‹ L'art Espagnol, précédé d'une introduction sur l'Espagne et les EspagnolsChapitre 12 sur 122 · EL J A LEO · texte numérisé non relu

EL J A LEO

L’ART ESPAGNOL

délicats ; elle prend la forme d’un art arrangé, cherché, embelli — ou o-àté — de tous les ornements et de tous les raffinements de la civilisation ; et, par cela même aussi, elle est un peu corrompue. Cette musique-là ne s’accommoderait pas plus de la belle étoile que l'autre, la musique populaire, ne s'accommoderait de l’arrangement et du bon ordre d'une salle de spectacle.

On objectera les anciens trouvères en France, les minnesingers en Allemagne. Mais les trouvères et les minnesingers n'étaient pas précisément des chanteurs populaires: ils étaient fort civilisés; leur art avait des règles, et tout n'y était pas laissé à l’improvisation; la plupart d’entre eux s’adressaient non pas aux « masses », mais aux princes, aux grands seigneurs, et je me plais à croire qu'ils exécutaient généralement leurs compositions au coin d’un bon feu.

Et puis, en Allemagne, là où chantaient les minnesingers, et en France, là où chantaient les troubadours, la température n'est pas tout à fait celle des pays du Nord ; il fait très bon dans le midi de l’Allemagne; il fait excellent dans le midi de la France. Et, enfin, nous ne sommes plus au temps des troubadours; dans nos campagnes et dans nos villages, on a désappris de chanter, pour faire de la politique, et, dans les villes, la police sauvegarde trop soigneusement le repos des citoyens pour permettre aux amateurs de sérénades — s'il y en avait — de se livrer à leurs expansions. Passé minuit, le « poste » regorgerait d'amoureux. La crainte des condamnations pour « tapage nocturne » suffirait à étouffer toute inspiration musicale.

Même dans certaines contrées méridionales, la musique populaire se voit forcée de lutter contre l’invasion des « grands succès » qui leur viennent du Nord, avec la lumière. Les Cloches de Corneville et la Mascotte ont remplacé les accents passionnés, soupirés jadis sous 1’ « obscure clarté » des étoiles. Ce sont de rudes coups pour la poésie. A Venise, où les étrangers accourent ivres de rêves d’or et bourrés d'illusions, les hôteliers ont trouvé un moyen pratique pour satisfaire leurs clients : comme, là non plus, on ne donne guère de sérénades du genre de celles que les jeunes Vénitiens d’autrefois offraient aux belles filles qu’ils aimaient, ils ont imaginé de faire chanter, le soir, quelques

chansons banales, plus empruntées aux répertoires d’orphéons qu’aux traditions locales, par des troupes d’individus en veston et en chapeau mou, qu'ils paient — à l’heure — comme des cochers de fiacre, sauf à porter ensuite, sur la note des voyageurs, le montant des frais déboursés.

Pourtant, tout n’est pas encore perdu ; la fleur de la poésie n’est pas complètement fanée dans cette Europe vouée au positivisme, et c’est une des plus précieuses originalités de l’Espagne d’en avoir su conserver la fraîcheur dans ses chansons, d’une couleur et d’un sentiment doux et pénétrants.

Des voyageurs ont cité des quantités de ces chansons, seguedillas, boléros, jotas, polos, soleares, etc., un peu au hasard, sans les avoir entendues et en feignant de croire qu’on les chantait encore. Le baron Davillier, dans son Voyage si singulièrement illustré par Gustave Doré, en a entassé des quantités innombrables, puisées religieusement dans les livres. Mais il faut beaucoup en rabattre. Les poètes en chambre y ont pris une grande part. Les meilleures, les vraies, ce sont celles dont les tziganes ou gitanos — - appelés plus communément flamencos, du nom de leur origine flamande des Pays-Bas, qui leur est resté 1 — sont demeurés les plus fidèles et presque les

i. La plupart de ces chansons, accompagne'es de danses, portent elles-mêmes le nom géne'rique de Flamencas. Comment leur est venu ce nom? On n’est point parvenu encore à se mettre d’accord sur ce point. Ces chansons ont-elles été apportées en Espagne par les Flamands tqiganisés, restes des nombreuses émigrations des Flamands en Bohême aux xi°, xii” et xma siècles? — Ont-elles été apportées en Espagne par les Flamands venus directement des Flandres, au temps de Charles-Quint? — Ou bien, ce qui nous paraît plus vraisemblable, ne sont-ce en réalité que des chants d’origine arabe, comme l’indique bien leur caractère spécial, qui auraient, en pénétrant dans la péninsule, été repris, adoptés par les Flamencos, c’est-à-dire par de vrais Flamands des Pays-Bas, avec ou sans l’expression de haine que les Espagnols attachaient souvent à cette épithète, ou par des Flamands t^iganisés, venus en Espagne avec les troupes de bohémiens? Autant de problèmes qui n’ont pas encore été résolus.

Voyez les pages curieuses de l’ouvrage de M. Edmond Vander Straten, sur les Musiciens néerlandais en Espagne (tome VII de la Musique aux Pays-Bas avant le XIXe siècle), où cette question est examinée, sinon résolue.

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