GOYA. — « AUTRES LOIS POUR LE PEUPLE
L’ART ESPAGNOL
de chevalet. Mais Goya seul donna au genre le cachet et l'accent vraiment contemporains. Il imagina de saisir, dans cette forme tumultueuse qui lui était bien propre, le côté pittoresque et caractéristique de la vie nationale, non seulement de la vie d'intérieur, mais aussi de la vie du dehors, prise sur le vif, fixée en traits rapides et fermes, avec toute la spontanéité d'esquisses faites d'après nature ou sous l'impression immédiate des choses vues. Et alors, s'anima soudain, en des toiles fougueuses, sabrées de grands coups de brosse, le spectacle fou des fêtes de la rue et du cirque, — réjouissances publiques, processions, combats de taureaux, scènes religieuses, bandits, pestiférés, aliénés, batailles, galanteries, types populaires et fantaisistes, et ce qui en fit surtout la portée curieuse et originale, c’est que, à la justesse d'interprétation et d’annotation de ce monde conservé par lui dans sa physionomie et sa couleur, il ajouta quelque chose de son esprit d'artiste toujours en éveil : il en dégagea le ridicule, le grotesque ou l'odieux; il fit de la véritable satire, et cette satire, politique, religieuse et sociale, sans déclamations, sans phrases creuses ni soulignements exagérés, dans son inaltérable bonne humeur, est d'une causticité et d’une éloquence sans pareilles.
Ah ! ne lui demandez pas la correction du dessin, l'impeccabilité de la forme ! Dans ses tableaux de genre, moins qu’ ailleurs, Goya se soumet à des contraintes qui éteindraient probablement sa verve; il ne s'agit plus de caresser, en ses ondulations cadencées, le beau corps nu de la Maja : ce qu’il faut ici, c’est l’entrain, c'est le pinceau alerte, qui suive l’élan de la pensée, et, comme la base d’instruction manque toujours chez lui de solidité, comme la main du peintre n’a point cette sûreté des forts qui « savent », trop souvent son laisseraller trahit l’impuissance. Trop souvent aussi des admirations complaisantes ont loué ce qui ne méritait guère que l’indulgence, telles, par exemple, les Manolas an balcon, de la galerie Montpensier, à Séville, avec leurs tètes de bois mal peintes et mal découpées; tels également les cartons, conservés au Prado, des fameuses tapisseries de Santa Barbara, œuvre première de Goya, inaugurant, au milieu des fades décalques de Boucher et de Watteau, une manière nouvelle
Fac-similé d’une eau-forte
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et hardie de noter décorativement les scènes populaires et nationales, et par cela même œuvre intéressante pour l'époque, mais bien grossière aussi. Pour créer des idylles, où la fantaisie se mêle au réel, dans des paysages imaginaires tout imprégnés encore des grâces factices de l'école française, Goya n’avait point la préciosité et la coquetterie
indispensables; sa grâce n'est point une grâce idyllique; elle est mal à l'aise sous ses déguisements mignards, trop étroits pour sa large carrure; à peine y devine-t-on le vrai Goya qu’il sera plus tard, en ses moments de saine et piquante inspiration. Deux ou trois
minois de jeunes filles aux grands yeux noirs mouillés, çà et là, de
jolis détails, un groupe de deux individus portant un blessé, plein de caractère, ne rachètent pas le mauvais goût et la lourdeur de ces compositions, d'un coloris affreux. Que l'on se borne à montrer là des promesses, de l'ingéniosité, l’imprévu et la hâte d’un projet exécuté de chic, destiné à passer dans les mains des tapissiers et à être détruit ensuite; mais qu’on n'accable pas le pauvre artiste sous le poids de louanges intempestives, pesantes comme des pavés d'ours.
D'ailleurs, ses tableaux de genre, même avec tout ce qui leur
manque, valent mieux; il est là sur son terrain le plus favorable et le plus significatif. Toutes ses incorrections, tous ses à peu près, s’évanouissent devant son mouvement endiablé, sa faconde prodigieuse, et la salacité de son étourdissante imagination. Quelques taches de couleur, quelques coups de brosse furieux, bien donnés, à la bonne place, et l'on voit aussitôt les cortèges s'ébranler, les troupes échevelées de masques étaler, comme dans cette étonnante esquisse de l' Enterrement de la Sardine, de l’Académie de San Fernando, l'effréné délire de leurs danses, les picadors et les espadas rougir le sable des arènes... Et sans cesse déborde la vie, — une vie fiévreuse et grimaçante, née du cerveau cl’un songeur ou d'un fou, qui pousse l’observation jusqu'à la caricature et l’étrange jusqu’à l’absurde. On est tout à la fois séduit et choqué... Choqué, par la brutalité de cet art plein d'ignorances et de gaucheries dans ses moyens matériels ; — séduit, par tant de franchise, d’humour et d’imprévu. On se révolte, on hausse les épaules; ce n’est pas un peintre, cela! C’est un
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improvisateur, un poète, que sais-je? Impossible de prendre au sérieux ces barbouillages d’écolier... Et, un instant après, on se surprend à considérer encore ces « barbouillages », qui vous retiennent, qui vous attachent; quelque chose de ce qu'y a mis l’auteur vous pénètre; vous entrez dans son esprit et dans sa vie ; le tourbillon de sa fantaisie vous emporte... Le charme a opéré; Goya triomphe.
Mais, pour l’exubérance d'une pareille imagination, le pinceau rebelle ne pouvait point suffire; il lui fallait un moyen plus expéditif et plus sûr, qui lui permît de tout dire. Et alors, Goya dessina ces innombrables eaux-fortes qui l’ont rendu célèbre bien avant que le peintre en lui fut connu : les Caprices, les Malheurs de la guerre, la Tauromachie, les Prisonniers, recueils étonnants d’œuvres singulières, extravagantes et admirables, où il versa ses mépris, ses haines, tout ce que son âme d'utopiste et de satirique avait amassé d’espérances déçues, d'indignations et de colères. Le despotisme, la superstition, l'intrigue, l’adultère, l'honneur qui se vend, la beauté qui s'achète, l'orgueil des grands, la vénalité des petits, rien n’échappa à son burin vengeur. 11 fit de tous les vices et de tous les scandales de son temps une hécatombe formidable et enjouée, n’oubliant aucun trait de ceux qu'il clouait à son pilori, les faisant reconnaissables à tous, physiquement et moralement, soulignant chaque chose avec une insolente audace. Puis, sur la vérité aussi brutalement mise à nu, il jetait le voile inutile de légendes banales, feignant de déguiser ses intentions évidentes de satire sous les apparences d'inoffensives fantaisies, mettant sa joie et sa malice à forcer ceux qu’il avait personnellement visés, blessés au cœur, à rire de la blessure en essayant de faire croire que ce n’était pas d’eux qu'il s'agissait. Charles IV, la cour, l'Inquisition, saignant sous la morsure, n’osaient se plaindre, se défendaient bien haut d’avoir été atteints; ou si, trop rudement frappé, l’un d'eux criait, appelant la vengeance, levant le bras pour frapper le coupable, l'autre intervenait pour le sauver. Charles IV arracha ainsi des griffes de l'Inquisition l'artiste menacé, protégeant celui-là même qui l’outrageait, fermant généreusement les yeux sur l'outrage. Telle est l'histoire des Caprices. Dans les Malheurs de la guerre, le sati-