‹ L'art Espagnol, précédé d'une introduction sur l'Espagne et les EspagnolsChapitre 107 sur 122 · GOYA. — PLUIE DE TAUREAUX · texte numérisé non relu

GOYA. — PLUIE DE TAUREAUX

L’ART ESPAGNOL

sont pas, en aussi peu de temps, transformés à ce point; le fond est resté; la surface seule, sous l'empire des événements, a changé; le peuple a gardé ses superstitions, ses goûts de sauvagerie et de fierté ; mais l’art ne s'adresse plus à lui comme jadis, — ou bien il n'y a plus d’étroite communauté entre lui et ceux auxquels il s’adresse maintenant ; l’art est devenu l'unique miroir des mœurs de certaines classes, et ces classes-là, s'élevant, se corrompant, tandis que les autres étaient laissées dans l’ombre, ont ouvert leur âme à des sentiments nouveaux... Bientôt cette désunion cruelle amènera un cataclysme; mais de ce cataclysme naîtra un autre monde, plus fort.

Goya a été en quelque sorte le divinateur, l’initiateur de ce monde-là, et il en a noté d'avance l'expression artistique exacte. 11 a eu le sens vrai et juste de la « modernité », non seulement dans l’accent, la tournure, les sujets, dans ce je ne sais quoi qui le rapproche de nous au point d’en faire un contemporain, mais aussi dans le côté plastique de son art, dans ces recherches de pittoresque, de couleur et de lumière dont on s’est si fort affriandé aujourd'hui. C’est sous ce rapport que sa modernité diffère de celle de la plupart des grands artistes de tous les temps. Eux aussi sont des « modernes », parce qu’ils ont quintessencié dans leurs œuvres l'esprit de leur époque : le nier serait absurde; le démontrer encore, après tant d’autres, serait banal. Mais il y a une nuance. La modernité de Goya, — la nôtre, — a poussé plus loin que la modernité des anciens; elle a touché à plus de sujets, et elle y a mis plus d’intimité, de pensée ou d’intentions; elle a moins fait de l’art pour l’art ; elle a eu l’ambition de dire plus et autre chose, soit dans le rire, soit dans les larmes, en étendant son domaine désormais sans limites, ou en le restreignant aux choses passagères. Elle est devenue le modernisme; elle s’est faite l’actualité.

Un autre que Goya, son ami Paret y Alcazar (1747-1799), avait eu déjà un instinct de résistance contre le courant de la mode française si charmante en France, mais si insupportable ailleurs, dans les mains d’imitateurs et de plagiaires, quand il peignait, entre deux bergères, ses scènes d’animation locale, son Magasin d’étoffes à Madrid, sa Vue de la Puerta del Sol, dans les petites dimensions de tableaux

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