‹ L'art Espagnol, précédé d'une introduction sur l'Espagne et les EspagnolsChapitre 106 sur 122 · CHAPITRE XV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XV

Goya est aussi inégal dans ses portraits que clans le reste. Il l’est surtout clans les portraits d'apparat qu’il a faits du roi Charles IV et de sa famille, que possède le Prado. En général, les têtes sont bien peintes; elles ont de la vie et de l’accent; mais les corps flottent clans l’impalpable et dans le fluide; la composition est d’une naïveté souvent comique, et tous ces rois, ces reines et ces princes ont des airs bourgeois vraiment lamentables. Goya, qui a beaucoup pensé à Velâzquez dans ses portraits, ne possède point, comme lui, le sens de ce quelque chose de conventionnel et d’en dehors qu’on appelle la majesté; ce n’est pas le peintre des hommes et des choses héroïques, ou simplement nobles ; son art, très distingué pourtant, n’a rien de la distinction spéciale qui a cours dans les sphères officielles; il manque de sérieux. En présence de toutes ces chamarrures, on dirait qu’il a de la peine à ne pas rire et que cela le gêne de devoir peindre ces hauts personnages en des poses si calmes; volontiers il les ferait, comme aux anges de San Antonio, lever la jambe et sauter par-dessus des balustrades. Et, en définitive, ses héros n’ont pas grande mine du tout. La reine Maria Luisa, à cheval, en uniforme de garde du corps (n° 732), est absolument grotesque; la tenue y prêtait bien d’ailleurs, et la Famille de Charles IV (n° 786) a de nombreux points de ressemblance avec n’importe quelle brave famille d’épiciers qui se serait fait portraicturer en un jour de fortune, raide et compassée, dans ses beaux habits des dimanches.

Ce que Goya réussit le mieux à donner à ses personnages, c’est leur caractère d’intimité simple et naïve. Quand il vient à rencontrer, chez l’un d’entre eux, ce caractère-là, il triomphe, et il est bien près de faire un chef-d’œuvre; il trouve alors des tendresses de tons et de pinceau exquises; son incorrection disparaît; on le sent inspiré, charmé lui-même par le charme de son modèle. Il y a du Greuze dans quelques-unes de ses têtes de jeunes filles. Je ne connais rien d’aussi délicieux que l’Infante Doua Maria Josefa (n° y3g, au Prado) et la Reine Isabelle des Deux-Siciles, à l’âge de douze ans, de la galerie San Telmo, à Séville, — deux choses absolument adorables, où toute l’ingénuité et la gracilité de la jeunesse en fleur, toute la poésie de la

L’ART ESPAGNOL

femme encore enfant ont pris forme et vie sous la caresse amoureuse d'une main d’artiste. Le sceptique Goya s'est arrêté, séduit; il s’est absorbé dans l'interprétation de la beauté fraîche qui se livrait à lui; il n’a écouté que lui-même, que son âme conquise, que sa volonté de fixer sur la toile ces rêves réels, de lutter avec ces larges yeux de velours, grands ouverts, avec ces lèvres roses de sang jeune, avec ce chaud duvet des carnations et la finesse élégante de ces frêles cous d’adolescentes s'attachant aux contours délicats et fermes des épaules. Ailleurs, dans ce double et singulier portrait de la Mcijci habillée et de la Maja nue, de l'Académie de San Fernando, représentées dans la même pose et identiques l'une à l'autre, — au costume près, — Goya a mis la même application et la même sensibilité. Ce n'est plus le peintre incomplet et lâché de certains portraits d'apparat, des tableaux religieux et des tableaux de genre, dont le laisser-aller sent presque partout l’improvisation ou l'ignorance; c'est un peintre attentif, attendri devant les lignes harmonieuses d'un radieux et désirable corps. La gaze diaphane qui couvre la Maja habillée laisse deviner tout ce qu’elle cache; dans l’autre, la nudité sans voiles chante la chanson de la chair; le dessin est précis; le modelé, serré, travaillé, d'une souplesse rare; les attaches sont fines; la tète vit; et les bras courts et souples, la poitrine frémissante, le ventre où apparaît gaillardement l'ombre de la puberté, les jambes impatientes, tout enfin, dans ce beau corps nerveux détachant sa blancheur ivoirine et nacrée sur la blancheur laiteuse d'une couche faite pour l’amour, respire le plaisir et la volupté.

Là, Goya est tout à fait original, et il ne doit rien aux autres ; il s'est abandonné, sans préoccupation aucune, à ses propres impressions, ne retenant de ce qu’il a vu et appris que ce qu'il lui fallait pour les traduire, et il a peint des œuvres durables, palpitantes et émues, parce qu’il a eu, en face de la nature souverainement belle, la foi et l'émotion. Foi toute païenne, à cette heure, émotion toute moderne, bien nouvelles en un pays de vieille orthodoxie. De moins en moins pourrait-on y retrouver la trace de l'Espagne d’autrefois, ou plutôt de l’art d’autrefois; car l’Espagne même, son caractère, ses mœurs ne se

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