MARCHANDE D ORANGES
Croquis de Jean Portaels.
L’ART ESPAGNOL
seuls dépositaires. 11 y en a de charmantes, tour à tour poétiques, galantes, badines, et toujours amoureuses, dans leur forme concise de copias de deux, trois ou quatre vers chacun, que l’on chante à la suite les uns des autres, sur le rythme triste des chants orientaux.
En voici quelques-unes, recueillies de la bouche même des cantadores sévillans, et inédites Nous avons essayé de les traduire en vers, très littéralement, en ayant soin de leur conserver leur forme et, autant que possible, leur accent. Ce sont de véritables petits poèmes, pleins de sentiment, et dont il est naturellement fort difficile, dans une traduction, de rendre la grâce particulière. Les uns ont une tendresse émue :
Lorsque tu me verras, mignonne, à l’agonie,
Dans tes mains blanches prends mes mains,
Fixe tes beaux yeux sur les miens,
Et je reviendrai, mignonne, à la vie !
Et celle-ci :
Que celui qui doute et qui veut savoir Si vraiment l’absence est une agonie,
M’interroge, moi qui suis, ô ma mie,
Resté tout un jour sans te voir!
Parfois la note est moins sincère, plus précieuse :
De tous mes péchés, la nuit en rêvant,
A Dieu je faisais l’humble confidence;
Et Dieu m’a donné comme pénitence De ne plus t’aimer tant.
En madrigal en deux vers, qu’eût envié Gongora :
Cette nuit, j’ai rêvé : deux nègres me tuaient .
C’étaient tes beaux yeux noirs, fâchés, qui me fixaient !
D’autres ont une mélancolie pénétrante, avec une couleur bien espagnole :
Je l’ai rencontrée hier, en passant dans la rue ;
A la lueur de mon cigare, je l’ai vue Qui pleurait .
Et soudain, j’ai senti mon cœur qui se brisait!
Le cigare, comme la cigarette, joue un rôle si considérable
1. Nous devons le texte de ces copias de balles à l’obligeance de M. Mathias Moreno, de Tolède, — un érudit et un artiste, — qui a bien voulu nous les communiquer.
dans la vie des Espagnols : il a son rôle aussi dans leurs chansons. Il fait le sujet de nombreuses scènes avec accompagnement de guitare ; une des plus modernes et des plus originales, — une sorte de fine parodie de la coquetterie féminine, intitulée : le Feu d’artifice , — raconte l’histoire d’un jeune homme très empressé auprès d’une jeune fille :
« Prenez garde! dit la jeune fille, je suis très inflammable; si vous m’approchez de trop près, avec vos paroles brûlantes et votre cigare allumé, je vais prendre feu... Gare donc! »
Le jeune homme rit et ne tient aucun compte de la menace. Il approche, toujours plus empressé, sans éteindre son cigare et sans éteindre ses paroles.
« Encore une fois, insiste la jeune fille, prenez garde ! »
Le jeune homme continue de plus belle... Et, tout à coup, phtt ! la jeune fille flambe et saute en l'air comme un feu d’artifice.
Mais il paraît que cette chanson-là n’est pas ce qu’il y a de plus pur en fait de poésie populaire ; la poésie populaire ne cultive guère l’ironie. Fermons la parenthèse et revenons aux sources authentiques; elles sont riches en images, souvent d’une délicatesse exquise :
Son amour n’était — pauvre que je fus ! —
Qu’un château de plumes blanches...
Le vent passa dans les branches.
Et son amour n’était plus.
Ailleurs, le désespoir éclate, profond et touchant :
Rien ne veut compatir à ma douleur profonde.
Hélas i héias! pourquoi
Faut-il que tout respire et vive dans le monde Quand tout est mort dans moi?
Puis, on entrevoit un drame, — • deux amours déçus, — et l’expression devient cruelle :
Que m’importent tes pleurs, tes cris et tes alarmes?
Si tu te meurs pour moi,
Moi, je répands aussi des larmes
Et je me meurs, — mais c’est pour une autre que toi !
L’ART ESPAGNOL
Écoutez enfin ce souhait d'une passion emportée :
Je voudrais être le linceul Où, morte, tu te coucheras,
Parce qu’alors je t’aurai seul,
Toujours, toujours, dans mes bras !
Certaines chansons, clans le nombre, sont intraduisibles en vers ; celle-ci, par exemple, qui est ravissante :
El confessor me dice Que no te quiera ,
Y yo le digo : Padre ,
Si usted la viera!
« Mon confesseur m’a ordonné — De ne plus t’aimer, — Et je lui ai répondu : O mon père, — Si vous la voyiez!... »
Le contraste entre ces paroles attendries et les allures et la physionomie de ceux qui les chantent n’est pas une des choses les moins bizarres de ce pays si fécond en contrastes : de rudes gaillards, noirs et farouches, le couteau planté dans la ceinture, l’œil sombre, menaçants; — et, dans leurs tanières sombres, au fond des trous obscurs creusés dans les rochers de l’Albaycin où les tribus des gitanos traînent leur existence nomade, formant dans la nation une nation à part, ayant leurs lois, leurs coutumes, leur langue (le cala ou romani ), leur quartier, séparé de tous les autres, chanteurs de chansons et danseurs de bailes , garçons et filles semblent préluder à quelque secret sabbat... Mais non, des mots d'amour, plaintivement accordés au grincement d'une guitare et au frémissement sourd d’un pandero, sont les seuls mots qui sortent machinalement de ces bouches sans sourire, font saillir ces tailles cambrées et allument ces yeux de Velours... Au dehors, une végétation folle ; des figuiers de Barbarie allongent de toutes parts sur les chemins, sur les parois des rochers, du pied jusqu’à la cime de la montagne blanche, l’échevellement de leurs piques et de leurs rameaux; des nuées de fillettes en haillons passent en galopant dans la poussière; des vieilles femmes assises à l’ombre, séchées et recroquevillées, marmotent la buena ventura avec des gestes inquiétants de sorcières... Et, toujours, les chants amoureux murmurent leur
musique berçante, qu’apportent au loin, comme un parfum éteint, les frissonnantes bouffées de la brise vespérale.
Il ne convient pas plus de juger une nation seulement d’après ses classes dirigées que de la juger seulement d’après ses classes dirigeantes. A ne considérer que celles-ci, les Espagnols sembleraient bien près d’avoir toutes les qualités; à ne considérer que celles-là, surtout dans les villes, ils sembleraient bien près d’avoir tous les défauts. D’un côté, l’affabilité, la vivacité d’esprit, la générosité; de l’autre, hélas! bien de la paresse et bien de la grossièreté, avec un singulier mélange de fanatisme.
Les pratiques de la chevalerie, propagées en Espagne par les Arabes, ont pénétré dans les cœurs ouverts aux nobles sentiments, et se sont arrêtées à la surface des autres, bronzés par les instincts de race, fermés par la superstition. Dans presque tous, à côté d’irrésistibles élans de grandeur, à côté de délicatesses ravissantes et de dévouements héroïques, éclôt brusquement la fièvre d’indomptables et malsaines fureurs. Est-ce seulement le mépris du danger et l’amour des prouesses glorieuses qui, par exemple, ont élevé au rang d’institutions nationales les combats de taureaux, tant et si souvent décrits et discutés ? On dirait que l’honneur du pays, l’âme de la patrie sont attachés à ces luttes réglées, qui sont la fête de tous, la pâture exigée du pauvre et du riche, panem et circenses ! Elles mettent tout en éveil, tout en mouvement. Les plus éclopés marchent, les plus indolents s’agitent ; c’est à qui se ruera le plus vite à la bataille dans la sacrosainte et vénérée pla{a de toros qui, aux portes de chaque ville, s’élève, comme la citadelle des vertus civiques. Mêlée vertigineuse et endiablée d’équipages, de voitures, d’omnibus, d’attelages de toute forme et de toute espèce, traînés souvent par de longues files de mulets s’élançant ventre à terre, à travers tout, comme d’irrésistibles tourbillons, s’accrochant, se cognant, avec des soubresauts formidables sur les pavés
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pointus; et les cochers criant, excitant leurs coursiers, tapant dessus à bras raccourcis; et le public, cahoté, écrasé, heurté, — mais triomphant ! A la porte du Toros, des nuées de marchands de programmes, d’images et d'éventails; des débitants de manger et de boire, vendant pour un sou un verre d’eau — agita fresca; — et des bousculades sans nom; une turbulence enragée, une vie débordante et folle.
Puis, à l’intérieur, quand, l’heure ayant sonné, au milieu de l’arène, sous les yeux de milliers de spectateurs entassés du haut jusqu’en bas des gradins, — les uns à l’ombre, les autres en plein dans le soleil qui fait papilloter les costumes voyants, — la cuadrilla des toreros, vêtue de satin et ruisselante de dorures, a fait solennellement son entrée, au son des fanfares, et salué le roi ou Y ayuntamiento . . . Ave, Cœsar, morituri te salutant ! — quel débordement de colères et d’enthousiasmes dans toute cette foule haletante, éperdue, transfigurée!
Mise en scène éblouissante... Mais combien la pièce est douloureusement caractéristique! C’est cette pièce pourtant qu’elle aime et qu’elle veut, cette foule, et que vainement l’on tenterait de lui arracher. Qu’on essaie donc de lui refuser le spectacle des chevaux éventrés par la corne des taureaux furieux, et le supplice lent des taureaux euxmêmes, harcelés par une vingtaine de cabotins de cirque très adroits à éviter le danger, et succombant enfin dans l’épuisement d’une lutte inégale et odieuse! Les clameurs formidables soulignant les péripéties de ces drames où s’étale en pleine lumière, sous des dehors brillants, tout ce que la nature humaine peut renfermer de cruauté, les applaudissements, les hurlements de joie, les sifflets, les insultes
adressées au président des courses quand il fait cesser trop tôt le
massacre des chevaux, les oranges et les bouteilles lancées à la tête des toreros trop prudents, les mouchoirs, les chapeaux, les outres pleines de vin jetées triomphalement aux plus braves, les discussions, les « engueulades », les rixes parfois, — tout cela dit assez à quel point cette passion a pénétré profondément dans les mœurs populaires.
Et les femmes s’y livrent avec la même ardeur que les hommes. Nous en avons vu qui se tordaient de rire chaque fois qu’un taureau
étripaillait un cheval. Une fois, le taureau était d’une vigueur telle
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qu'il lançait en l'air, au-dessus de lui, coursiers et picadors; alors c'étaient des pâmoisons de bonheur et quand les pauvres bêtes, perdant leurs entrailles, gisaient sur le sable, encore en vie, on les forçait à se relever, et les picadors remontaient en selle jusqu'à ce qu’une seconde estocade achevât définitivement l’œuvre commencée. Un des chevaux étendu sur le sable venait de rendre le dernier soupir; le taureau, écumant, devant la fuite des toreros, s’était retourné vers cet adversaire inoffensif et s’acharnait sur son cadavre; ses cornes soulevaient avec rage ce corps lourd et flasque qui s’en allait chaque fois retomber plus loin, déchiqueté, en lambeaux. A un moment donné, une des cornes s’enfonça dans un des orbites et ne put plus s'en dégager ; le taureau faisait des efforts désespérés, agitant par-dessus sa tête cette énorme masse de chairs pantelantes qui s’accrochait à lui... Et, plus le taureau secouait, plus le cadavre fixé à ses cornes tenait profondément. Et, pendant ce temps, la foule trépignait. Tout près de nous, une mère faisait sauter sur ses genoux un bébé âgé d’un an à peine, lui montrant avec de grands gestes ce qui se passait, lui parlant avec volubilité, l’excitant, pour ainsi dire, à partager sa joie; et le bébé regardait, comprenant peut-être, et ses petits bras battaient l'air comme des ailes d’ange, tendus vers ce carnage pompeux auquel l'initiait l'amour maternel.
Volontiers les admirateurs des corridas parlent de courage et de dangers, et font, pour expliquer leur acharnement, sonner bien haut l’intérêt palpitant qu’elles éveillent dans les âmes. Ah! nous devrions bien en rabattre, de ce courage, de ces dangers, de cet intérêt. Oui, il faut aux banderilleros de l'agilité pour planter dans le cou du taureau leurs crochets enguirlandés sans que le taureau les atteigne ; oui, il faut aux espadas du sang-froid et une singulière sûreté de coup d'œil et de main pour lui enfoncer, juste au bon endroit, son épée entre les deux épaules, et il arrive parfois que les inhabiles paient leur inhabileté d’une vigoureuse estocade, qui les met sur le flanc. Ma is ils sont rares, les cas où le sang des hommes coule en même temps que celui des bêtes. Ce qui fait l’intérêt d’une lutte quelconque, que ce soit un jeu inoffensif ou un combat sérieux, où deux parties sont en
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D’après une aquarelle de