GOYA
« I.E SONGE DE LA RAISON ENFANTE DES MONSTRES. » Fac-similé de la planche 40 des Caprices.
L’ART ESPAGNOL
domicile à la Granja et au Prado; il y a communication directe et suivie entre Paris et Madrid, pour les mœurs, pour les goûts, pour l’art, et le même grondement sourd, qui ébranle le trône de France, ébranlera bientôt aussi le trône d'Espagne.
Goya reflète tout cela dans son œuvre. Mais, comme les artistes supérieurs, il n’est pas seulement l’expression de son époque, il la devance aussi, et indique l’expression de l'époque qui suivra. Placé sur la limite de deux siècles et en quelque sorte de deux mondes, il a été pour ainsi dire le dernier des peintres anciens et le premier des modernes, — le premier des modernistes, dans le sens môme que nous attachons aujourd’hui à ce mot. Là est sa véritable gloire. Goya est coloriste, plus fin que Murillo, moins solide que Velâzquez, dans la note claire des Français plutôt que dans la note sombre des Espagnols; il a de jolis tons ambrés, des légèretés de brosse, des hasards de palette qui ne sont parfois que d’heureuses maladresses. Et les maladresses sont partout, dans la facture, dans le dessin, avec des recherches d’air, de lumière, de clair-obscur, puisées dans l'étude — toujours hâtive — - des maîtres hollandais.
Ses tableaux d’église n'ont que ces qualités-là, — chaque fois du moins que le peintre a songé à les y mettre; la Trahison de Judas (le Prendimiento) de la cathédrale de Tolède, est une curieuse et énergique fantaisie rembranesque, très vulgaire. Goya était trop sceptique et trop philosophe pour avoir su mettre un sentiment religieux quelconque dans ses toiles religieuses, où manque la foi. Je n’en veux d’autre preuve que le Christ en croix, du Prado (n° 2 1 65), provenant du couvent des Franciscains. Certains critiques trop bien disposés l’ont déclaré une œuvre divine ; pour ma part, je ne connais rien d’aussi fade et d’aussi insignifiant que ce grand morceau de nu, flasque et mou, qui essaie en vain de rappeler le Christ de Velâzquez ; c'est une mauvaise étude académique, où s’étale piteusement toute l’impuissance du dessinateur et du peintre. Quand Goya cherche à s’élever, il tombe. Quand il reste dans son rôle de peintre spirituel, charmant, à fleur de peau, il se soutient mieux, encore que son embarras soit mal dissimulé. Les fresques de la chapelle royale de San Antonio de la
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Florida, aux portes de Madrid, n’ont rien de religieux; mais ce sont d’amusants motifs de décoration, pleins de mouvement, de grâce et d’éclat, voire même d'humour et peut-être de moquerie. 11 y a, dans les pendentifs des voûtes, des anges posés bien irrévérencieusement, les jambes en l'air et écartées, à la façon des anges de Tiepolo, — ce qui n’est guère de mise dans un endroit aussi sacré ; les physionomies sont provocantes, les sourires engageants, et rien ne fait penser à l'enfer dans ce temple si coquettement paré. Le sujet principal, qui représente saint Antoine de Padoue ressuscitant un mort pour lui faire révéler le nom de son meurtrier, n’est vraiment qu'un hors-d'œuvre ; il n'occupe qu'une toute petite place au milieu du grand motif qui se développe autour de la coupole, dans un merveilleux effet de perspective; le long d’un balcon, derrière lequel la scène se passe, sont accoudés de piquants minois d’Espagnoles, l’éventail aux doigts, l’œil chargé de promesses, très indifférentes au miracle qui s'accomplit à quelques pas; et c’est bien sur elles qu’est concentré tout l’intérêt. L'ensemble a de la grâce, toujours; l’aspect est séduisant; mais il ne faut rien analyser, sous peine de découvrir le vide de l’exécution, qui sent le « chic » abominablement. Les personnages, assure-t-on, sont, du premier jusqu’au dernier, des portraits; c’est une tradition, qu'on a sans doute beaucoup exagérée. Cette tradition veut que Goya ait pris pour modèles les grandes dames de la cour de Charles IV. On a prétendu voir notamment, dans la figure d’un ange debout, les bras levés, à la droite du maître-autel, la fameuse duchesse d’Albe, célèbre par ses amours. Cela n'est rien moins que véridique. Seulement, il court à ce sujet des anecdotes; en voici une, que je crois inédite : La duchesse vint un jour trouver Goya, en train d’achever son travail, et, avec une verdeur de langage que peut seule excuser la jalousie d'une jolie femme qui prétend n'avoir pas de rivale en beauté :
— 11 paraît, s’écria-t-elle, monsieur le peintre, que vous avez mis
là toutes les p . de Madrid ?
— Certainement, madame, répondit Goya avec empressement... Mais il y a encore une place : je vous l’ai réservée.
La duchesse d’Albe posa, dit-on, sur l’heure.