réel. Voilà pour le peintre, tout au moins; l’aquafortiste, dont nous parlerons ensuite, est beaucoup plus personnel encore que le peintre, parce qu’il s’est senti plus à l'aise, dans un genre plus libre.
Oui, Goya est bien Espagnol, mais il l'est autrement que ne l’étaient, jadis, ceux auxquels il succède. En cent ans, les idées populaires ont subi une transformation radicale. La foi rude et terrible s’en est allée des cœurs; l’Inquisition a perdu tout prestige, ou, du moins, toute autorité; un vent de révolution agite les esprits, vaguement. Ap rès Murillo, qui a rendu le catholicisme aimable, sont venus d’autres, qui l’ont rendu banal et l’ont traduit sans convictions, au moyen de formules. L’art espagnol, parvenu là, ne pouvait plus être l’art religieux d'auparavant. Un souffle capiteux de profanes délices a pénétré partout, jusque dans les cloîtres; les mythologies du xvme siècle français ont jeté le désarroi dans le paradis chrétien, et la Vierge et les saints ont souffert de la compromettante concurrence que leur ont faite Vénus et Apollon. L'Espagne n’est plus la croyante d’autrefois; elle a cessé de trembler à la voix de ceux qui la menaçaient des peines éternelles et qui lui disaient de consacrer toutes ses actions à la gloire de Dieu. Peu à peu elle a échappé au joug ; son cœur s'est endurci contre la peur; elle a pris goût au plaisir, à la frivolité; la corruption des grands s’est étendue aux petits; tout est devenu mondain, léger, superficiel; tout est à la grâce et au sourire. Les pastorales roses et bleu tendre de Versailles et de^Trianon ont envahi la cour d’Aranjuez, élu